par Cid de Andrade. Édition 30 du 8 août 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.

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Le thème de cette édition m'a été suggéré par Sylvie Olivier (44), qui m'a écrit pour proposer que j'écrive sur "la gentillesse, la bienveillance, l'attention à l'autre".

Ces sentiments qu'elle évoque, ne feraient-ils pas partie des formes que l'amour peut prendre ? En me posant cette question j'ai eu envie d'aborder le thème en allant chercher en amont, à la source.

L'autre soir, à table, ma plus jeune fille a énuméré le podium de ce qu'elle aime le plus : à la première place notre chien Tintin, suivi de « faire du cheval » et à la troisième place, le chocolat.

Deux heures plus tard, au moment de lui faire un bisou de bonne nuit au lit, j'ai eu de ces plaisirs qui aident à donner du sens à la vie : « je t'aime très fort, papa ».

Du haut de ma maturité de fin de quarantaine, j'essaie de me situer : « tu m'aimes au moins un plus que chocolat, comme ça je peux être sur ton podium ? ». Je garderai le mystère sur sa réponse, n'insistez pas.

L'amour est peut-être la force la plus puissante au monde, pourtant dire "j'aime" est tout sauf précis. On conjugue ce verbe des dizaines de fois par jour pour exprimer une simple appréciation des choses, des situations, des gens, là où les nuances mériteraient des mots bien différents.

Depuis l'avènement des réseaux sociaux, "aimer" quelque chose est devenu un simple geste mécanique d'approbation : un pouce levé, un cœur cliqué, qui n'a pas grand-chose à voir avec l'amour.

Peut-être qu'un jour, grâce à une IA surpuissante ou aux avancées des ordinateurs quantiques, l'humanité réussira-t-elle à déchiffrer les diverses formes d'amour ?

Rassurons-nous, pas besoin d'attendre, au lieu de poser la question à ChatGPT on peut tout simplement la poser aux Grecs de l'Antiquité.

Ils avaient au moins cinq mots pour parler d'amour, et chacun éclairait une nuance, une mesure, une intensité particulière dans la façon de s'attacher aux choses et aux gens. Vingt-cinq siècles plus tard, ces mots restent d'une précision redoutable. Les voici.

1. Storgê

La storgê (prononcez “stor-gué”) est la forme d'amour la plus répandue, parce qu'elle naît toute seule des liens les plus simples. C'est l'affection qu'on éprouve pour sa famille, son pays, ses camarades de classe. Un amour fait de familiarité, de proximité, de temps passé ensemble.

C'est ce que raconte Saint-Exupéry dans Le Petit Prince, à propos de la rose :

« Vous êtes belles, mais vous êtes vides, leur dit-il encore. On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu'elle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c'est elle que j'ai arrosée. Puisque c'est elle que j'ai mise sous globe. Puisque c'est elle que j'ai abritée par le paravent. Puisque c'est elle dont j'ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque c'est elle que j'ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c'est ma rose. »

La storgê apparaît sans qu'on la cultive, et c'est précisément ce qui la rend facile à tenir pour acquise. Bon à se rappeler : même quand cet amour semble intégré à nos relations au point d'aller de soi, il n'a rien d'indestructible. La cruauté peut le briser. La simple indifférence aussi.

2. Philia

Si la storgê est l'amour le plus naturel, la philia est peut-être le moins spontané. C'est l'amour de l'amitié profonde, que ce soit celle de frères et soeurs ayant su rester véritablement amis au fil de la vie adulte, ou celle des amis de longue date, des vieux camarades.

On la dit “non naturelle” parce qu'elle ne pousse pas toute seule. Les caractères doivent s'accorder, les circonstances s'y prêter, et une volonté consciente des deux côtés est nécessaire pour qu'elle dure.

C'est ce qui la plaçait, pour les Grecs, au-dessus de la storgê. Si la storgê s'installe d'elle-même, la philia se construit : elle naît d'un choix et se nourrit d'efforts communs. C'est précisément ce qui lui permet de traverser les épreuves que la vie impose.

Peut-être à cause de sa rareté, les Grecs lui accordaient une valeur immense. Le professeur d'Oxford C.S. Lewis le formulait ainsi :

« Pour les Anciens, l'amitié semblait être la plus heureuse et la plus pleinement humaine de toutes les formes d'amour ; la couronne de la vie et l'école de la vertu. »

3. Éros

L'éros est sans doute la forme d'amour la plus mal comprise. À cause de sa parenté avec le mot « érotique », on le réduit vite au désir sexuel. Ce serait une erreur grossière.

Au fond, l'éros est une énergie créatrice, une force qui pousse l'âme à agir. On le voit à l'œuvre dans l'amour romantique et le désir sexuel, évidemment, mais aussi dans la passion qu'un artiste met dans son œuvre ou dans l'élan qui pousse quelqu'un à tout risquer pour une idée.

Tout dépend de la direction qu'on lui donne : elle peut nous porter vers le beau, le vrai et le bon, ou nous précipiter dans l'obsession et la folie.

Pour le meilleur comme pour le pire, l'éros dépasse la raison. La piste à explorer : repérer dans sa propre vie si et où l'éros se manifeste, et si c'est le cas, se demander si on le dirige ou si on le subit.

4. Philautia

La philautia, c'est l'amour de soi. Comme l'éros, elle a une dualité : elle peut exister d'une façon noble, lumineuse, mais peut aussi être ignoble, obscure.

Dans sa meilleure version, elle consiste à reconnaître sa propre dignité. Elle permet d'être indulgent avec soi-même, d'accepter ses défauts tout en cherchant à les corriger, sans glisser dans le mépris de soi.

Dans sa pire version, elle vire à la vanité, à l'orgueil, à l'égoïsme. Elle pousse à fuir la critique de peur d'écorner son ego.

Les Grecs savaient à quel point cet équilibre est difficile à tenir. Aristote proposait un test tout simple : est-ce que cet amour de soi me rend meilleur, plus capable, plus utile aux autres ?

Ou est-ce qu'il me referme sur moi-même ? Une philautia bien réglée doit toujours nous tirer vers le haut.

5. Agapè

L'agapè est la forme la plus haute, celle qui s'approche le plus de l'amour divin. Les Latins la traduiront par caritas, d'où vient notre « charité ». Mais de quel amour parle-t-on au juste ?

Pour saint Thomas d'Aquin, l'agapè consiste à « vouloir le bien de l'autre ». Un amour inconditionnel, qui ne réclame rien en retour, même quand il coûte à celui qui aime. C'est le sens de cette parole de Jésus (Jean 15:13) : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. »

Quand la storgê tient à la proximité, la philia au libre choix et l'éros au désir, l'agapè repose avant tout sur un acte de volonté : la décision d'aimer et de rester fidèle, même quand tout pousse à renoncer.

C'est ce qui en fait l'amour le plus désintéressé qui soit. On pourrait même avancer que l'agapè est probablement l'une des formes d'amour qui cimente les couples qui durent une vie entière : quand le désir de l'éros s'est apaisé et que la philia s'est installée, c'est souvent ce désir du bien de l'autre qui reste, fidèle et silencieux.

L'agapè est si essentielle que saint Paul, dans la Première épître aux Corinthiens, en dresse peut-être la plus belle description qui soit :

« La charité est patiente, elle est pleine de bonté ; la charité n'est point envieuse ; la charité ne se vante point, elle ne s'enfle point d'orgueil, elle ne fait rien de malhonnête, elle ne cherche point son intérêt, elle ne s'irrite point, elle ne soupçonne point le mal, elle ne se réjouit point de l'injustice, mais elle se réjouit de la vérité ; elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout. »

Ces cinq mots dessinent une carte bien plus fine de ce que recouvre vraiment le fait d'aimer. Si on pense par exemple aux 4 ou 5 personnes qui comptent le plus pour nous au quotidien, de quel amour il s'agit au juste, pour chacune ?

Storgê de la famille ?

Philia d'une amitié choisie ?

Un mélange de plusieurs de ces formes ?

Voici une réflexion pour ce week-end : y a-t-il une forme d'amour que vous aimeriez davantage donner, ou approfondir ?

L'amour, sous toutes ses formes, est peut-être la seule chose que l'on peut donner sans jamais s'appauvrir.