par Cid de Andrade. Édition 38 du 5 septembre 2026

Temps de lecture : 11 minutes

Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.

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Cette édition ne parlera pas à celles et ceux qui ont toujours été, et sont toujours, moralement irréprochables. Enfants, ils n'ont jamais piqué un bonbon au tabac du quartier. Étudiants, ils n'ont jamais photocopié un manuel entier au lieu de l'acheter. Jeunes adultes, ils n'ont jamais piraté ni musique en MP3 ni séries ou films ; et aujourd'hui, leur mot de passe Netflix ne circule dans aucun foyer sauf le leur. Ils n'ont jamais goûté un raisin au supermarché et ils n'ont bien évidemment jamais fraudé un métro ni un train de leur vie.

Un jour, je consacrerai une édition entière à leur perfection.

À vingt ans, j'ai attendu trois heures du matin pour ouvrir l'armoire métallique du couloir de mon étage.

Elle ne s'ouvrait qu'avec un type de clé qu'aucun habitant de l'immeuble ne connaissait, sauf celui qui avait fait un lycée technique en électronique peu de temps auparavant et qui aujourd'hui vous écrit ces lignes.

Cet armoire regroupait le câblage de téléphonie fixe et de télé par abonnement de tous les appartements du palier. Il suffisait de repérer quel câble desservait mon appartement, puis de faire le branchement moi-même.

Ce que je voulais, c'était l'équivalent brésilien de Canal+. Beaucoup trop cher pour moi à l'époque, et sans la moindre offre jeune ou étudiante.

Je me souviens du bruit de mes pieds nus sur les petites mosaïques de carrelage, de la porte que j'ai retenue pour qu'elle ne claque pas, du soin maniaque que j'ai mis à tout remettre en place avant de repartir. Quinze minutes, peut-être vingt. Les caméras de surveillance n'étaient pas encore répandues dans les résidences, aujourd'hui ce ne serait plus jouable.

En rentrant dans l'appartement, je n'ai ressenti aucune culpabilité. J'ai ressenti la satisfaction de quelqu'un qui venait de « se rebeller contre la cupidité du plus grand groupe de communication d'Amérique latine ». J'étais surexcité par l'adrénaline et l'exploit, impossible d'aller au lit : j'ai enchaîné sur un film en blanchissant définitivement ma nuit.

Le Tricheur à l'as de carreau, Georges de La Tour, vers 1636-1638, musée du Louvre, Paris

Plus d'un quart de siècle après, ces petites tricheries qu'on pourrait classifier de « ça va, c'est pas si grave que ça, il n'y a pas mort d'homme » ne demandent plus de clé-spéciale-que-seulement-les-geeks-connaissent, de multimètre ni de nuit blanche. Grâce à la technologie, elles sont au bout de trois clics, et cette facilité fait apparemment succomber de plus en plus de personnes à la tentation.

L'une d'elles est en plein essor aux États-Unis et au Brésil, et a même reçu un nom de la part du secteur bancaire : la fraude amicale.

Le principe consiste à contester auprès de sa banque un paiement fait par soi-même, donc parfaitement légitime, puis à récupérer son argent et à garder la marchandise. La banque interroge le prestataire du commerçant ayant traité le paiement (Visa, Mastercard, Stripe, SumUp, parmi tant d'autres) et dans la majorité des cas annule la transaction. Sur les petits montants, la vérification est souvent expédiée en quelques heures.

La plupart des fraudeurs amicaux ne se voient pas du tout comme des fraudeurs. Ils ont toujours une bonne raison pour le faire, et cette raison leur suffit amplement pour rester, à leurs propres yeux, dans leur bon droit.

Les chiffres grimpent vite. Aux États-Unis, 158 millions de litiges de paiement ont été constatés en 2025, soit 29 % de plus qu'en 2021, une progression bien plus rapide que celle des paiements par carte eux-mêmes.

Ce type d'abus de la contestation bancaire est le détournement d'un dispositif créé pour protéger les consommateurs. On vous vole votre portefeuille et quelqu'un fait le tour des magasins avec votre carte : vous contestez. Vous versez un acompte à une salle de réception qui dépose le bilan trois mois avant le mariage : vous contestez.

Votre banque récupère alors les fonds auprès de l'établissement du commerçant, avec une pénalité au passage. L'outil a été conçu comme une arme du faible contre le fort.

Le dispositif est bancaire, mais cette raison qu'on se donne pour rester dans son bon droit, tout le monde sait la trouver. Moi le premier, avec une tout autre justification, sur un tout autre terrain.

J'ai un disque dur d'un téraoctet posé sur une étagère. Il contient une collection de musique à laquelle je tiens beaucoup, en grande partie en qualité CD, constituée patiemment entre la fin des années 90 et la fin des années 2010.

Les deux tiers ont été téléchargés illégalement, sur Napster, puis eMule, puis Soulseek. Ajoutez à d’innombrables films et séries des mêmes vingt années, dont les huit saisons de Game of Thrones récupérées sur des torrents, avec des sous-titres traduits bénévolement par la communauté française du piratage.

Je ne me suis jamais senti voleur. C'était une pratique courante à l'époque et personne autour de moi ne se sentait effectivement en train de voler quelque chose à quelqu'un.

Passionné de musique avec un budget qui plafonnait à un ou deux CD par mois, je découvrais grâce au téléchargement des artistes et des univers musicaux que je n'aurais jamais connus autrement, ou alors quinze ans plus tard, avec l'arrivée du streaming par abonnement.

Il y avait aussi la chasse aux raretés, avec des collectionneurs qui numérisaient eux-mêmes leurs CD et leurs vinyles pour les partager avec la communauté. Sans oublier tout ce qui venait de la médiathèque et des copains, emprunté puis converti par mes soins.

Avec tous mes collègues de travail et tous mes amis qui faisaient la même chose, je répétais à l'époque les mêmes arguments pour justifier nos piratages. Un album coûtait le prix d'un repas pour deux ou trois bonnes chansons. Les maisons de disques encaissaient des fortunes pendant que les artistes touchaient des miettes. De toute façon je ne l'aurais pas acheté, donc personne ne perdait rien. Ma contribution serait d'aller au concert, là où les artistes se rémunèrent pour de vrai.

Ce type d'argument peut être transposé à beaucoup d'autres petites trichouilles, très au-delà du piratage. Ces justifications ont une propriété commune assez remarquable : aucune ne nie le geste. Toutes déplacent la question ailleurs. Sur le prix, sur la taille de la victime, sur ce qui se serait passé de toute façon, sur la façon de compenser plus tard. Certaines de ces raisons étaient parfaitement fondées, et c'est précisément ce qui les rendait si confortables.

Ce travail de justification se fait tout seul, en une fraction de seconde, avant même qu'on ait conscience d'avoir tranché quoi que ce soit. La bonne raison arrive toujours avant le geste, jamais après, ce qui fait qu'on ne se surprend jamais en train de mal se comporter. On se surprend seulement en train d'avoir raison.

En 2003, à Paris, j'ai été co-responsable d'un resto-basket avec celle qui allait devenir mon épouse un an plus tard.

On nous avait snobés à l'arrivée. Puis on nous a laissés mijoter une demi-heure avant de daigner nous apporter l'addition qu'on réclamait. On s'est regardés, on s'est levés, on est sortis. Adrénaline à fond, on a serpenté quelques petites rues du quartier de Rambuteau à Paris à des pas très rapides, sans regarder derrière nous, la peur d'entendre à tout moment « hey ! vous deux là ! »

Au bout de trois minutes d'errance stratégique, on s'est arrêtés, on s'est regardés, et on a pu constater le succès de notre vengeance. Qu'est-ce que ça a été jouissif.

Ce jour-là, on n'a pas eu le sentiment de voler quelqu'un. On a eu le sentiment de rétablir un équilibre. Toute la différence est là : la triche a mauvais goût, la vengeance a le goût de la justice.

C'est le moteur principal de la fraude amicale aujourd'hui. D'après les quelques articles que j'ai lus, les gens contestent l'enseigne dont le service client est injoignable, la plateforme qui a livré trois semaines en retard, la boutique en ligne dont la politique de retour semble conçue pour décourager. Un spécialiste américain du sujet le dit sans détour : certains ont le sentiment de faire payer les puissants.

Il y a une seconde raison, beaucoup moins glorieuse et plus triste. Le coût de la vie s'est envolé aux États-Unis ces trois dernières années, et encore plus au Brésil. Quand la fin du mois devient difficile, la frontière morale devient élastique. Ça n'excuse rien. Ça explique beaucoup.

Le problème c’est que cette vengeance a un défaut majeur. Elle vise très mal.

Les grandes enseignes ne perdent pas cet argent. Elles l'intègrent dans leurs prix, comme n'importe quel autre coût. La marchandise perdue, la main-d'œuvre perdue, le chiffre d'affaires perdu, tout ça finit réparti sur ce que paient les autres clients. Chaque contestation abusive contre un géant se transforme en quelques centimes sur le panier de tout le monde, y compris sur celui de gens qui n'ont jamais rien contesté de leur vie.

Prenons soixante euros, et un geste rigoureusement identique dans les trois cas : le même formulaire pour contester la transaction, la même case cochée, le même argent qui revient sur le compte.

Soixante euros contestés à un géant mondial de l'e-commerce : presque personne n'y voit un problème.

Soixante euros contestés à une marque française de taille moyenne, avec un vrai service client qui répond en deux jours : ça commence à gêner.

Soixante euros contestés à la créatrice de bijoux qui vend ses pièces sur son propre site : personne ne le ferait. Ce serait du vol, point.

Le geste ne bouge pas d'un millimètre. Ce qui bouge, c'est le visage en face.

On reproche depuis toujours aux commerçants de traiter à la tête du client. On a fini par leur rendre la pareille, en choisissant nos victimes à la tête qu'elles ont.

D'ailleurs, dans la petite liste du début de cette édition, le bonbon piqué au tabac du quartier est la seule transgression dont la victime a un visage. Un enfant s'y risque parce qu'il ne mesure pas encore à qui il prend quelque chose. Une fois adulte, il ne recommence plus, et personne n'a eu besoin de le lui interdire.

Cette règle du visage a l'apparence d'une morale. Elle n'en est pas une, parce qu'elle repose sur une erreur de fait : le géant qu'on croit punir ne paie jamais. Il augmente ses prix, et ce sont ses clients qui règlent la note, c'est-à-dire nos voisins et nous-mêmes. Épargner le commerçant du coin ne rachète donc rien du tout. Ça déplace simplement le dommage là où on ne le voit pas.

Avez-vous pu bien contempler l'éclipse solaire d'il y a quelques semaines ? Avec mon épouse, on sortait de quelques semaines bien chargées. Ce n'est que la veille qu'on s'est réveillés, en se rendant compte que notre fille cadette était surexcitée par la rareté du phénomène : « la prochaine fois je serai une vieille de 92 ans ! » On se regarde et on s'exclame : « les lunettes de protection ! »

Bien sûr, il n'y avait plus une seule paire nulle part, ni en pharmacie ni ailleurs. J'ai fini par en trouver quatre sur Amazon, à un prix si gros et si cupide que, mis entre la Terre et le Soleil, il aurait pu à lui seul faire de l'ombre sur la moitié de la planète.

« Au pire on commande et les rend après », solution miracle.

J’ai donc passé commande, ayant déjà décidé, à cet instant précis, de les renvoyer une fois l'éclipse passée.

Le droit de rétractation est prévu par la loi, quatorze jours, sans avoir à se justifier. Amazon rembourse le prix, prend à sa charge les frais de port aller et couvre ceux du retour. J'ai simplement utilisé une protection conçue pour les acheteurs déçus, alors que je n'avais aucune intention de garder quoi que ce soit.

Pour me sentir bien, je me suis servi l'argument le plus vieux du monde : ça ne va pas ruiner tonton Jeff Bezos d'avoir 0,0000001 % de bénéfice net en moins en France à cause de moi.

Lorsque j'ai découvert dans la presse l'avènement de la fraude amicale, je l'ai tout de suite ressentie comme quelque chose de pas bien, de moche, bien au-delà de ma ligne rouge qui sépare ce que j'envisagerais de ce que je ne ferais jamais.

Peut-être parce que ça touche le système bancaire, parce que c'est une infraction à la loi d'un type particulier, un délit financier. Peut-être aussi parce que dans ce cas précis il s'agit de pure mauvaise foi : la personne qui fraude conteste un paiement qu'elle a pourtant effectivement fait.

Certes, les victimes sont, la plupart du temps, de grands groupes et de grandes entreprises, le genre qui n'inspire pas beaucoup de pitié ou d’empathie. Mais ne nous voilons pas la face quant à la vraie motivation de la fraude amicale : vouloir de l'argent, ou des biens de consommation qui, dans l'immense majorité des cas, sont probablement superflus.

En tout cas, je vois cette fraude amicale comme quelque chose de bien plus lourd et de bien plus grave que les tricheries que je viens de vous avouer.

Mais c'est cette nuance qui me travaille depuis : cet écart de lourdeur et de gravité est-il si important ? Ou bien cette fraude amicale n'est-elle qu'un parfum différent de la même glace ?

À vingt ans, il m'avait fallu une nuit blanche, une clé atypique et un lycée technique en électronique. À quarante-huit ans, il me suffit de cliquer une fois pour acheter un lot de lunettes, puis une deuxième fois pour les rendre quelques jours après.

La facilité technique ne va pas s'arrêter là, et à chaque nouvelle étape quelque chose disparaît du geste. Contester un paiement effectué en boutique, sur le terminal tendu par la main du vendeur qui vous a renseigné, n'a rien à voir avec cocher une case sur une application à minuit. Le visage a quitté la transaction, et avec lui la moitié du frein.

Le regard des consommateurs sur les pratiques du capitalisme sauvage bouge lui aussi. La question n'est plus seulement de savoir si les grandes enseignes abusent de leur position. Elle porte désormais sur ce qu'un client peut encore faire en retour : contester, rééquilibrer, se rendre justice tout seul.

Ces deux mouvements vont se rencontrer, et ils vont bousculer la ligne rouge de beaucoup de monde. Celle que chacun se fixe, et qu'il franchit ensuite sans avoir besoin de la permission de personne.

Celle de la société aussi, qui décidera de ce qu'elle accepte de pardonner, et de ce qui restera impardonnable.

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