par Cid de Andrade. Édition 37 du 1er septembre 2026

Temps de lecture : 8 minutes

Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.

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Red Sparrow Project. Blue Finch Project. Green Parrot Project.

Depuis quelques mois, des libraires d'occasion américains voient arriver des commandes passées sous ces noms-là. De mystérieux noms d'oiseaux, derrière lesquels il n'y a ni collectionneur, ni bibliothèque, ni université. Personne ne sait qui achète, et personne ne leur explique rien.

Une libraire de Troy, dans l'État de New York, vendait une à deux commandes par mois sur Alibris, l'une des places de marché les plus tranquilles du livre d'occasion. Elle s'est mise à en recevoir jusqu'à soixante par jour.

Aucune première édition, aucune rareté de collectionneur : des textes universitaires obscurs, des commentaires sur Théophraste, un recueil d'essais sur les idées de Platon en matière d'éducation.

Ailleurs, d'autres libraires racontent la même histoire. Un ouvrage sur le traitement de l'oxygène à domicile en Italie, un autre sur le droit matrimonial dans l'Angleterre médiévale, douze volumes d'un coup sans le moindre lien entre eux. Un seul critère revient : le livre doit avoir un ISBN, ce code imprimé au dos des couvertures, normalisé à l'international en 1970. Personne ne vérifie s'il en reste trois exemplaires au monde ou trois mille.

Les libraires ont commencé à enquêter eux-mêmes. Quelques-uns ont caché un traceur Apple dans un colis avant de l'expédier. Le colis est arrivé dans un entrepôt Amazon des environs de Las Vegas.

De fil en aiguille, la piste les mène à l'intelligence artificielle. Ces livres sont achetés par le secteur de l'IA, ou pour son compte, afin d'alimenter et d'entrainer les modèles que beaucoup d'entre nous utilisent tous les jours.

Dans ces entrepôts, une machine coupe le dos du livre, proprement, d'un seul coup. Les pages détachées défilent dans un scanner à haute vitesse, bien plus vite que si l'on devait ouvrir et aplatir un livre page après page. Le texte part dans une base de données, le reste disparaît.

Pourquoi ces livres-là

Un modèle de langage ne vaut que ce qu'on lui a donné à lire. Or internet est devenu un marécage. Depuis trois ans, une part considérable de ce qui s'y publie a été écrite par des machines, et une IA entraînée sur du texte d'IA se dégrade.

Un livre imprimé avant 2022 offre une garantie que plus aucun site web ne peut offrir : aucune machine n'a participé à sa rédaction. Les meilleures données d'entraînement du monde dorment sur des étagères.

Ça a un prix. Ce qui n'avait plus aucune valeur marchande en a donc soudain une. Le stock mort des libraires, ces titres que personne ne commandait depuis dix ans et qui partiraient au recyclage de toute façon, devient un actif.

Les libraires sont partagés. Celle de la ville de Troy a gagné trente-huit mille dollars en deux mois. Ça lui a permis de garder ses deux employés et de sauver sa boutique après une année difficile. Elle pose la question elle-même, sans détour : « comment aller voir son équipe pour lui expliquer qu'on refuse la bouée de sauvetage pour des raisons éthiques ? »

Un libraire texan a reçu une commande de soixante-dix titres obscurs d'un coup et a préféré suspendre ses ventes en ligne, le temps de comprendre. Certains retiennent désormais les exemplaires dédicacés. D'autres refilent la commande à un confrère quand ils savent détenir l'unique copie encore en circulation.

Quand le dernier exemplaire d'un livre passe dans la machine, le texte ne disparaît pas. Il change de mains. Il existe encore, quelque part, dans un jeu de données privé, chez une entreprise qui n'a aucune obligation de le montrer à qui que ce soit.

Les entreprises concernées répondent. Des documents internes d'Anthropic, rendus publics lors d'un procès intenté par des auteurs, ont révélé un programme baptisé Project Panama. L'entreprise affirme qu'aucun de ses programmes d'acquisition n'achète ni ne détruit de livres rares ou anciens.

Elon Musk à son tour a demandé publiquement à son équipe IA de préserver les livres rares dans une bibliothèque et de les scanner à l'ancienne, sans leur couper le dos. Les libraires continuent de recevoir ces grosses commandes.

Trinity College Library I, Candida Höfer, 2004, Irish Museum of Modern Art, Dublin

Ce que ça change pour nous

Consulter n'équivaut pas à posséder. Un texte auquel on accède par la grâce de quelqu'un d'autre peut disparaître sans que personne ait décidé de vous le retirer.

La plupart de ces livres, on ne les possédait pas non plus avant. On ne savait même pas qu'ils existaient. Ce qu'on perd n'est donc pas un accès qu'on avait, c'est la possibilité d'y accéder un jour, si le besoin s'était présenté. En échange, on gagne autre chose : une réponse à une question sur le droit matrimonial médiéval, parce qu'une IA aura appris quelque part dans ce livre-là.

On fait cet échange depuis longtemps, à notre échelle, sans y penser. Les photos de vacances sont passées des albums à un cloud dont on est persuadé qu'il existera pendant encore plusieurs décennies. Les lettres sont devenues des messages dans une application qui appartient à une entreprise. Les disques ont laissé place à des playlists où un morceau disparaît un matin parce qu'une licence a expiré. À chaque fois, on a échangé un objet qu'on possédait contre un accès très pratique qu'on ne possède pas.

Une fois scannés, les livres partent en pâte à papier. L'ouvrage sur le droit matrimonial médiéval revient dans nos vies sous forme de gobelet à café ou de rouleau de papier toilette. On extrait la valeur, on jette le contenant.

La question française

Mistral est le seul acteur européen assez costaud pour jouer dans la même cour qu'OpenAI ou Anthropic. J'ai donc cherché si l'entreprise achetait elle aussi des livres papier pour les découper. Je n'ai rien trouvé, ce qui ne prouve pas grand-chose : c'est exactement le genre de pratique que le secteur ne déclare jamais.

Ce que j’ai trouvé c'est qu'un éditeur français l'accuse depuis février d'avoir utilisé plus de deux cents ouvrages de son catalogue sans autorisation, en passant par des bases piratées. Elle conteste. On sait aussi qu'elle a signé avec l'AFP un accord public pour accéder à ses archives depuis 1983.

Les libraires européens reçoivent déjà ce type de commandes. Aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse, en Espagne, en Irlande, au Royaume-Uni. Un libraire de Haarlem, à trente minutes d’Amsterdam, a reçu une demande portant sur près de trois mille titres, émanant d'une société basée à Singapour. Il a d'abord cru à une tentative d'arnaque.

Ce qui commence à s'organiser

À Houston, un libraire a été touché par ces commandes et s'est mis à construire, titre par titre, de meilleures fiches bibliographiques que tout ce qui existe ailleurs. Son objectif : disposer au moins d'une carte de ce qu'on risque de perdre. De là à un registre tenu collectivement par la profession, une liste des ouvrages à ne pas vendre en gros, il n'y a qu'un pas.

Un point de droit rend cette organisation urgente. Un juge fédéral américain a tranché : scanner un livre acheté légalement pour nourrir un modèle d'IA est autorisé par la loi, à une condition. Qu'il n'existe jamais qu'un seul exemplaire du livre à la fois, papier ou numérique, jamais les deux en même temps.

C'est précisément ce qui rend la destruction utile aux entreprises. Tant que le livre papier existe encore à côté de son scan, il y a deux copies, et l'opération sort du cadre légal. En détruisant l'original juste après avoir scanné, une seule copie reste en circulation : le fichier numérique.

Une entreprise qui voudrait garder le livre, l'offrir à une bibliothèque ou déposer son scan dans une archive publique se retrouve donc avec deux copies, sur un terrain plus fragile que celle qui broie tout.

Le vrai gâchis n'est peut-être pas la destruction elle-même. C'est qu'aucun des deux acteurs qui pourraient s'entendre (l'IA qui a besoin du texte et la bibliothèque qui pourrait le partager) n'a intérêt à le faire. Une bibliothèque numérique américaine a déjà tenté un compromis plus modeste, prêter une copie numérique à la fois pour chaque exemplaire papier possédé. La justice l'a jugé hors la loi en 2024.

Rendre un scan public reste donc un pari plus risqué, juridiquement, que le détruire en silence après l'avoir digéré.

Plus complexe encore : conserver oblige à choisir. Un registre suppose une liste, une liste suppose des critères, et des critères supposent que quelqu'un tranche : ce livre-ci mérite de survivre, celui-là non. Aucun archivage n'est neutre. Toutes les bibliothèques du monde se sont construites comme ça, sur des tris dont on a oublié les auteurs.

Personne n'a rien décidé

Des libraires ont accepté des commandes pour sauver leur boutique. Une entreprise a optimisé une chaîne logistique. Un juge a tranché un point de droit précis. Au bout de la chaîne, des ouvrages dont il restait trois exemplaires sur terre sont devenus des gobelets.

C'est presque toujours comme ça que les choses se perdent : sans mauvaise intention, seul ou à plusieurs, sans que personne n'ait voulu ce résultat.

Deux questions pour cette semaine :

Qu'est-ce que vous gardez encore sous forme d'objet, ou en forme numérique sur un support qui vous appartient, et qu'est-ce que vous avez confié à quelqu'un d'autre sans y réfléchir ?

Pensez maintenant à vos photos, à vos lettres, aux archives de votre famille. À qui laissez-vous le soin de décider ce qui doit rester ?

La bonne nouvelle, c'est que cette décision-là vous appartient encore.