par Cid de Andrade. Édition 49 du 13 octobre 2026
Temps de lecture : 9 minutes
Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.
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Pendant que vous lisez ces lignes, mon aînée de 16 ans, élève de première dans un lycée public, fait exactement comme vous : une petite pause. Sauf que la sienne dure depuis plusieurs jours.
Il y a eu les cours annulés à cause du blocus, auquel l’immense majorité des élèves tenait à participer. Puis quelques journées supprimées « au cas où », sans le moindre blocus devant les grilles. Au total, au moins une semaine de cours perdus.
La convaincre que ces journées à la maison sont une occasion en or pour réviser au calme tout ce qu’elle aurait dû bien apprendre en seconde, et qui n’est pas encore tout à fait solide dans sa tête ? Mission impossible. Il faudrait maîtriser l’hypnose, et encore.
Cela dit, rien que pour la maturité qu’elle a gagnée en quelques jours de blocus et d’implication aux côtés des profs grévistes, on est déjà contents.
Juste avant, elle ne savait presque rien des revendications des profs, et n’avait aucune idée des difficultés que l’Éducation nationale doit surmonter. Deux matinées de blocus ont suffi à lui ouvrir les yeux sur tout un tas de choses. Sans compter, bien entendu, l’excitation de se mobiliser avec ses camarades pour une cause juste, de se sentir utile, impliquée.
Un détail qui compte : par pure chance, ou grâce aux profs et aux élèves, le blocus de son lycée est resté 100 % pacifique. Aucune dégradation, aucun incident avec les forces de l’ordre.
Ce mouvement remet l’école au cœur de l’actualité, et comme à chaque fois, la presse nous aide à faire l’état des lieux. Parmi les symptômes les plus frappants, il y a les scores des élèves en France dans les évaluations internationales : en lecture à l’école primaire, en sciences, et surtout en mathématiques, à la traîne depuis au moins quinze ans.
À la dernière grande évaluation internationale en maths, les élèves de CM1 ont obtenu 484 points en France, contre 524 en moyenne dans les pays de l’Union européenne. La France se retrouve en queue de peloton européen, au même niveau que la Belgique francophone.
Pour expliquer ces résultats, la presse évoque souvent des politiques éducatives confuses, bancales, parfois absurdes, menées par nos gouvernements ces dernières décennies. Du côté des profs grévistes, on parle surtout de rémunération, de conditions de travail, du nombre d’élèves par classe.
J’y ajouterais un facteur dont on parle beaucoup moins : le tri social entre public et privé. Dans certains quartiers de grandes villes, et dans des villes de province entières, les enfants des familles aisées partent au privé et ceux des classes populaires restent au public.
Les chiffres vont dans ce sens : plus de la moitié des élèves du privé sous contrat viennent de milieux favorisés, contre un tiers dans le public, et l’écart se creuse depuis vingt ans.
Quand on arrive à l’école avec moins de vocabulaire, moins de livres à la maison et moins de culture générale, on progresse plus vite au milieu de camarades qui en ont davantage. Quand presque toute la classe part avec le même retard, la remontada devient beaucoup plus difficile, même avec d’excellents profs.
À mon avis, aucun de ces facteurs, pris seul, n’explique l’état actuel de l’école française et le niveau de l’enseignement qu’elle offre. Aucun, pris seul, ne réglerait la situation non plus. L’équation est d’une complexité évidente, et sa solution encore plus.
Je me dis aussi qu’il existe un sujet tabou, dont la presse parle rarement et qui met presque toujours mal à l’aise en famille ou entre amis : la qualité de la fonction publique.
C’est un tabou très large, dont l’Éducation nationale et le corps enseignant font forcément partie. En parler obligerait à faire l’état des lieux des méthodes pour évaluer la qualité du service rendu, pour récompenser l’excellence, pour écarter le très mauvais travail. Ce sont, parmi d’autres, des aspects « nitroglycérine pure » d’un sujet très explosif.
Si la presse évite d’en parler, je pense que c’est parce que ces questions sont devenues tellement politisées qu’il est presque impossible de les évoquer de façon factuelle et pragmatique. Puis aucun journal n’a envie de se mettre à dos la fonction publique, qui représente près de 1 emploi sur 5 en France, contractuels compris.
En famille et entre amis, c’est tout aussi inflammable. À ce niveau, tout le monde a dans son entourage quelqu’un qui en fait partie. Des personnes souvent à fleur de peau, à cause des difficultés bien réelles qu’elles affrontent depuis très longtemps.
Il y a en plus, un peu comme dans le film Inception, un tabou dans le tabou : au sein du vaste univers de la fonction publique, le non-débat sur la qualité de l’enseignement, de l’école primaire au lycée.
C’est presque comme si cet aspect du sujet n’existait pas. Ou comme si le pays entier partait du principe que chaque salle de classe de France recevait un enseignement de très haute volée.

“Chuuuttt !!!”, de Jef Aérosol, 2011, place Igor-Stravinsky, Paris
Les rares fois où j’ai osé évoquer ce tabou dans le tabou, ou vu quelqu’un d’autre s’y risquer, l’argument de la rémunération est tombé dans la seconde. Comment exiger un travail de grande qualité avec une paie aussi insuffisante ? Surtout, comment attirer les meilleurs talents vers l’enseignement de demain avec des salaires aussi démotivants ?
L’argument est solide, et je le partage en grande partie. Mais je ne pense pas que la rémunération explique tout, ni qu’elle suffise à elle seule à améliorer la qualité de l’enseignement à court ou moyen terme. Ça voudrait dire que la plupart des profs ont un potentiel bien plus grand, qui finit par rester inexploité, consciemment ou par dépit.
Repensez à deux profs que vous avez eus la même année, dans le même établissement. Même grille de salaire, même programme, mêmes classes surchargées, même ministre.
L’un vous a donné envie d’ouvrir des livres que personne ne vous obligeait à lire. Avec l’autre, vous regardiez la pendule toutes les cinq minutes. Entre ces deux-là, la différence n’avait rien à voir avec la fiche de paie.
En revanche, construire dès aujourd’hui un corps enseignant de très haut niveau pour les prochaines générations, à la hauteur de son noble rôle d’éduquer toute une nation, c’est une autre histoire. Pour ça, oui, la question de la rémunération est cruciale, parmi d’autres bien entendu.
Quant à l’évaluation de la fonction publique, je ne vais pas mettre les doigts dans ce guêpier. De nos jours, le moindre avis qui sort un peu du statu quo se fait aussitôt classer à l’extrême droite ou à l’extrême gauche, et je ne me reconnais ni dans l’une ni dans l’autre.
Sur Déclic, la politique ne sera jamais le sujet principal. Je voudrais plutôt poser une des question qui se cache sous le débat, et sans laquelle il tourne à vide : qu’est-ce qui sépare les profs qui font avancer leur classe des profs qui finissent par faire partie du problème ?
Une tête bien pleine ? Du charisme ? Beaucoup d’aura ? Ou bien c’est trop variable pour qu’on puisse y répondre ?

Je vois le paysage intérieur de quiconque enseigne comme le croisement de trois territoires : l’intellect, l’émotion et ce que j’appellerais, faute de meilleur mot, le spirituel. Pour bien enseigner, il faut puiser dans chacun des trois.
Ramenez l’enseignement à l’intellect seul, et il devient une abstraction froide. Ramenez-le aux émotions seules, et il tourne au narcissisme. Ramenez-le au spirituel seul, et il perd tout ancrage dans le monde réel. Les trois tiennent ensemble, ou rien ne tient.
On croit souvent que c’est l’intellect qui fait les grands profs. Que tout ce qu’on a stocké dans sa tête est la porte d’entrée du métier.
Pourtant, qui n’a jamais croisé ce prof d’une intelligence redoutable, au charisme d’un bulot ? Le prof d’histoire capable de réciter toutes les dates du règne de Louis XIV, qui passait l’heure dos à la classe à remplir le tableau, sans jamais se demander si quelqu’un suivait. Il savait tout, et son savoir restait posé devant lui comme un objet sous vitrine.
Puis il y a l’émotion, et le prof qui fait de chaque cours un spectacle. Celui qui pense que le charisme et l’humour suffisent à capter l’attention, et que capter l’attention suffit à enseigner. Les blagues fusent, la classe rit, et vingt ans plus tard on se souvient encore de ses anecdotes, beaucoup moins de ce qu’il était censé nous apprendre. Ce prof-là s’est installé au centre de la classe, à la place des élèves qu’il est censé servir. Le cours est devenu son one-man-show.
Le troisième territoire est celui qui m’intéresse le plus. Le mot « spirituel » fait vite penser aux gourous ou aux prêcheurs. Je l’évoque au sens le plus large : toutes les façons qu’on a de répondre à ce besoin profond de se sentir relié à quelque chose de plus grand que soi. Ce besoin anime l’amour, le travail, et tout particulièrement ce travail qu’est l’enseignement.
Vu sous cet angle, je me dis que c’est le spirituel qui tient l’ensemble debout.
Les profs qui m’ont le plus marqué avaient ça. Leur secret : équilibrer le sur-mesure et le collectif, bien loin des grands discours sur l’humanité.
C’est la prof de français qui remarque qu’un élève timide remplit les marges de son cahier de dessins, et qui lui propose d’illustrer au tableau la fable du jour. Ce jour-là, toute la classe découvre un camarade qu’elle n’avait jamais vu. C’est la prof de maths qui prend deux minutes, à la sortie du cours, pour dire à une élève découragée qu’elle a fait la bonne erreur, celle qui prouve qu’elle a compris le raisonnement.
Ces profs-là ont compris qu’en touchant le cœur d’un seul élève, on touche celui de beaucoup d’autres. Une classe voit tout ce qui arrive à l’un des siens. Quand un prof prend quelqu’un au sérieux, et fait preuve de sa véritable intention de lui transmettre sa connaissance, de lui faire comprendre, le reste de la classe comprend que ça pourrait lui arriver aussi.
L’effet ne s’arrête pas aux murs de la salle : l’élève rentre à la maison, en parle à table, et le racontera peut-être encore à ses propres enfants.
Au fond, les profs qui comptent savent que leurs gestes et leurs paroles dépassent leur propre personne. Au-delà de la maîtrise de sa matière, et même de la passion pour elle, il faut un amour sincère pour les êtres humains.
Cet amour se transforme en vraie envie de transmettre, de vérifier que la transmission est réussie, bref, de s’impliquer. C’est lui qui relance l’envie d’enseigner les jours de découragement, et c’est aussi lui qui rend l’enseignement efficace.
Combien de profs réunissent tout ça ? Je pense à tous les profs de mes filles que j’ai pu croiser, en réunion de rentrée ou au gré d’un échange plus calme, et à tout ce qu’elles nous en racontent. J’y ajoute ce que j’entends depuis des années autour de moi, chez des proches qui parlent de leurs propres années d’école ou de celles de leurs enfants.
D’un côté comme de l’autre, seul le territoire de l’intellect est bien représenté, et encore. Celui de l’émotion est déjà plus rare, et le profil avec la dimension spirituelle, avec les trois territoires réunis, reste à ce jour malheureusement une perle rare.
Que cette édition soit aussi mon hommage à ces profs d’exception qui ont marqué la jeunesse de mes filles, en leur inculquant tant de bonnes choses. J’ai une pensée particulière pour la prof de français de ma cadette cette année en 5e, et pour sa prof de CE1. Côté aînée, pour sa prof de maths de l’année dernière et pour son prof de CM2. Si par chance vous lisez ces lignes, un grand bravo et un grand merci !
Pour en revenir à ma fille, elle a beaucoup appris pendant cette semaine sans cours. À la maison, on lui a expliqué que les profs doivent être rémunérés de façon juste, faute de quoi la crise de l’Éducation nationale ne sera jamais réglée. Elle a aussi compris qu’il faudra bien finir par inclure la variable « qualité du travail des profs » dans l’équation et dans le débat, ne serait-ce que pour savoir qui garder, qui former et qui récompenser.
Lever ce tabou servirait d’abord les profs qui excellent dans l’indifférence générale, avec exactement la même paie que les autres.

