par Cid de Andrade. Édition #1 du 28 Avril 2026
Temps de lecture : 7 minutes
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Bienvenue dans la toute première édition de Déclic. Ce projet me tient à cœur depuis longtemps. Le lancer, même à petite échelle, compte beaucoup pour moi. Si vous êtes ici dès le début, c’est que vous faites partie de mon entourage et que vous avez eu la bienveillance et la générosité d’avoir accepté de me lire.
Encore merci, du fond du coeur !
Je vais essayer de faire de cette newsletter quelque chose de simple : une lecture qui aide à mieux voir, et qui mérite le temps qu’on lui accorde.
Je commence avec une histoire du folklore nordique, popularisée par Andersen, que mon père nous racontait quand j’étais enfant. Quelques décennies plus tard j’ai pris du plaisir à la transmettre à mes filles :
Deux escrocs promettent à l’empereur un habit invisible aux idiots et aux incompétents.
Ils font semblant de travailler, gesticulant devant des métiers à tisser complètement vides.
Les ministres viennent inspecter et voient qu’il n’y a rien, mais se taisent. Personne ne veut passer pour incapable. Alors chacun prétend voir.
L’empereur lui-même joue le jeu. Il essaie ses nouveaux habits invisibles devant sa cour rapprochée, les commentaires et les éloges fusent. Ils sont tellement beaux que le roi devrait faire un défilé pour les exhiber à ses sujets.
Il défile donc dans les rues, nu.
Tout le monde voit. Personne ne parle.
Jusqu’à ce qu’un enfant dise :
“L’empereur est tout nu !”
Et soudain, tout devient évident. Mais le défilé continue.
C’est un conte pour enfants, mais il illustre remarquablement l’un des mécanismes les plus dangereux de la vie collective : le paradoxe d’Abilene.
L’expression a été forgée par le spécialiste du management Jerry Harvey dans un article publié en 1974 dans la revue académique Organizational Dynamics.
Il y raconte une scène très simple : un après-midi étouffant à Coleman, au Texas, sa famille est tranquillement installée sous le porche quand son beau-père propose de faire 80 kilomètres jusqu’à Abilene pour aller dîner.
Chacun croit que les autres veulent y aller et n’ose pas avouer le manque d’envie. Personne ne veut être vu comme un rabat-joie ni être celui qui gâche l’unité du groupe. Chacun craint de devoir s’expliquer et argumenter devant tout le monde.
Ou alors chacun a une confiance négligente en la capacité de la majorité à faire le meilleur choix : « Si tous les autres ont envie d’y aller, ils doivent probablement avoir raison, je m’efface alors. Allons-y. »
Peu importe les raisons : le résultat ne change pas. Ils finissent tous par accepter la proposition, par unanimité. La suite est prévisible : trajet pénible, repas ennuyeux, retour silencieux.
De retour à la maison, il veut percer l’abcès. La vérité tombe enfin : personne n’avait envie d’aller dîner à Abilene. Ils avaient tous accepté quelque chose que personne ne voulait.
C’est exactement cela, le paradoxe d’Abilene : un groupe choisit collectivement une direction qu’aucun de ses membres ne soutient réellement, simplement parce que chacun s’imagine (à tort) que les autres, eux, la souhaitent.
Les membres du groupe deviennent liés par une forme de pacte implicite, fait d’omission et de silence.
Une fois identifié, on ne peut plus l’ignorer.
Une équipe de direction finit par valider une stratégie à laquelle personne ne croit vraiment, parce que chacun suppose que les autres y adhèrent.
Dans un groupe d’amis, beaucoup voient bien que quelque chose cloche, mais personne n’ose le dire, ayant l’impression que pour tous les autres tout va encore très bien.
Dans une famille, certaines traditions se perpétuent malgré le fait que personne n’y voit plus de sens, et tout le monde fait semblant de s’amuser ou d’y donner de l’importance ; car personne n’ose être le premier à dire que le roi est nu.
Le paradoxe d’Abilene conduit des groupes à faire exactement l’inverse de ce que ses membres veulent réellement.
Avez-vous déjà vécu des situations de ce type au travail, entre amis ou en famille ? Connaissez-vous quelqu’un qui se retrouve justement dans ce type de situation en ce moment ?
Pour en sortir, il faut de la lucidité, mais aussi du courage. Que l’on soit leader ou simple membre du groupe. Une question à se poser régulièrement :
« Est-ce que je veux vraiment cela, ou est-ce que je n’ose simplement pas avouer que non ? »
Lorsqu’on se retrouve dans un groupe piégé par le paradoxe d’Abilene, l’antidote peut être aussi simple que libérateur : accepter d’être l’enfant qui dit tout haut ce que tout le monde voit déjà.
Surtout si l’on le dit en toute humilité, avec franchise, voire avec une petite pointe d’humour.
Le premier moment, celui d’affronter la surprise ou l’agacement de certains, sera probablement difficile.
Puis, très vite, quelque chose se relâche ; et le groupe avance enfin dans le bon sens.

Cid Gonçalves de Andrade
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