par Cid de Andrade. Édition #5 du 12 Mai 2026
Temps de lecture : 3 minutes
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Quand je suis venu vivre en France en 2008, j'ai vite compris le poids que les deux grandes guerres ont encore dans l'imaginaire collectif, et combien elles continuent de travailler ce pays en profondeur.
Les commémorations annuelles, toujours sobres et solennelles, me le montraient déjà. Les sirènes qui sonnent à Paris une fois par semaine pour tester le système d'alerte m'ont longtemps fait un effet bizarre : une petite simulation hebdomadaire de ce que devait être la peur d'une attaque imminente. Et à la télé, le sujet était partout. Presque chaque soir, un documentaire sur l'une des deux guerres sur au moins une chaîne.
Au Brésil, c'est une autre histoire. Je ne sais pas si c'est parce qu'on a d'autres urgences, ou parce que l'espoir d'une vie meilleure pousse naturellement les brésiliens à regarder devant plutôt que derrière. Mais le fait est qu'on n'a pas ce même rapport à la mémoire des grandes guerres.
Ce qui est quand même paradoxal, parce que le Brésil est le seul pays d'Amérique du Sud à avoir officiellement participé à la Première Guerre Mondiale, et le seul à avoir envoyé des troupes combattre en Europe pendant la Seconde, avec environ 25.000 soldats engagés en Italie aux côtés des Américains. Et qu'est-ce qu'on a comme trace de tout ça ? Un monument dans un parc de Rio de Janeiro, ma ville natale. C'est à peu près tout.
Le week-end dernier, le grand pont offert par l’Armistice m'a ramené à ces différences culturelles. Mais surtout, il m'a fait repenser à l’incroyable histoire de la Ligne Maginot et au lien que j'avais fait, en la découvrant, avec le marteau de Maslow.
Je me souviens encore de ma stupéfaction quand j'ai appris l'existence de cette ligne fortifiée, un soir devant un documentaire.
Au début des années 1920, la France se relevait difficilement. La Première Grande Guerre avait laissé derrière elle un million quatre cent mille morts, quatre millions de blessés, et un pays dont les paysages portaient encore les traces d'une guerre qui s'était jouée dans la boue, tranchée après tranchée, mètre par mètre.
C'est cette guerre-là qui avait tout conditionné. Les généraux qui allaient prendre les décisions suivantes avaient combattu dans ces tranchées. Ils en gardaient les cicatrices, et surtout les certitudes : on résiste, on tient, on ne cède pas de terrain.
C'est comme ça que la France avait gagné. C'est comme ça qu'elle gagnerait encore.
En 1929, le ministre de la Guerre André Maginot proposa d'ériger une ligne de fortifications permanentes le long de la frontière franco-allemande. Le projet fut approuvé rapidement. Entre 1930 et 1937, une part considérable du budget militaire y fut consacrée.
Le résultat relève de ce que l’on pourrait aujourd’hui, presque un siècle plus tard, qualifier de "dinguerie" : plus de 600 kilomètres d'ouvrages continus, des dizaines de forteresses souterraines avec électricité, ventilation, quartiers de vie, réfectoires, voies ferrées. Des milliers de pièces d'artillerie, de tourelles escamotables, de postes d'observation. Un réseau ferré souterrain pour déplacer hommes et munitions à l'abri.
Un chef-d'œuvre. Et une impasse totale.
En mai 1940, la guerre revint. Mais elle ne ressemblait plus à rien de connu.
Les Allemands ne se jetèrent pas frontalement sur les fortifications. Ils les contournèrent. Blindés et aviation engagés dans une guerre-éclair, la Blitzkrieg : ils traversèrent la Belgique et s'engouffrèrent dans les Ardennes. Un massif que les stratèges français avaient laissé presque sans défense, convaincus qu'aucune armée motorisée n'y passerait.
La Ligne Maginot, invulnérable face à l'attaque qu'elle attendait, n'avait rien à opposer à celle qui arriva.
Six semaines plus tard, la France capitulait.
Ce qui m’a immédiatement fait penser à ce que Abraham Maslow (oui, oui, le même ayant théorisé la fameuse "Pyramide de Maslow" des besoins humains) a écrit un jour
« Quand on n'a qu'un marteau, on finit par voir des clous partout. »
La Ligne Maginot était un marteau extraordinaire, beaucoup plus grand et puissant que ceux d’avant.
Mais la guerre de 1940 n'était pas un clou.
Ce principe porte un nom : la loi de l'instrument, ou plus simplement le "marteau de Maslow". Il décrit notre tendance à revenir aux outils que l'on maîtrise, même quand la situation a changé.
En entreprise, on s'accroche à la stratégie qui a fonctionné, même quand le marché a évolué.
Dans une relation, on reproduit les mêmes réflexes, même quand les équilibres ne sont plus les mêmes.
Dans sa propre vie, on perpétue de vieilles habitudes en les appelant discipline, même quand elles ne servent plus à grand-chose.
Parfois nos outils finissent par se confondre avec notre identité. Ce qui nous a portés peut, avec le temps, nous enfermer.
Alors, face aux défis que vous affrontez en ce moment même au travail, dans vos relations ou dans votre vie en général, posez-vous cette question :
Est-ce que j'utilise le bon outil, ou simplement celui que je connais ?

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