par Cid de Andrade. Édition 16 du 20 Juin 2026
Temps de lecture : 5 minutes
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Je lirai toutes vos réponses et je saurai déchiffrer vos souhaits. Pourquoi écrire seulement sur les sujets qui m'interpellent si je peux aussi écrire sur les sujets qui vous intéressent ?
On ne comprend pas tout ?
Ça y est, demain l'année 2026 arrive à sa moitié. Le temps file ! Et pour nous qui vivons dans l'hémisphère nord, cette bascule est le jour le plus long de l'année : l'apogée, le climax, le solstice d'été.
En France, depuis plus de quarante ans, on associe surtout cette date à la fête de la musique. Mais c'est un temps fort presque partout dans le monde, et ça l'était déjà à une époque où aucun des instruments musicaux d'aujourd'hui n'avait encore été inventé.
Chez les Incas, le solstice était la plus grande fête de l'année : l'Inti Raymi, la fête du dieu Soleil, neuf jours de danses, d'offrandes et de cérémonies pour s'assurer que leur père céleste ne les abandonne pas. Les Mayas et les Aztèques organisaient leurs grandes cérémonies agricoles autour de cette même date.
En Chine, c'était l'apogée de l'énergie yang, célébrée dans la gratitude pour les récoltes à venir. En Europe, des Celtes aux chrétiens en remontant jusqu'aux bâtisseurs de Stonehenge, chaque civilisation a trouvé sa façon de marquer ce seuil. Depuis des millénaires, ce jour porte une charge à la fois très concrète et très spirituelle.
J'ai une amie qui, depuis très longtemps, répète le même rituel à chaque solstice d'été. Elle ressort son Yi-King et pose des questions à l'oracle, un peu comme on en poserait à une tireuse de tarot ou à une voyante de fête foraine. Des questions sur la vie, l'amour, la santé, l'avenir, sur tout ce qui compte vraiment pour elle.
Le Yi-King est un vieil oracle chinois. On lui pose une question, on lance des pièces ou des baguettes, et la réponse arrive sous forme de petits traits, pleins ou brisés, qui dessinent un code. Un code qu'elle est censée savoir lire.
C'est l'ésotérique du groupe. Je ne dis pas que nos autres amis et moi serions parfaitement cartésiens, bien au contraire : on est tous un peu superstitieux, chacun à sa manière. Mais elle est clairement à un autre niveau, sûrement au-dessus de la moyenne de la population.
Elle étudie l'astrologie, croit aux signes, aux cycles, à tout ce qui ne se mesure pas. De temps en temps on la chambre là-dessus, et il nous arrive même d'en rire un peu dans son dos, parce qu'au-delà des croyances il y a toute une mise en scène, une vraie théâtralité.
Pourtant, en même temps que les petites moqueries, il y a toujours eu de l'admiration. On admire son authenticité, sa passion pour certains sujets, et surtout son aplomb : elle n'a jamais eu besoin de notre validation pour vivre sa spiritualité comme elle l'entend.
Quand elle raconte une histoire, une vraie coïncidence qui lui est arrivée, ou un signe qu'elle a su lire au bon moment, on l'écoute avec attention. Elle adore raconter, et ses histoires, qu'elles soient prouvables par la science ou pas, sont presque toujours savoureuses. Il y a toujours, chez elle qui parle comme chez nous qui écoutons, une petite étincelle qui s'allume.
Comme il y a, chaque année, dans la nuit du 21 au 22 juin, une étincelle qui commence à s'éteindre pour les peuples de l'hémisphère nord. La lumière entame doucement sa redescente, jusqu'au solstice d'hiver en décembre, et un nouveau cycle de la vie repart.
On a beau être en 2026, avec une guerre de drones pas loin de chez nous et une IA qui se développe à une vitesse folle, on garde ce besoin ancestral de marquer les seuils, de poser un rituel sur le moment où quelque chose change de direction.
Il y a une lettre que le psychiatre suisse Carl Gustav Jung a écrite en 1934 à un physicien quantique, Pascual Jordan. Jung y raconte, avec une pointe d'amusement, le genre de réactions qu'il essuie dès qu'il aborde certains sujets :
« Tant qu'on reste sur le terrain de la physique, on peut avancer à peu près n'importe quelle théorie, même la plus folle, sans passer pour un charlatan. Mais dès qu'on touche à la psyché, à l'âme, au rêve, à tout ce qui ne se mesure avec aucun instrument, les gens s'agacent. »
Cela va bientôt faire un siècle que Jung a profité de cette lettre pour vider un peu son sac, et sa remarque reste d'une actualité presque dérangeante. En cent ans, on n'a pas beaucoup progressé sur l'acceptation de tout ce qui reste encore inexpliqué ou inexplicable dans la vie et dans l'univers.
On accepte sans broncher des théories physiques qui défient totalement notre entendement, comme l'idée venue de la physique quantique qu'une particule puisse se trouver à deux endroits en même temps.
Mais dès qu'on évoque une intuition, un rêve qui nous a marqués, une coïncidence troublante, un sujet « spirituel », une allusion aux « forces invisibles de la vie », on devient aussitôt quelqu'un de peu sérieux, capable de croire à « ces sottises ».
Et je ne parle pas de religion : je parle de spiritualité individuelle, des aspects métaphysiques du monde dans lequel on vit.
La frontière entre ce qu'on a le droit de prendre au sérieux et ce qu'il faut ranger dans la case « superstition » a toujours été mouvante. Il y a deux siècles, la radio, ces ondes invisibles qui transportent une voix humaine à travers les airs, aurait semblé relever de la magie pure.
Ce qu'on appelle science à un instant donné n'a jamais été une frontière fixe. Elle a bougé des dizaines de fois dans l'histoire, elle bouge en ce moment même avec les avancées de l'ingénierie génétique et de la physique quantique, et elle bougera encore longtemps.
Pourquoi vit-on encore dans cette logique où se limiter à ce que la science a prouvé vous rend sérieux et digne de confiance, tandis que ressentir ou voir l'existence de choses pas encore expliquées vous rend louche, du genre à « croire à ces trucs-là » ?
Laissez-moi vous raconter quelque chose qui m'est arrivé.
Pendant une bonne partie de mon enfance et de mon adolescence, un même rêve revenait régulièrement, plus ou moins tous les deux mois. Dans ce rêve, je me trouvais dans un endroit que je n'arrivais pas à identifier, qui ne ressemblait à rien de ce que je connaissais.
Un lieu précis, avec ses détails, son atmosphère. Un endroit fictif, créé par ma tête, c'est ce que je me disais. Dans ce rêve, il se passait quelque chose de très marquant pile à cet endroit, une situation que je revivais à chaque fois avec la même intensité.
Des années plus tard, lors d'un voyage très loin de chez moi, au détour d'une balade, je regarde à ma droite et je le reconnais. Immédiatement, sans l'ombre d'un doute. C'était l'endroit de mon rêve. Identique. C'était ma toute première fois dans cette ville, et je n'avais jamais vu la moindre photo de ce coin précis du quartier.
La sensation a été très étrange. Pendant quelques minutes, j'y suis resté un peu étourdi, sans savoir quoi faire de ce qui venait de se passer. J'ai même eu un peu peur que ce rêve ait été une prémonition, ce qui ne m'aurait pas du tout arrangé : si j'ai parlé de rêve jusqu'ici, ce qui s'y passait relevait plutôt du cauchemar. Il ne s'est rien passé, et je ne suis jamais retourné à cet endroit. « Pour l'instant », penseront les plus superstitieux d'entre vous.
Comment avais-je pu rêver d'un lieu où je n'avais jamais mis les pieds ?
On peut appeler ça une coïncidence et s'arrêter là. Coller dessus l'étiquette « de ces petites choses aléatoires de la vie, rien de méchant » et passer à autre chose. Je n'ai aucune explication à offrir : pas de théorie, pas de conclusion rassurante, rien à vendre. Tout ce que je sais, c'est que c'est arrivé, que le rêve n'est jamais revenu après ce jour-là, et que ça n'entre dans aucune catégorie déjà expliquée par la science.
Au fil des années, j'ai fini par oser raconter cette histoire à quelques amis et à quelques personnes de ma famille. Les réactions ont dessiné une carte assez fidèle de ce dont je vous parle ici. Certains ont été visiblement gênés de m'entendre aborder un sujet aussi louche à leurs yeux : ce sont les cartésiens, ceux qui n'accordent de crédit qu'à ce que la science a validé. D'autres étaient mal à l'aise pour une autre raison : ce genre d'histoire les effraie un peu, ça touche à quelque chose qu'ils préfèrent ne pas regarder en face. Et puis quelques-uns m'ont écouté avec attention et m'ont pris au sérieux.
Mais celle qui m'a écouté le plus attentivement et tenu, à ma grande surprise, les propos les plus sensés sur tout ça, c'est mon amie ésotérique. Celle qu'on chambre depuis des années pour son Yi-King.
Car au fond, son rituel du solstice et mon rêve sans explication touchent au même endroit.
Si nos ancêtres allumaient des feux sur les collines et alignaient des pierres face au soleil, ils ne le faisaient ni par bêtise ni par naïveté. Ils le faisaient parce qu'ils sentaient, tout au fond d'eux, qu'ils appartenaient à quelque chose de plus vaste.
Des cycles, des forces, un ordre qui les dépassait et qu'ils ne pouvaient pas mesurer. Le solstice, c'était leur façon de dire : « on ne comprend pas tout, mais on respecte, et surtout on accepte. »
Nos générations à nous ont l'impression d'avoir déjà une explication pour tout. On sait pourquoi les jours raccourcissent, on a mis des chiffres sur l'inclinaison de la Terre. Mais croire qu'on sait presque tout est une illusion, et une illusion dangereuse : dans les décennies qui viennent, on sera bouleversés par des découvertes qu'on n'imagine même pas aujourd'hui, exactement comme nos arrière-grands-parents ne soupçonnaient ni les ondes radio, ni les manipulations d'ADN, ni les trous noirs.
En attendant, on a pris l'habitude de ricaner devant tout ce qui résiste encore à nos explications. On a fini par confondre « je ne sais pas l'expliquer » avec « ça n'existe pas », comme si l'univers nous devait des comptes et avait l'obligation de tenir dans nos cases.
Mon amie et son Yi-King du solstice n'ont sûrement pas raison sur tout. Elle se trompe forcément sur plein de choses, comme nous tous. Mais elle a gardé quelque chose que l'humanité a laissé s'éteindre au fil des siècles : la capacité de s'incliner devant ce que l'on ne comprend pas, au lieu de s'en moquer pour se rassurer. Le même geste, au fond, que celui de nos ancêtres face au soleil qui décline.
Alors demain, pendant que la lumière atteindra son sommet avant de redescendre, je penserai probablement à ma vie et à ce que j'ai encore envie de faire avec ceux qui m'importent. Je laisserai aussi un peu de place à tout le reste, à cette part de mon existence qui ne se calcule pas, ne se prouve pas, et qui pèse pourtant parfois bien plus lourd que tout ce que je pourrais mettre en chiffres.
Ce weekend, je vous propose une chose : célébrez votre solstice en repensant à une expérience que vous n'avez jamais su expliquer, une de celles que vous avez rangées un peu vite dans le tiroir du « bizarre, mais bon ».
Ou à un moment où vous vous êtes laissé guider par quelque chose que vous n'auriez pas su nommer.
Et si vous trouvez ce souvenir, savourez-le. Car dans tout ce qui nous entoure, il y a encore plus grand et plus complexe que nous. Et tant mieux.

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