par Cid de Andrade. Édition 51 du 20 octobre 2026
Temps de lecture : 7 minutes et demie
Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.
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Au début de l’année, autour d’un café, un ami m’a tendu son téléphone avec la fierté d’un gamin qui montre son nouveau vélo.
Il bosse pour une entreprise de conseil et venait de faire ses comptes. Le compte rendu de réunion qui lui prenait une heure ? Deux minutes avec l’IA. La présentation pour un client, d’habitude une soirée entière à aligner des cases ? Un quart d’heure, graphiques compris. D’après lui, six à huit heures récupérées chaque semaine. Presque une journée de travail offerte.
« Tu vas voir, fini le boulot à la maison, je vais enfin souffler un peu », m’a-t-il dit.
Son titre de poste est un peu glamour, et les clients qu’il arrive à ramener signent de gros chèques. Mais tous comptes faits, il fait un boulot de commercial : beaucoup de rendez-vous chez les futurs clients, énormément de réunions en visio, et donc pas mal de relances et de suivi.
Il gagne correctement sa vie. Depuis que je le connais, il a souvent fait du temps plein-plein : de 9 h à 18 h au bureau, puis de 22 h à minuit à la maison, à préparer les rendez-vous et à décrypter les enregistrements des visios pour en extraire les infos utiles.
Depuis quelques semaines, une IA enregistrait chacun de ses rendez-vous, en présentiel ou en visio. Elle lui en faisait le résumé et lui suggérait les occasions à saisir, ainsi que les « points d’attention ».
Pour ses présentations PowerPoint, il dictait à l’IA le client, l’objectif et les sources où puiser : le CRM de la boîte, sa messagerie, des PDF. Lui qui n’a jamais été très doué pour le graphisme n’avait plus qu’à peaufiner quelques détails, et « emballé, c’est pesé ».
Cela dit, avec l’IA, il est partagé. Il sait que ce n’est qu’une question de temps avant que la machine fasse seule presque tout son métier, et il a peur que ça arrive trop vite. En même temps, il est fasciné par les super-pouvoirs qu’elle lui donne déjà.
Le jour où il m’a raconté tout ça, j’ai senti qu’il le savait : il est peut-être en train de manger son pain blanc. Un peu comme ces vacanciers insouciants qui profitent de la plage le dernier quart d’heure avant le tsunami, alors même que la mer s’est déjà retirée de plusieurs centaines de mètres et qu’on ne voit plus l’eau.
Je m’étais dit qu’il avait bien raison : il faut apprendre à utiliser l’IA, et c’est sans doute grâce à ce temps libéré qu’il arriverait à s’adapter au monde du travail qui se profile.

“Sisyphe”, Titien, 1548–1549, musée du Prado, Madrid
Les mois ont filé et il ne m’en a plus parlé. Il n’est pas devenu plus disponible et ses cernes n’ont pas diminué. On a pris un verre il y a quelques jours et j’ai osé lui poser la question. « Et alors, tes stagiaires IA, font-ils bien le job ? »
Les traits tirés, il s’est gratté la tête, un peu gêné. Oui, m’a-t-il avoué, les agents, assistants et autres outils IA faisaient des merveilles. Mais il ramenait encore plus de boulot à la maison qu’avant.
Le PDG, ravi de le voir aller si vite, lui a confié deux régions en plus à couvrir. Les présentations, elles, ont pris du volume. Avant, cinq diapos sobres suffisaient. Maintenant que tout le monde en sort trente, impeccables, avec visuels et tableaux de bord, on attend la même chose de lui. Il y passe autant de temps qu’avant, pour un résultat que plus personne ne remarque.
Il a haussé les épaules et lâché une phrase qui m’a interpellé :
« Le problème, c’est que ce qui était bien est devenu le minimum. »
Il est persuadé de faire partie des premières fournées de victimes d’un phénomène nouveau, né avec l’IA. En réalité, il est tombé dans un piège vieux de plus de cent cinquante ans, qui porte un nom : l’effet rebond.
Pour le comprendre, il faut d’abord faire un détour par la buanderie.
Au début du siècle dernier, la lessive occupait une journée entière par semaine. Faire chauffer l’eau, frotter, essorer à la main, étendre. Une corvée physique, épuisante, souvent le lundi. Puis la machine à laver est arrivée dans les foyers, avec une promesse : des heures libérées chaque semaine.
Ces heures ne sont jamais vraiment arrivées. Une historienne américaine a étudié ce qu’était devenu le travail domestique. Sa conclusion : les appareils l’avaient réorganisé sans l’alléger pour autant. Une économiste a depuis fait le calcul sur tout le siècle : le temps passé aux tâches ménagères par habitant a même légèrement augmenté.
Que s’est-il passé ? Avant la machine, on portait une chemise plusieurs jours, on changeait les draps rarement, et une petite tache passait pour un détail de la vie. Le jour où laver est devenu facile, la norme a changé. On s’est mis à laver après chaque usage. Chaque lessive prenait beaucoup moins de temps, mais on en faisait beaucoup plus.
Regardez votre propre panier à linge. Combien de vêtements y finissent après une seule journée, sans être sales pour autant ?
Le premier à avoir mis le doigt sur ce mécanisme s’intéressait au charbon.
En 1865, un économiste anglais, William Stanley Jevons, remarque quelque chose de paradoxal. En moins d’un siècle, les machines à vapeur ont fait d’énormes progrès : elles tirent beaucoup plus de force de chaque tonne de charbon.
Beaucoup s’attendent à ce que la consommation du pays baisse. Mais en fait elle a explosé. Une vapeur moins chère devient rentable pour des usines, des mines et des ateliers qui n’auraient jamais pu se l’offrir avant. Plus la machine devient économe, plus on en installe, et plus on brûle de charbon.
Les économistes appellent ça l’effet rebond : quand une chose devient plus facile ou moins chère à utiliser, on se met à en consommer davantage, et une partie du gain s’évapore. On parle de paradoxe de Jevons quand tout le gain y passe, et même au-delà, comme pour le charbon.
Le temps suit la même règle. Tout outil qui nous en fait gagner rend chaque tâche moins coûteuse, alors on en fait plus.
L’e-mail en est le meilleur exemple, et il date d’avant l’IA. Écrire une lettre prenait une demi-heure, alors on en écrivait peu, et seulement quand ça comptait. Un e-mail prend deux minutes, alors on en reçoit des dizaines par jour, pour des choses qui n’auraient jamais mérité une lettre. Maintenant qu’une IA rédige un e-mail en dix secondes, devinez ce qui arrive à nos boîtes de réception.
Sur l’IA, les premières données vont dans le même sens. Aux États-Unis, le NBER, l’un des principaux centres de recherche économique du pays, a publié une étude à partir de l’enquête officielle où les Américains détaillent leur journée. Depuis l’arrivée de ChatGPT, passer d’un métier peu exposé à l’IA à un métier très exposé va de pair avec plus de trois heures de travail supplémentaires par semaine, et à peu près autant de loisirs en moins.
Pourtant, sur chaque tâche, l’outil tient sa promesse. Un compte rendu se fait bel et bien en deux minutes. C’est à l’échelle de la semaine entière que le calcul ne tombe plus juste.
Où part le temps gagné ? L’histoire de mon ami montre les deux trous par lesquels il s’échappe.
Le premier, c’est la barre qui monte. Ce qui devient facile pour tout le monde cesse d’impressionner, et l’exigence grimpe d’un cran. Trente diapos remplacent cinq, la chemise propre de chaque jour remplace celle de la semaine. Le résultat qu’on aurait admiré hier devient le strict minimum aujourd’hui, et le temps gagné repart dans la course pour rester au niveau.
Le second, c’est le temps capté par d’autres. Une heure libérée ne reste jamais longtemps sans propriétaire. Un patron la remplit avec deux régions de plus à couvrir, des collègues avec des demandes « rapides », des applis avec des notifications prêtes à occuper la moindre minute creuse. Cette heure part chez le premier qui la réclame, parce que vous ne l’avez pas réclamée avant lui.
Dans les deux cas, le temps gagné arrive sans destination. Un temps sans destination finit toujours par en trouver une, et rarement celle qu’on aurait choisie.
C’est là que se trouve votre marge de manœuvre.
Avant d’adopter un outil qui promet de vous faire gagner du temps, décidez à quoi servira ce temps. Une heure de moins sur les comptes rendus ? Elle pourrait aller au dîner du jeudi, au livre qui attend sur la table de nuit, ou à partir à 17 heures le vendredi. Dans la mesure du possible, gardez la main sur ce choix, sinon quelqu’un ou quelque chose en décidera à votre place.
Depuis notre verre, mon ami a commencé à reprendre la main. Il est revenu à cinq diapos pour les réunions internes, et il se fait beaucoup plus discret au bureau sur le temps que l’IA lui fait gagner. Il a décidé d’en consacrer la moitié à des activités personnelles, et l’autre moitié à se former à l’IA en autodidacte.
Côté perso, il a repris son footing hebdomadaire en début de semaine et part plus tôt les vendredis. Côté pro, il a trouvé des formations gratuites intéressantes.
Il commence même à voir plus loin que le temps gagné sur ce qu’il faisait déjà : il veut utiliser l’IA pour faire ce qu’il n’arrivait pas à faire seul, faute de connaissances techniques, ou parce que la tâche dépassait ce qu’une seule personne peut porter.
Dans son agenda, toutes ces heures sont bloquées avec un intitulé que tout le monde trouve normal et que personne n’ose déplacer : « Rendez-vous extérieur ».
Je vous laisse avec deux questions pour cette semaine, au cas où vous utilisez déjà des outils d'intelligence artificielle au quotidien :
Pour l’instant, l’IA vous rend capable de choses que vous n’arriviez pas à faire avant, ou vous fait gagner du temps en faisant à votre place ce que vous faisiez déjà vous-même ?
Le temps que l’IA vous a fait gagner, où est-il passé ?

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