par Cid de Andrade. Édition 43 du 22 septembre 2026

Temps de lecture : 8 minutes

Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.

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En 1918, le prix Nobel de physique récompense un Allemand, Max Planck, pour sa découverte des quanta d’énergie.

Après la remise du prix, il part en tournée. Des mois de conférences, d’université en université, à expliquer sa découverte devant des amphis pleins à craquer.

Toujours la même conférence. Mot pour mot, ville après ville.

Son chauffeur le conduisait partout et l’écoutait à chaque fois depuis le fond de la salle. À force, il connaissait la conférence par cœur. Un soir, ils en blaguaient tous les deux et le chauffeur lui lance une proposition : et si, pour la dernière date de la tournée, c’était lui qui montait sur scène pour donner la conférence ?

C’était sans compter le sens de l’humour de Planck : non seulement il accepte, mais il le met au défi d’assurer.

Le jour venu, le chauffeur enfile une veste et une cravate, monte à la tribune et livre la conférence à la perfection. Un sans-faute, suivi d’un tonnerre d’applaudissements.

Puis une main se lève dans le public. Une question pas si compliquée que ça, du genre de celles que posent les fans pour montrer qu’ils ont suivi. Sauf que ça dépassait déjà, et de beaucoup, les connaissances du chauffeur.

Le chauffeur ne se démonte pas : « Cette question est si élémentaire que je vais laisser mon chauffeur y répondre. » Il pointe alors le fond de la salle, où Max Planck, casquette de chauffeur sur la tête, attendait en souriant.

Cette anecdote a sûrement été enjolivée, mais elle n’a jamais été aussi pertinente qu’aujourd’hui, en pleine révolution technologique.

La leçon est qu’il existe deux types de savoir : le savoir ancré et le savoir de surface.

Le savoir ancré tient quand ça secoue. Il a de la profondeur, et il laisse de la marge : on manœuvre autour du point fixe, et le jour où on doit avancer, on lève l’ancre et on la repose plus loin. Il sait répondre à une question qui n’était pas au programme, car le sujet est compris de l’intérieur plutôt qu’appris. Il se paie en heures, en essais ratés, en années de pratique.

Le savoir de surface est rigide, figé, calé sur un script ou (de nos jours) sur um prompt qu’on a copié-collé du post d’un “expert” sur les réseaux sociaux. Il suffit largement pour qu’on assure un dîner entre amis ou un examen facile, puis s’émiette à la première question qui sort du cadre.

On les distingue mal, car de loin ils se ressemblent beaucoup. Imaginez deux personnes en cuisine suivant la même recette et préparant le même plat. L’une sait pourquoi on fait revenir les oignons avant la tomate, l’autre le fait car c’est écrit à l’étape trois. Personne ne voit la différence, jusqu’au jour où il manque un ingrédient ou des ustensiles. L’une adapte, l’autre est bloquée.

Au travail, il y a souvent dans l’équipe une personne qui est la reine du jargon et des acronymes. Elle empile plusieurs termes anglais dans une même phrase et place sans arrêt des concepts appris sur LinkedIn, ou entendus de la bouche de quelqu’un qui s’y connaît vraiment. Toujours avec beaucoup d’aplomb, voire un certain snobisme.

Demandez-lui d’expliquer les relations de cause à effet, ou de reformuler en bon français pour quelqu’un qui ne fait pas le même métier. Le fil se casse.

À côté, quelqu’un de plus discret affiche moins de théorie et a mené trois ou quatre projets permettant non seulement la pratique des concepts en question, mais aussi leur déduction.

Avoir l’air de s’y connaître, en parler avec assurance, piloter des outils qui font la tâche pour nous : on peut faire tout ça sans jamais comprendre un sujet de l’intérieur.

Jamais il n’a été aussi facile de se procurer l’apparence ou le résultat sans passer par la compréhension.

Je pense beaucoup, en ce moment, à ce que l’intelligence artificielle est en train de faire à l’intelligence naturelle.

“La reproduction interdite”, René Magritte, 1937, Museum Boijmans Van Beuningen, Rotterdam

En juin de l’année dernière, une équipe du Massachusetts Institute of Technology, le fameux MIT, a publié une des premières études à ce sujet. Ils ont fait écrire des textes à des étudiants, casque à électrodes sur la tête.

Ceux qui travaillaient avec ChatGPT montraient une activité cérébrale plus faible de séance en séance, et à la fin plus de huit sur dix étaient incapables de citer une ligne de ce qu’ils venaient de rendre.

Les chercheurs appellent ça une dette cognitive.

Depuis, une synthèse de soixante-sept travaux a été publiée, et ils arrivent tous à la même conclusion : en fait tout dépend de la façon dont on se sert de ces modèles de langage.

En usage libre, un déchargement cognitif et de la dépendance à l’outil. En usage encadré, des gains réels sur le raisonnement.

Mais encadré par qui, au juste ?

Personne ne viendra fixer les règles à notre place. Ces règles-là, on se les donne, ou on s’en passe.

La quasi-totalité de nos usages personnels de l’IA revient à externaliser quelque chose. Une chose pour laquelle il fallait mobiliser sa tête, et qu’on obtient désormais en la demandant à ChatGPT ou à Claude.

Or ce qu’on externalise s’atrophie. Laissez un GPS vous guider pour tous vos trajets, vous perdrez le sens de l’orientation. Confiez votre épargne à un gestionnaire, vous suivrez vos comptes de moins en moins. Déléguez vos analyses, vous deviendrez moins bon en analyse.

Tant qu’il s’agit de choses précises et à faible enjeu, aucun souci. Le problème commence le jour où on externalise des pans entiers de notre pensée.

La plupart du temps, le prétexte est le gain de temps et la productivité. La vraie raison est souvent le confort, parfois la paresse.

À force de sous-traiter notre réflexion, le savoir ancré finira par lâcher et il ne restera que la surface ? Une humanité aux connaissances de plus en plus étendues et plates ?

Les incitations sociales à rester en surface sont très concrètes.

On attend de vous un avis sur tout. Sur la nouvelle guerre en cours et sur celle qui a déjà plus de mille ans, sur le procès du moment, sur la réforme des retraites, sur l’extrême droite en Allemagne, sur la série que tout le monde a vue.

Répondre « je ne sais pas », ou « je n’en sais pas encore assez pour avoir un avis tranché », passe pour un aveu de faiblesse, pour du je-m’en-foutisme ou pour de la flemme de réfléchir. Dites-le à table, et la conversation repart sans vous.

Résultat : tout le monde réagit à chaud sur tout, sans jamais creuser le sujet.

Par ailleurs, une bonne partie des problèmes du monde ne viendrait-elle pas justement de gens à savoir de surface qui se font passer pour des gens à savoir ancré ?

  • Des gens qui pondent les règles et les normes d’un métier qu’ils n’ont jamais exercé un seul jour.

  • Des recruteurs qui évaluent une compétence qu’ils n'ont pas, à partir d’une liste de mots-clés.

  • Des dirigeants capables de réciter la stratégie au comité de direction, incapables d’expliquer par quel mécanisme elle produira le moindre résultat.

En 1990, dans une interview, Steve Jobs parlait de la révolution de l’époque, celle de l’informatique et de l’ordinateur personnel. Il en a tiré une image restée célèbre :

« Ce qui nous sépare des grands primates, c’est que nous fabriquons des outils. J’ai lu une étude qui mesurait l’efficacité de la locomotion chez différentes espèces. Le condor arrivait en tête, et l’être humain se classait loin derrière, au premier tiers du tableau. Puis quelqu’un a eu l’idée de mesurer un homme sur un vélo : il pulvérisait le condor, hors catégorie. Voilà ce qu’est un ordinateur pour moi. L’outil le plus remarquable que nous ayons jamais inventé, l’équivalent d’un vélo pour l’esprit. »

Plus récemment, l’investisseur américain Naval Ravikant a repris l’image pour l’étendre à l’IA :

« Un ordinateur est un vélo pour l’esprit. Il permet d’aller bien plus vite qu’à pied, en tout cas en termes d’efficacité. Mais il faut des jambes pour actionner les pédales. L’IA serait donc plutôt une moto pour l’esprit, si on pousse l’analogie. Sauf qu’il faut toujours quelqu’un pour la monter, la conduire, la diriger, accélérer et freiner. »

Nos jambes vont peut-être faiblir avec cette moto dans nos vies. Il y aura des domaines entiers où le savoir de surface deviendra la norme.

Reste l’autre possibilité, contenue dans la même image. Si les jambes ont moins d’effort à fournir, où redéployer l’énergie ainsi libérée pour aller plus vite, plus loin, et surtout plus en profondeur ?

C’est la question que chacun d’entre nous devra se poser. Y répondre, c’est déjà décider où on veut savoir pour de bon, et ce qu’on accepte de ne connaître qu’en surface.

Au travail, les entreprises finiront peut-être par imposer leurs règles. Dans la vie privée, c’est à nous de définir les nôtres, celles qui préservent nos capacités.

Par exemple décider que sur tel sujet, on cherche soi-même d’abord et on ne demande à l’IA qu’ensuite. Que dans tel domaine, on s’interdit la machine tant qu’on n’a pas sa propre idée. Ça paraît dérisoire, mais peut faire toute la différence.

Qu’avez-vous confié à une machine ces derniers mois pour gagner en productivité, et que vous savez déjà faire un peu moins bien qu’avant ?

Dans le contexte spécifique de votre vie, c’est potentiellement grave que vous le sachiez faire déjà un peu moins, ou en fait pas grave du tout ?

À l’inverse, dans quel domaine précis avez-vous envie d’être la personne qui sait répondre à la question venue du fond de la salle, quitte à y passer toutes les heures que ça demande ?

Au fond, tout se ramène à un choix.

Vous pouvez externaliser un peu de tout, dans tous les domaines. Devenir un être de surface, avec un avis sur tout et une prise sur rien, sans plus jamais avoir à creuser les méninges. Devenir le chauffeur : impeccable tant qu’il récite, perdu à la première question.

Vous pouvez aussi prendre l’autre chemin. Externaliser certains terrains pour creuser beaucoup plus profond dans d’autres. Lancer la moto à cent à l’heure vers ce qui compte pour vous. Devenir Planck, tranquille au fond de la salle, prêt à répondre à ce qui n’était pas au programme et à improviser si besoin.

La seule option qui n’existe pas, c’est celle de ne pas choisir. Ne rien décider revient à laisser décider l’habitude et la pression sociale. Les deux penchent toujours du côté de la facilité.

Le choix vous appartient. Choisissez bien.

Signature Cid