par Cid de Andrade. Édition #7 du 19 Mai 2026
Temps de lecture : 15 minutes
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Qui n'a jamais senti la tête chauffer devant le choix entre plusieurs options qui semblent toutes aussi bonnes, ou pire encore, toutes aussi mauvaises ? Heureusement, notre cerveau a plus d'un tour dans son sac. Il utilise en permanence des raccourcis mentaux pour s'en sortir dans les situations complexes.
C'est grâce à eux qu'on arrive à peser des dizaines de facteurs, faire le tri et trancher. La plupart du temps, ça se passe sans qu'on y pense.
Mais ces raccourcis peuvent aussi être nommés, formulés, et utilisés volontairement. C'est tout l'intérêt.
Le “rasoir d'Ockham” est celui qui m'a fait découvrir le sujet. En philosophie, un rasoir désigne une règle qui permet d'éliminer d'un coup les explications inutiles, les hypothèses superflues, les pistes sans issue. Comme un rasoir qui rase de près : net et sans bavure. Au lieu de laisser les interprétations partir dans tous les sens, on pose une règle simple qui tranche.
Certains appellent ça des “rasoirs”, d'autres des “principes” ou des “tests”. Peu importe le mot. L'idée reste la même : aller à l'essentiel.
Voici une petite collection de ces règles, découvertes au fil des années. Aucune n'est infaillible, mais chacune, prise au bon moment, fait gagner beaucoup de temps et d'énergie.
1. Le rasoir d'Ockham
Entre plusieurs explications, retenez celle qui repose sur le moins d'hypothèses.
Le principe vient de Guillaume d'Ockham, philosophe du XIVe siècle. Sa formulation tient en une phrase : l'explication la plus simple est souvent la bonne. Méfiez-vous des raisonnements qui ont besoin d'enchaîner plusieurs suppositions pour tenir debout. Demandez-vous toujours s'il n'y a pas une explication plus simple.
Votre partenaire rentre de mauvaise humeur : peut-être qu'il a juste mal dormi, plutôt qu'un signal sur l'état du couple. Un collègue ne répond pas à vos messages depuis trois jours. Avant d'imaginer qu'il vous en veut, peut-être qu'il est juste débordé, ou en arrêt maladie. Un client qui devait signer ne donne plus de nouvelles : avant de penser à la concurrence, peut-être qu'il traverse une restructuration interne qui n'a rien à voir avec vous.
La plupart des théories du complot s'effondrent face à ce principe. Ce qui ne veut pas dire qu'elles sont toutes fausses : c'est une règle empirique, pas une loi absolue.
Le rasoir d'Ockham permet en tout cas d'économiser pas mal d'angoisses construites sur du vide.
2. Le rasoir de Hanlon
N'attribuez jamais à la malveillance ce qui peut s'expliquer par la bêtise.
La méchanceté existe, mais elle est loin d'être le travers humain le plus répandu. Quand quelqu'un agit d'une façon qui vous blesse ou vous contrarie, ne présumez pas une mauvaise intention s'il y a d'autres explications plus probables : maladresse, ignorance, fatigue, incompétence, ou simplement un mode de fonctionnement différent du vôtre.
C'est en fait une application directe du rasoir d'Ockham aux comportements humains.
Un automobiliste vous fait une queue de poisson, et vous voilà tenté de le maudire pendant dix minutes : il ne vous a probablement pas vu. Une personne proche oublie votre anniversaire : elle a sûrement la tête ailleurs en ce moment, ce n'est pas un message codé. Un message un peu sec sur Slack : il a été écrit entre deux réunions, pas pour vous froisser.
C'est dans les situations à plus fort enjeu que ce rasoir est le plus utile. Un manager qui vous oublie dans une réunion importante : oubli plutôt que mise à l'écart. Un proche qui réagit à peine quand vous lui annoncez une bonne nouvelle : il traverse peut-être quelque chose de difficile, plutôt qu'il ne s'en moque. Un parent qui fait une remarque blessante au repas de famille : maladresse de quelqu'un qui ne sait plus comment parler à l'adulte que vous êtes devenu, plutôt qu'une attaque délibérée.
3. Le rasoir de Hitchens
Ce qui est affirmé sans preuve peut être rejeté sans preuve.
La formule est popularisée par Christopher Hitchens, journaliste et essayiste britannique, dans les années 2000. Une règle simple, redoutablement efficace pour ne pas se laisser embarquer dans des débats qui n'ont pas lieu d'être.
C'est à la personne qui avance une affirmation de la prouver, pas à celle qui l'écoute. Si quelqu'un vous présente une idée, une thèse, une accusation, sans rien pour l'étayer, vous n'avez aucune obligation de la prendre au sérieux.
Ce rasoir vient répondre à un réflexe très répandu : se sentir obligé de démontrer, prouver, répondre point par point à tout ce qu'on entend, même quand la personne en face n'a fourni aucun argument.
Au repas de famille, un oncle balance une affirmation douteuse sur l'économie, la santé ou l'immigration, et toute la tablée se sent obligée d'argumenter et de citer des chiffres. En réunion, un collègue affirme avec assurance que « les utilisateurs n'aiment pas ça » ou que « ça ne marchera jamais », sans la moindre donnée, et la discussion bascule sur la défense de l'option attaquée. Dans les conversations sur la médecine, la nutrition ou la parentalité, les règles fusent (« il ne faut surtout pas faire ci », « tout le monde sait que ça »), sans aucune source, et on s'épuise à expliquer pourquoi on fait autrement. Ou quelqu'un démolit en deux phrases un projet qui a demandé des mois de travail, sans argumenter, et on s'empresse de défendre.
Dans tous ces cas, le rasoir de Hitchens rappelle qu'on peut simplement laisser passer. Il économise beaucoup de temps et d'énergie qu'on dépensait jusque-là à se battre contre du vent.
4. Le rasoir de Feynman
La complexité et le jargon sont souvent un écran de fumée pour cacher qu'on n'a pas vraiment compris.
Le principe doit son nom à Richard Feynman, prix Nobel de physique en 1965, célèbre pour sa capacité à expliquer simplement des concepts très complexes. Sa méthode pour vérifier qu'il maîtrisait un sujet : essayer de l'expliquer à un enfant. Si ça coinçait, c'est qu'il n'avait pas fini de comprendre.
La règle fonctionne dans les deux sens. Pour soi, elle invite à se poser la question régulièrement : est-ce que je comprends vraiment ce sujet, ou est-ce que je récite des formules sans en saisir le sens ? Pour les autres, c'est un détecteur redoutable : quand quelqu'un noie un concept dans des termes techniques et des formulations alambiquées, il y a de bonnes chances qu'il ne le maîtrise pas non plus.
Très utile face au jeune manager de start-up qui annonce un nouveau plan stratégique dans un brouillard d'anglicismes et de jargon à la mode, sans qu'on sache vraiment ce qui va changer concrètement. Face au médecin qui s'abrite plus que les autres derrière sa terminologie. Face au notaire, à l'avocat ou au banquier dont les explications sont parfois si denses qu'on finit par signer sans rien comprendre. Face à l'enseignant qui camoufle ses propres incertitudes derrière une avalanche de concepts. Face au coach ou au formateur sur LinkedIn qui parle de leadership, de mindset et de productivité avec des formules impressionnantes mais creuses.
Posez une question simple. Si la réponse simple ne vient pas, vous savez à qui vous avez affaire.
5. Le test de Taleb : « avoir la tête typique du personnage »
Au moment de recruter quelqu'un ou de choisir un prestataire pour une mission importante, comment trancher entre des profils qui se ressemblent ?
Nassim Nicholas Taleb, ancien trader devenu philosophe et essayiste, connu pour ses travaux sur l'incertitude et le risque, propose cette règle dans son livre Antifragile. Il imagine deux chirurgiens aux compétences et à l'expérience équivalentes. L'un a tout du médecin de série télé, le genre qu'on imaginerait dans une publicité pour clinique privée. L'autre ressemble plus à un boucher de quartier. Lequel choisir ?
Taleb répond : celui qui n'a pas la tête typique du personnage. Parce que s'il a réussi malgré les apparences, c'est qu'il a probablement dû surmonter bien plus d'obstacles que son homologue au physique rassurant.
Quand deux options semblent équivalentes, prenez celle qui ne ressemble pas au profil attendu. Entre deux candidats au mérite comparable, celui qui n'a pas le diplôme évident mais qui est arrivé jusque-là est probablement plus solide que celui qui coche toutes les cases. Entre deux freelances aux références équivalentes, celui qui n'a pas le site léché ni le pitch parfaitement rodé, mais des clients qui le recommandent depuis dix ans. Entre deux conseillers financiers, celui qui ne fait pas de marketing tape-à-l'œil.
Attention : ce test ne vaut qu'en cas d'égalité. Si le profil qui a « la tête typique du personnage » est objectivement meilleur, prenez-le. Ce n'est pas un principe anti-conformiste pour le plaisir, c'est juste un moyen de départager quand on hésite.
Quand quelqu'un ou quelque chose a réussi sans les atouts évidents, c'est généralement bon signe.
6. Le principe de l'arène
Face à deux voies, choisissez celle qui vous met dans l'arène.
La métaphore vient d'un discours célèbre de Theodore Roosevelt, prononcé à la Sorbonne en 1910. Son message : ce qui compte, ce n'est pas le critique qui regarde, c'est celui qui est dans l'arène, le visage couvert de poussière, de sueur et de sang. Celui qui se trompe, qui tombe, qui se relève, et qui finit par mériter sa place là où les choses se passent.
C'est exactement ce que désigne le mot ici. L'arène, c'est l'endroit où on s'expose, où on se retrousse les manches, où on ose faire au lieu de se contenter de commenter.
Critiquer depuis les gradins, c'est confortable. L'arène est intimidante, parfois solitaire, mais c'est là qu'on apprend et qu'on grandit.
Entre commenter une initiative et la lancer soi-même, lancez-la. Entre suivre un débat et y prendre la parole, prenez-la. Entre regarder un proche se lancer dans un projet et tenter le vôtre, tentez. Entre rester dans un poste stable où on s'ennuie et postuler à une promotion incertaine, postulez. Entre se plaindre auprès d'amis d'une situation familiale ou conjugale et avoir la conversation qui s'impose avec la personne concernée, ayez la conversation.
Une fois dans l'arène, un corollaire essentiel : n'écoutez pas les conseils de celles et ceux qui restent dans les tribunes. La plupart des conseils qu'on reçoit ne valent pas grand-chose. Un filtre efficace : ne jamais prendre conseil auprès de quelqu'un qui n'a jamais pris un risque comparable au vôtre. Sa vision est entièrement construite de l'extérieur, et ne sera pas très utile à quelqu'un qui est dans le feu de l'action.
Ce principe a deux vertus : il pousse à agir plutôt qu'à regarder, et il libère du poids des avis qu'on n'a pas demandés.
7. Le principe de la marge de progression
Si on a le choix entre deux environnements, mieux vaut prendre celui où on sera le moins à l'aise.
L'idée circule depuis longtemps, mais elle a été remise au goût du jour par Marissa Mayer, ancienne dirigeante de Google et de Yahoo!, qui en a fait un de ses principes de carrière : toujours choisir les postes où elle serait la moins compétente de l’équipe.
Le réflexe naturel est pourtant l'inverse. On cherche les environnements qui nous valident, où on brille, où l'égo est rassuré. C'est confortable, mais c'est aussi la meilleure recette pour stagner sans s'en rendre compte.
Une fois dans le bon environnement, l’idéal est de parler peu et d’écouter beaucoup.
Entre un poste où on sera la référence et un autre où on sera en position d'apprentissage, prenez l'apprentissage. Entre un cercle professionnel où on est déjà parmi les plus expérimentés et un autre où on côtoie des gens plus avancés, prenez le deuxième.
Le principe ne dit pas qu'il faut toujours choisir le plus dur. Il dit qu'à intérêt et opportunité équivalents, l'environnement où on est le moins à l'aise nous fait progresser davantage. Ce n'est pas du masochisme, c'est juste un bon critère pour départager.
Être la personne la moins compétente du groupe, c'est inconfortable les premières semaines. Mais c'est aussi ce qui produit le plus d'apprentissage en un minimum de temps. Dur pour l'égo, excellent pour progresser.
Ce principe nous évite la stagnation déguisée en confort.
8. Le test « investi vs dépensé »
Pensez votre temps comme un capital. À chaque heure de la journée, vous l'investissez ou vous le dépensez.
Le temps investi, c'est tout ce qui produit un effet cumulatif : lire, faire du sport, méditer, apprendre une langue ou un instrument, écrire, se former à un nouveau métier, prendre soin de son sommeil et de sa nutrition, entretenir ses relations. Plus on en met, plus le « rendement » futur augmente.
C'est la magie des intérêts composés, appliquée au temps : 30 minutes par jour dans une langue pendant cinq ans, et on la parle. 20 minutes de sport par jour pendant dix ans, et on est en forme à 50 ans. Un livre par mois pendant vingt ans, et on a changé sa façon de penser.
Le temps dépensé, lui, ne produit rien de durable. Attention, ce n'est pas pour autant du temps perdu. Une bonne série qu'on adore, scroller des vidéos drôles sur Instagram, une après-midi à jouer aux jeux vidéo, regarder un match avec des amis, une soirée à refaire le monde autour d'un verre : tout cela peut être agréable, parfois même nécessaire pour souffler. Mais une fois le moment passé, il ne reste pas grand-chose. Pas d'effet cumulatif derrière.
Aucune des deux catégories n'est mauvaise. On a tous besoin de moments où on dépense. Le piège, c'est de dépenser en croyant investir.
C'est même la dérive la plus traître. Lire des articles d'actualité en boucle en pensant s'informer, alors qu'on disperse son attention. Écouter des podcasts d'entrepreneuriat au lieu d'entreprendre. Lire des livres sur la productivité au lieu d'être productif. Suivre sur les réseaux des comptes de personnes qui font ce qu'on aimerait faire, plutôt que de le faire soi-même. Scroller LinkedIn en croyant faire du networking. Enchaîner dix activités sportives par mois sans jamais progresser dans aucune. Toutes ces activités ont la couleur de l'investissement, mais pas le rendement.
Une question simple à se poser en fin de journée : sur ces 16 heures éveillées, combien j'en ai vraiment investies ?
À l'échelle d'une vie, c'est cette question qui fait toute la différence.
9. Le principe du nouveau projet
Tout le monde a déjà accepté un projet sur un coup d'enthousiasme avant de le regretter. Tout le monde a déjà dit oui par politesse, par peur de manquer une occasion, ou par excès d'optimisme sur ses capacités et son agenda. Ce principe sert à filtrer ces réflexes en amont, avant que l'engagement ne soit pris.
Avant de vous lancer, appliquez cette méthode en deux étapes :
Est-ce que ça vous enthousiasme vraiment ? Si ce n'est pas un « absolument oui ! », c'est un non. Si c'est un oui franc, passez à l'étape 2.
Imaginez que ce projet prenne deux fois plus de temps et rapporte deux fois moins que prévu. Vous voulez toujours y aller ? Si non, c'est un non. Si oui, lancez-vous.
Pourquoi cette radicalité à l'étape 1 ? Parce que tout ce qui n'est pas un oui enthousiaste finit toujours mal : le projet traîne, on s'épuise en route, on regrette d'avoir dit oui. Les “peut-être” et les “oui mais” sont des “non” qui ne se savent pas encore.
Pourquoi doubler le temps et diviser le rendement par deux à l'étape 2 ? Parce qu'on sous-estime presque toujours le temps qu'un projet prendra, et qu'on surestime presque toujours ce qu'il rapportera. C'est un biais cognitif documenté, qui se vérifie année après année, sur tous les types de projets. Doubler le temps et diviser le rendement, c'est juste ramener l'estimation initiale à un niveau réaliste.
Cette méthode oblige à dire non bien plus souvent, et à ne dire oui qu'aux projets qui nous portent vraiment, ceux qui rapportent beaucoup pour ce qu'ils coûtent.
Elle est précieuse face à une proposition de collaboration séduisante sur le papier mais floue dans son cadre. Face à une nouvelle idée d'activité parallèle qui s'ajouterait à un planning déjà tendu. Face à un engagement associatif qu'on accepte par réflexe avant de comprendre ce qu'il implique vraiment. Mais aussi face à des décisions plus personnelles : se lancer dans de gros travaux à la maison, démarrer une formation qui prendra deux ou trois ans, écrire un livre, prendre en charge l'organisation d'un grand événement familial, dire oui à un mariage à 800km de chez soi avec toute la logistique derrière.
Ce principe est surtout précieux pour les profils enthousiastes ou créatifs, qui ont tendance à dire oui à trop de choses. Pour les profils plus prudents, qui disent déjà non par défaut, il est moins urgent. La règle vise à protéger contre les oui de trop, pas à justifier les non par défaut.
10. Le principe de la décision difficile
Quand deux options s'offrent à vous, choisissez la plus difficile à court terme.
Notre cerveau est câblé pour éviter la douleur immédiate. C'est un vieux mécanisme, pas un signe de paresse. Les options « faciles maintenant » nous attirent par défaut, sans qu'on s'en rende compte. Ce principe est précieux justement parce qu'il demande de résister à ce réflexe.
Il y a presque toujours deux chemins : facile maintenant et difficile plus tard, ou difficile maintenant et facile plus tard.
Naval Ravikant, entrepreneur et investisseur de la Silicon Valley dont les idées sur la richesse et la vie ont beaucoup circulé ces dernières années, appelle ça « prendre des décisions en montée ». L'image marche bien : la montée est dure sur le moment, mais elle nous fait prendre de l'altitude.
Avoir cette conversation franche qu'on repousse depuis des semaines, plutôt que de laisser pourrir la situation. Aller chez le dentiste pour la petite douleur qui pourrait empirer, plutôt que d'attendre que ça devienne insupportable. Faire sa déclaration d'impôts à temps plutôt que la repousser jusqu'à la pénalité. Tenir une règle éducative dans la durée plutôt que céder pour avoir la paix tout de suite. Démissionner d'un poste qui ne nous convient plus plutôt que rester par confort.
Attention : toutes les options difficiles ne se valent pas. Le principe ne dit pas qu'il faut choisir la difficulté pour la difficulté. Il dit qu'entre deux voies qui mènent à un objectif, celle qui demande un effort immédiat débouche presque toujours sur un meilleur résultat que celle qui le repousse.
11. Le test des 10 ans et des 80 ans
Prenez des décisions dont la personne que vous étiez à l'âge de 10 ans et la personne que vous serez à l'âge de 80 ans seraient fières, toutes les deux.
Ce test fait dialoguer deux versions de soi qui ne se parlent presque jamais. La personne que vous serez à 80 ans aura vécu, aura perdu des proches, aura connu des regrets et des satisfactions, et saura ce qui compte vraiment. Elle vous rappelle de prendre soin de votre santé, de vos proches, de tout ce qui aura encore de la valeur dans quelques décennies.
La personne que vous étiez à 10 ans, elle, vivait avant les blessures, avant les conventions sociales, avant l'autocensure. Elle savait instinctivement ce qui était bon pour elle, avec une fougue intacte et une capacité à s'émerveiller. Elle vous rappelle de garder un petit grain de folie, de ne pas tout prendre au sérieux, et de vous amuser au passage.
Une décision qui plaît aux deux est presque toujours une bonne décision. Changer de métier pour faire ce qui vous anime depuis toujours. Déménager dans un endroit où vous vous sentez vraiment chez vous. Démarrer un projet créatif que vous remettez à plus tard depuis dix ans. Dire oui à une aventure qui vous fait peur mais que vous savez être faite pour vous. Ce sont les décisions où on sent que tout s'aligne. C'est précisément ce qu'on cherche.
Les décisions qui ne plaisent qu'à une des deux méritent qu'on s'y arrête. Une décision qui plaît à la personne que vous serez à 80 ans mais pas à celle que vous étiez à 10 ans : accepter un poste mieux payé mais ennuyeux, économiser au point de ne plus jamais se faire plaisir, refuser un voyage parce que c'est cher, optimiser sa vie comme un grand tableau Excel. Une décision qui plaît à la personne que vous étiez à 10 ans mais pas à celle que vous serez à 80 ans : claquer ses économies dans une lubie, négliger sa santé pour profiter à fond du présent, sacrifier ses relations sur l'autel du plaisir immédiat. Ce sont rarement de bonnes décisions, mais elles peuvent l'être ponctuellement si le déséquilibre est conscient, assumé et limité dans le temps.
Les pires décisions sont celles qui les fâchent toutes les deux. Ces compromis qui n'apportent ni plaisir maintenant, ni fierté plus tard. Accepter un poste qu'on n'aime pas et qui en plus ne mène nulle part. Rester dans une relation qui n'apporte rien à personne. Continuer une activité par habitude, sans plaisir ni sens. Ce sont elles qui font le plus de dégâts dans une vie, et elles passent souvent inaperçues parce qu'elles n'ont pas l'éclat des erreurs visibles.
Une précision selon les tempéraments. Pour les profils impulsifs, qui suivent toujours leur envie du moment, la voix à écouter en priorité est celle de la personne que vous serez à 80 ans. Pour les profils qui sacrifient tout au futur, à la prudence, à la sécurité, c'est la personne que vous étiez à 10 ans qui mérite plus d'attention. Le test n'appelle pas à une moyenne molle, il appelle à un équilibre entre les deux.
12. Le test stress/bénéfice
Beaucoup de gens acceptent un niveau de stress qui ne leur apporte rien en retour. C'est probablement un des gaspillages les plus répandus dans nos vies : on porte des charges qu'on n'a même pas vraiment choisies, qui se sont installées par accumulation, sans qu'on ait jamais vraiment décidé.
Ce test, c'est un simple calcul coût/bénéfice transposé dans le domaine émotionnel. On le fait spontanément pour l'argent, mais on oublie presque toujours de le faire pour notre énergie mentale.
Avant de prendre quelque chose en charge, un projet, une responsabilité, une obligation sociale, une mission supplémentaire au travail, posez-vous simplement la question : la récompense potentielle justifie-t-elle vraiment le stress qui va avec ? Si la réponse n'est pas clairement oui, passez votre chemin.
Le test est particulièrement utile face aux situations qu'on accepte par habitude (« on l'a toujours fait, alors on continue »), par politesse (« je ne peux pas dire non, ce serait mal vu »), ou par peur de décevoir (« si je refuse, on va m'en vouloir »). Ces trois réflexes nourrissent énormément de stress inutile, presque toujours sans qu'on s'en rende compte.
Au travail, accepter une mission transversale qui s'ajoute sans que rien soit retiré ailleurs. Dire oui à un nouveau client compliqué pour deux pour cent de revenus en plus. Reprendre le dossier qu'un collègue a abandonné, “parce qu'il faut bien que quelqu'un le fasse”. Côté vie sociale, accepter un dîner par politesse alors qu'on a juste envie de rester chez soi. Côté famille, prendre en charge l'organisation d'une réunion que personne ne veut gérer. Accepter d'héberger des invités pendant plus d’une semaine par peur de paraître peu accueillant. Côté vie numérique, maintenir une présence active sur un réseau social qui nous épuise plus qu'il ne nous apporte.
Le test ne dit pas qu'il faut refuser tout ce qui crée du stress. Certaines responsabilités sont par nature stressantes, mais elles nous apportent tellement que ça vaut largement le coup : élever des enfants, créer une entreprise, accompagner un proche malade. Le test cible les sources de stress qui n'ont pas de contrepartie claire, celles qu'on accepte sans même se demander pourquoi.
Le stress, lui, ne demande la permission à personne pour s'installer. À nous de lui demander, avant qu'il s'installe, ce qu'il vient nous apporter en échange.
Aucun de ces principes n'est infaillible. Ce sont des règles empiriques, pas des lois. Mais leur force vient de leur simplicité : une fois qu'on les a en tête, ils se déclenchent presque tout seuls au bon moment, et nous épargnent des heures à tourner en rond.
C'est un peu ce que je trouve fascinant dans ces règles : elles ne cherchent pas à tout expliquer. Elles cherchent à éliminer ce qui n'a pas raison d'être. Aller à l'essentiel, et avancer.

