par Cid de Andrade. Édition #8 du 23 Mai 2026

Temps de lecture : 5 minutes

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Je vous écris depuis ma ville natale, Rio de Janeiro. J'ai dû y venir en catastrophe suite au décès de ma mère. Ça y est, ce moment de la vie adulte où l'on commence à perdre ses parents est arrivé.

Mon but ici n'est pas d'exposer ma vie personnelle. Ni de tenter une analyse de la profondeur des innombrables couches de tristesse qui s'empilent quand ce genre d'événement arrive. Tout être humain soit est déjà passé par là, soit y passera un jour.

Mais ce sujet occupe en ce moment la quasi-totalité de mes pensées et affecte forcément mon regard. Et comme cette newsletter est censée rester humaine quoi qu'il arrive, j'ai décidé de ne pas nier ce qu'il se passe. Je vais donc partager avec vous une histoire à laquelle la perte de ma mère m'a fait penser, et les réflexions qui en sont advenues.

Mais avant l’histoire, un peu plus de contexte : cela faisait deux mois et demi qu'elle était en réanimation, à enchaîner les chirurgies. Au bout d'un moment, on ne savait plus ce qui nous angoissait le plus. Les longues périodes où il valait mieux qu'elle reste endormie sous sédation ? Ou les courtes périodes où elle était réveillée, mais souffrait beaucoup ?

« Elle a tellement souffert ces dernières semaines, au moins maintenant elle peut se reposer en paix », m'ont dit plusieurs personnes au cimetière.

Et c'est vrai, d'une certaine façon, ça a été un soulagement pour nous tous que sa souffrance s'arrête. Est-ce que cela fait de sa mort une bonne nouvelle ? Je ne pense pas. Est-ce que sa mort est donc une mauvaise nouvelle ? Je ne sais pas non plus.

Pour mon père, cela faisait déjà au moins trois ans que la raison principale de son existence était de s'occuper de ma mère. En le voyant pleurer sa partenaire de 54 ans de mariage, toute une vie, avec mon frère et ma sœur on s'inquiète déjà pour les prochains mois et années. Va-t-il sombrer dans la tristesse et rester tétanisé, sans savoir quoi faire de son temps ? Ou bien, par la force des circonstances, va-t-il redécouvrir la vie et ce qu'elle a encore à lui offrir ?

En ce moment je suis à fleur de peau. J'essaie de voir du sens dans tout ça, les pensées fusent, et pour l'instant aucune certitude ne dure plus que quelques secondes dans ma tête. Une seule chose est sûre : pour mon père comme pour nous ses enfants, la mort de ma mère fait partie d'un récit inachevé.

Seul le temps pourra nous dire si son départ aura été le déclencheur de bonnes ou de mauvaises nouvelles, ou un mélange des deux.

L’histoire qui m'est revenue est un vieux conte chinois, celui d'un paysan qui possédait un cheval et avait un fils.

Un jour, son cheval s'enfuit. Les voisins vinrent lui témoigner leur compassion : « Quelle malchance ! Comment vas-tu cultiver tes champs à présent ? »

Le paysan répondit : « Malchance, chance, qui sait ? »

Quelques jours plus tard, le cheval revint, accompagné d'un autre cheval. Cette fois, les voisins se réjouirent : « Quelle chance ! Voilà que tu pourras désormais abattre deux fois plus de travail ! »

Le paysan répondit : « Chance, malchance, qui sait ? »

Le lendemain, le fils du paysan tomba du nouveau cheval et se brisa la jambe. Les voisins s'inquiétèrent à nouveau : « Le voilà cloué au lit, il ne pourra plus te prêter main-forte. Quelle malchance ! »

Le paysan répondit : « Malchance, chance, qui sait ? »

Bientôt parvint la nouvelle qu'une guerre venait d'éclater et que tous les jeunes hommes devaient rejoindre l'armée. Les villageois étaient accablés, car ils savaient que beaucoup ne reviendraient jamais. Le fils du paysan, lui, fut exempté en raison de sa jambe cassée. Les voisins, cette fois, l'envièrent : « Quelle chance tu as ! Tu vas pouvoir garder ton fils unique auprès de toi. »

Le paysan répondit, comme à chaque fois : « Chance, malchance, qui sait ? »

Le décès de ma mère, à première vue, est une infortune. Évidemment. On perd un être cher, on enterre une partie de soi avec.

Mais si je m'arrête une seconde et que j'essaie d'être pragmatique, je me rends compte que je ne peux pas vraiment dire, pour l'instant, si c'est une mauvaise ou une bonne nouvelle.

C'est peut-être une bonne nouvelle, parce que sa souffrance devenait insoutenable, et qu'elle s'est enfin arrêtée. C'est peut-être aussi une bonne nouvelle si mon père, contraint par les circonstances, finit par redécouvrir la vie et ce qu'elle a encore à lui offrir. Mais c'est peut-être une mauvaise nouvelle s'il sombre dans la tristesse et n'arrive plus à remonter à la surface.

Pour l'instant, je n'en sais rien. Et c'est précisément ça, le point. Personne n'en sait rien. Ce qui ressemble aujourd'hui à un malheur pur pourrait, avec le temps, dissimuler quelques bienfaits qu'on ne soupçonne même pas encore. Ou pas. On verra.

C'est étrange à dire, mais il y a quelque chose d'apaisant à accepter de ne pas savoir.

Ce conte sur le paysan chinois illustre quelque chose de très simple, mais qu'on a tendance à oublier. Suspendre son jugement. Rester dans l'instant présent. Et garder à l'esprit que même dans les pires circonstances, quelque chose de bon peut surgir, pourvu qu'on accepte d'aller chercher l'éclaircie au cœur des nuages.

Il s'applique à tout, littéralement :

Vous n'avez pas décroché le poste convoité : malchance, chance, qui sait ? 

Vous avez décroché le poste convoité : chance, malchance, qui sait ? 

Célibataire, marié, en pleine rupture, divorcé : qui sait ?

Un déménagement, un retour : qui sait ?

On a tendance à coller des étiquettes définitives sur les événements : formidable, catastrophique, génial, désastreux. Mais cette habitude nous empêche de les voir tels qu'ils sont vraiment : des récits inachevés. Nos carrières, nos amitiés, nos amours, nos rêves, nos existences elles-mêmes sont des histoires qui s'écrivent jour après jour, et qui n'en finissent pas de nous surprendre.

Prendre conscience de cela a quelque chose de profondément libérateur. Une histoire qui s'écrit encore n'est pas une histoire close. Et tant qu'elle n'est pas close, on peut espérer que les choses changent, qu'elles s'améliorent.

Cette idée n'a rien de nouveau. Sénèque l'écrivait déjà il y a deux mille ans : toutes les choses humaines sont brèves et périssables. Pas pour nous attrister, mais pour nous rappeler que rien ne dure, et que c'est précisément pour ça qu'il faut vivre les choses pleinement quand elles arrivent.

Il y a aussi quelque chose que la souffrance finit par nous apprendre, même si on s'en passerait bien. Pas tout de suite, et rarement de la manière dont on l'aurait imaginée. Mais elle forge une certaine forme de résilience, et surtout, elle développe l'empathie. On comprend mieux ce que vivent les autres quand on a soi-même traversé quelque chose de difficile. C'est peut-être l'un des rares bénéfices qu'on puisse en tirer.

Quand on accepte la vie pour ce qu'elle est, un récit inachevé, imparfait et passager, on commence enfin à en savourer pleinement chaque instant. Ce qui paraît funeste aujourd'hui pourrait se révéler heureux demain, et ce qui semble réjouissant aujourd'hui pourrait s'assombrir demain. Le changement frappe toujours à notre porte, tôt ou tard.

Alors plutôt que de coller trop vite l'étiquette “bien” ou “mal” sur ce qui nous arrive, on peut essayer de faire autrement. Observer. Attendre. Laisser le temps faire son travail.

Et se rappeler que la vraie question n'est pas de savoir si c'est une chance ou une malchance, une bonne ou une mauvaise nouvelle.

C'est de savoir ce qu'on en fera.

Test d’intuition

En hommage à ma maman, un test fait de pure mignonerie, à l’instar de ses fonds d’écran fétiches. Une de ces images est une vraie photo, l’autre est un petit animal mignon généré par IA. Saurez-vous faire la différence ?

Image A

Image B

La réponse est : l’image A est la vraie photo et l’image B a été générée par IA