par Cid de Andrade. Édition 47 du 6 octobre 2026

Temps de lecture : 11 minutes

Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.

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« Cid, tu crois qu'il y aura encore du boulot pour les humains dans quinze ans ? »

« Quelles études ont encore du sens ? »

« Quelles nouvelles compétences je dois acquérir pour sauver ma peau ? »

Dans mon entourage, je suis un peu “l'expert” en IA. Entre guillemets, car je m'y connais beaucoup moins qu'un vrai spécialiste : on est toujours l'expert de quelque chose pour quelqu'un.

Ils savent que le sujet me fascine et que je suis l'actualité de près. Ils savent aussi que depuis la toute première version de ChatGPT, au lieu de me limiter à avoir un avis sur le sujet, j'ai voulu apprendre à m'en servir en profondeur plutôt qu'en surface.

Inquiets devant un bouleversement qu'ils sentent important et dont les détails et les enjeux les dépassent, ils ont déjà été plusieurs à me raconter leurs craintes. Ils demandent mon avis sur les questions qui les tracassent, celles du début de ce texte parmi les plus récurrentes.

Une partie de la crédibilité qu'ils me donnent vient sans doute du fait que je ne suis ni pessimiste ni optimiste sur le futur que l'omniprésence de l'IA nous réserve.

Je ne pense pas qu'elle rendra forcément nos vies pires. Je ne crois pas du tout aux scénarios catastrophe de ces derniers mois, ce vent de panique alimenté par les deux principaux leaders du marché, et repris en boucle par la presse.

Je ne crois pas non plus que l'IA va sauver le monde, ni même que nous en avions “besoin”.

Une chose est sûre, en revanche. Parmi toutes ses conséquences, bonnes ou mauvaises, l'IA est déjà en train de changer la pertinence et la valeur financière de bon nombre des activités qu'on pouvait encore considérer, il y a quelques années, comme des gagne-pain potentiels.

Il y a ce que l'IA est désormais capable de faire toute seule, avec le même niveau de qualité (ou encore mieux).

Puis il y a ce qu'elle n'est pas encore capable de faire toute seule, mais qu'un être humain qui s'en sert sera capable de faire seul : le boulot qu'avant demandait une dizaine de personnes.

Ce qui bouge, c'est l'utilité de nos métiers et celle des compétences qui nous donnent de la marge de manœuvre pour en avoir un.

Le monde du travail va se métamorphoser, qu'on le veuille ou pas, comme il l'a fait avec la vapeur, l'électricité, le pétrole et l'informatique personnelle.

Les conséquences possibles et probables de l'avènement de l'IA donnent d'autant plus le vertige que cette technologie a le potentiel de s'immiscer dans tellement d'aspects de nos vies et d'affecter en profondeur le fonctionnement de nos sociétés.

Certains spécialistes (les vrais) estiment que la comparaison la plus pertinente serait avec ce que la maîtrise du feu ou le développement de l'écriture ont changé à l'humanité.

Inévitable donc d'avoir l'impression qu'on rentre dans une ère d'incertitude.

Mais y a-t-il eu déjà une époque de certitude pour l'humanité ? Si on regarde en arrière, je me dis que non.

Depuis trois siècles, on a poussé l'accélérateur et chaque génération est témoin de plusieurs changements majeurs. Quand vous et moi sommes nés, ça faisait déjà un moment que l'incertitude était la seule chose dont on pouvait être sûr.

La révolution industrielle, la guerre froide, les grandes épidémies, les krachs boursiers et grandes crises économiques, les guerres mondiales, les famines : ceux qui les ont traversés avaient tous la même sensation de brouillard, d'incertitude totale ou presque.

Internet, l'ingénierie génétique, la physique quantique, la nanotechnologie : à chaque grand bouleversement, on a annoncé que plus rien ne serait comme avant, sans pouvoir dire à quoi ressemblerait la suite.

On peut apprendre à supporter l'incertitude, et mieux encore, à l'accueillir.

schéma ancien

Ce modèle a été pertinent pendant très longtemps, mais ça ne marchera plus comme ça

Pour y arriver, il faut d'abord admettre que le modèle à 3 étapes qu'on nous a enseigné ne fonctionne plus. Conditionner le début de l’action à la fin de l’étape planification, et estimer que l’action planifiée sera pertinente dans la durée, ce sont des raisonnement devenus obsolètes.

Avant il suffisait de faire un plan à cinq, dix ou quinze ans, le suivre jour après jour, et on obtenir le résultat voulu. Dans un monde qui bouge aussi vite, le plan qu'on dessine aujourd'hui sera dépassé dans quelques années.

schéma nouveau

À l’ère de l’IA, nous ne pouvons plus attendre pour passer à l’action

Quand la carte ne correspond plus au terrain, on la jette et on en dessine une nouvelle. Le modèle doit être inversé, et tourner en boucle. On agit d'abord : on se lance, on fabrique, on essaie. Puis on s'adapte : on regarde ce que l'action nous a appris, on ajuste. On recommence, encore et encore.

Reste la question la plus concrète de mes proches. Grâce à l'IA, ou à cause d'elle, l'être humain n'est plus nécessaire pour des milliers d'activités : on doit apprendre quoi, sur quoi on doit miser ?

Souvent, on se demande : « Qu'est-ce qui va changer dans les dix prochaines années ? » La question la plus utile serait plutôt : « Qu'est-ce qui ne va pas changer dans les dix prochaines années ? »

Comme on a toutes les chances de se tromper sur la première, mieux vaut s'intéresser à ce qui restera stable. C'est le seul pari qui ne risque pas d'être dépassé.

Pour nous, humains, quelques vérités me paraissent indéboulonnables :

On voudra toujours des liens réels et personnels.

On voudra toujours consommer ce qui nous fait du bien.

On cherchera toujours du sens, un but, de la clarté; ainsi qu’apprendre de nouvelles choses et acquérir de nouvelles compétences

On paiera toujours pour s'épargner des frictions et de certaines “corvées”.

On cherchera toujours le statut, et une meilleure place dans le groupe.

On restera toujours un peu, ou beaucoup, en insécurité.

Pour les compétences, j'applique le même raisonnement. J'ai en tête une image qui vient d'une expression que j'ai employée pendant très longtemps sans savoir d'où elle venait : le fil rouge.

Un jour j'ai appris qu'on la doit à Goethe. Dans Les Affinités électives, publié en 1809, il raconte que dans la marine royale anglaise, tous les cordages étaient tressés avec un fil rouge qui allait d'un bout à l'autre. Impossible de le retirer sans défaire toute la corde. Même le plus petit morceau coupé restait reconnaissable : il appartenait à la Couronne.

On changera sans doute plusieurs fois de métier dans sa vie, et l'IA va accélérer le mouvement. Certaines compétences ressemblent à ce fil : elles traversent l'intégralité de la corde d'un parcours de vie, quel que soit l'endroit où on coupe.

Dans mon cas, vendre, raconter, ainsi que communiquer et penser clairement sont les compétences qui m'ont suivi de la pub au marketing, du salariat à l'entrepreneuriat, jusqu'à l'écriture d'aujourd'hui. J'ai dû les acquérir et les entretenir dès le début, et probablement pour toujours.

Voici les sept qui, selon moi, ont le plus de chances d'être les « compétences fil rouge » dans les années qui viennent.

  1. Vendre. Peut-être la compétence la plus utile de la vie. On regarde souvent la vente de travers, comme une affaire d'argent ou de capitalisme, alors qu'au sens large, on vend tout le temps : se vendre en entretien, vendre une idée à son équipe, un projet à un banquier, une sortie en famille à des ados qui préfèrent rester sur leur téléphone.

    Les personnes que j'ai vues avancer le plus loin, dans tous les domaines, n'avaient pas forcément le QI le plus élevé. Elles savaient vendre : un « non » ne leur faisait pas peur, et elles retravaillaient leur message jusqu'au « oui ».

    Une IA saura bientôt défendre un argumentaire aussi bien que nous, voire mieux. Seulement, on achète rarement une idée sans regarder qui s'engage derrière. Le jour où chacun aura une IA pour plaider sa cause, la différence se fera sur la confiance qu'inspire la personne qui signe et répondra de la suite.

  2. Raconter. Raconter, c'est donner du sens à des faits : les choisir, les mettre dans un ordre, pour que d'autres comprennent, retiennent, et aient envie d'agir. Depuis les veillées autour du feu, c'est ainsi que les humains se transmettent ce qui compte, et notre cerveau n'a pas changé : il oublie une liste et retient une histoire.

    Une IA sait déjà écrire des récits très réussis, et elle aidera de plus en plus à les construire. Mais plus elle produit de contenus, plus on se noie dans les faits, et plus on a besoin de quelqu'un capable de dire ce qu'ils signifient pour nous, ici et maintenant.

    Imaginez devoir annoncer à votre équipe que le projet sur lequel elle travaille depuis deux ans s'arrête. Les faits sont les mêmes pour tout le monde. Selon l'histoire que vous racontez et votre façon de présenter les choses, les gens repartent abattus, ou avec une idée claire de la suite.

  3. Communiquer clairement. Avec les humains comme avec les machines, car c'est la même compétence des deux côtés. Demandez à une IA « un plan d'entraînement pour courir », vous aurez un plan pour personne. Précisez que vous avez 45 ans, un genou fragile, trois créneaux par semaine et un semi-marathon dans six mois, et vous obtiendrez quelque chose d'utilisable dès demain.

    Les outils apprendront à nous poser les bonnes questions. Encore faudra-t-il savoir y répondre, donc savoir ce qu'on veut. Avec un collègue à qui on délègue un dossier, ou un artisan à qui on explique des travaux, c'est pareil : le flou se paie toujours plus tard. L'IA va démultiplier ce que produit quelqu'un qui sait communiquer clairement ce qu'il veut. Pour les autres, elle produira du vague, très vite et en grande quantité.

  4. L'intelligence émotionnelle. Sentir qu'un client hésite sans oser le dire, qu'une réunion va s'envenimer, qu'un collègue n'est pas dans son assiette alors qu'il assure que tout va bien. D'abord, ce « sentir » puise, en une fraction de seconde et sans qu'on s'en rende compte, dans des millions de souvenirs et de repères accumulés depuis l'enfance : des visages, des silences, des disputes, des réconciliations.

    Ensuite, il capte tout ce qui circule d'humain à humain sans passer par les mots : une posture, un regard qui fuit, un changement de ton, une tension qui s'installe dans la pièce. Les machines savent analyser des phrases, et même imiter l'empathie. Elles restent très loin de percevoir, et surtout de comprendre, tout ce qu'un être humain capte d'un autre en le regardant.

  5. Parler en public. Quand tout le monde pourra produire en quelques minutes une présentation impeccable, tout se jouera sur la personne qui la présente. Nos écrans se remplissent de textes, de voix et de vidéos fabriqués par des machines : on accordera d'autant plus de crédit à quelqu'un qui parle en chair et en os, dans la même pièce que nous.

    Les décisions qui comptent se prennent encore entre des gens qui se regardent dans les yeux, et on suit plus volontiers ceux qui savent porter un projet à voix haute. Une prise de parole assurée construit de l'autorité, et ça vaut autant pour une conférence que pour une réunion à cinq ou un dîner où il faut défendre une idée.

  6. L'intuition. Savoir avant de pouvoir expliquer. Elle vient de l'expérience accumulée, qui finit par répondre plus vite que le raisonnement. Le goût en est une des formes les plus précieuses. Quand n'importe qui peut générer cent logos, cent slogans ou cent pistes en une minute, la valeur passe du côté de celui ou celle qui sait reconnaître le bon : le logo, le slogan ou la piste qui dit exactement ce qu'on voulait dire.

    Il y a aussi l'intuition du moment, qui sent une tendance arriver avant les autres, et celle qui fait tiquer devant une offre trop belle ou un associé trop pressé. Une IA travaille à partir de ce qui a été écrit et mesuré. L'intuition se nourrit en plus de ce qui ne l'a jamais été : un ton de voix, une ambiance, un détail repéré sur le terrain. Elle peut se tromper, parfois lourdement, d'où la dernière compétence de la liste.

  7. Penser clairement. Voir une situation telle qu'elle est, en faisant la part de ce que nos peurs, nos habitudes ou l'ambiance du moment y ajoutent. Concrètement, ça veut dire séparer ce qu'on sait de ce qu'on suppose, repérer les évidences qu'on n'a jamais questionnées, et trouver la vraie question derrière celle qu'on se pose.

    Prenez la peur qui revient le plus chez mes proches : « l'IA va prendre mon boulot ». Pensée clairement, elle se découpe en questions plus utiles. Quelles tâches de mon métier une machine sait-elle déjà faire ? Lesquelles lui échappent encore ? Pour quoi mes clients ou mon employeur me paient-ils, au fond ?

    La peur reste peut-être, mais elle devient un plan. Plus on laissera les machines raisonner à notre place, plus la tentation sera grande d'arrêter de le faire nous-mêmes. Celles et ceux qui gardent ce muscle en état verront plus clair, et poseront de meilleures questions, aux humains comme aux IA.

C'est ma liste, à modifier sans appréhension.

Si tout ça vous donne encore un peu le tournis, vous êtes loin d'être une exception.

Les grands navigateurs ne prenaient pas la mer en comptant sur un temps calme. Ils comptaient sur des cordages bien tressés, et sur leur capacité à s'adapter quand la tempête arriverait. Elle arrivait toujours.

Alors, à mes proches qui me demandent s'il y aura encore du boulot dans quinze ans, quelles études choisir, quelles compétences acquérir, je réponds désormais à peu près ceci :

Je ne sais pas à quoi ressembleront vos métiers dans quinze ans, ni ceux de vos enfants. Personne ne le sait. Je sais en revanche ce qui sera encore là. Les gens auront toujours besoin qu'on les comprenne, qu'on les rassure, qu'on les conseille bien. Pour les études, mieux vaut celles qui entraînent ces sept compétences que celles qui ne préparent qu'à un seul métier.

Misez sur ce qui ne bouge pas, tressez votre fil rouge, et pour tout le reste, avancez, observez, ajustez.

La mer va continuer de s'agiter. Rien n'empêche d'y faire une belle traversée.

Signature Cid