par Cid de Andrade. Édition 14 du 13 Juin 2026

Temps de lecture : 4 minutes

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Illustration de Shel Silverstein dont le titre original est “The Thinker of Tender Thoughts”

Imaginons que je me balade seul en ville et que je tombe sur un restaurant qui vient d'ouvrir. J'y mange très bien, j'en ressors ravi de ma trouvaille. Quelques jours plus tard, j'en parle à un ami, content de lui filer le bon plan. Et là, il me coupe : il y est déjà allé, et il a trouvé ça « bof ».

Sur le coup, mon enthousiasme se dégonfle. À la place, une drôle de gêne s'installe. Comme si le problème n'était plus le restaurant, mais le fait que moi, j'aie pu aimer à ce point quelque chose d'aussi médiocre.

Alors je commence à retoucher mon propre souvenir. Je nuance, je concède que oui, c'est vrai, le dessert n'était pas terrible. Ou alors je coupe court à la conversation pour ne pas avoir à faire semblant. Et si, la semaine suivante, quelqu'un me demande ce que vaut ce nouveau resto, il y a de fortes chances que mon avis soit déjà refroidi. Je répondrai quelque chose comme :

« Oui, j'y suis allé une fois. C'était pas mauvais, mais rien d'extraordinaire non plus. »

Là, il s'agissait d'un ami. Quelqu'un que j'estime, dont le jugement compte pour moi. On pourrait se dire que cette influence est normale, presque légitime.

Sauf que cette perméabilité au jugement des autres dépasse largement notre cercle proche. On est aussi très influençables face à des inconnus, surtout quand ils ont une apparence de légitimité.

Un critique, un passionné, un connaisseur autoproclamé. Ou simplement quelqu'un qui parle avec assez d'assurance pour donner l'impression qu'il sait mieux que nous ce qu'il faut penser.

Imaginons maintenant que vous alliez voir un film le jour de sa sortie. Vous adorez, vous ressortez de la salle emballé. Et dans les jours qui suivent, vous tombez sur des avis qui expliquent que le film est raté, mal dirigé, presque ridicule.

Alors quoi ? Vous l'aimez toujours autant ? Ou vous repassez chaque scène dans votre tête pour vérifier si vous vous êtes “trompé” ?

Le doute s'installe. Et plus on creuse, plus il prend de la place.

Pourtant, il y a quelque chose de précieux, et de plus en plus inhabituel, dans le fait de découvrir une chose seul, pour la première fois. Quelque chose d'intact. Quelque chose qui nous appartient en propre, qui tient à notre manière bien à nous de ressentir les choses.

Vous voyez sûrement de quoi je parle. Un livre. Un film. Un jeu. Une série. Le restaurant qui vient d'ouvrir au coin de la rue. Des choses qu'on découvre seul, ou accompagné, mais avant que les premiers avis ne se mettent à circuler.

Pendant ce moment-là, il n'y a que vous et ce que vous êtes en train de vivre. Personne pour vous souffler ce qu'il faudrait en penser. Personne pour vous dire quoi ressentir. Et cette première réaction a une valeur particulière, parce que c'est presque toujours la plus sincère.

Ce qui était banal pendant l'enfance est devenu rare une fois adulte : apprendre l'existence d'une chose avant d'avoir appris ce qu'il faudrait en penser. À l'époque, le risque de se faire brouiller le regard par l'avis des autres existait déjà mais était plus faible, parce qu'on vivait souvent ces moments entouré d'autres enfants, eux aussi avec un regard encore neuf.

C'est bien dommage qu'en grandissant, ce genre d'expérience disparaisse peu à peu.

Aujourd'hui, on sort son téléphone. On va voir ce qu'en pensent les autres. Par curiosité, parfois. Pour se rassurer aussi. Pour vérifier qu'on n'a pas “mal compris”. Ou ne serait-ce que pour avoir un peu de contexte. Ça paraît anodin. Mais c'est souvent là, selon notre degré de perméabilité, qu'on commence à s'éloigner de notre propre regard.

Les critiques. Les commentaires. Les forums. Les notes. Le flot sans fin de gens qui décortiquent précisément ce qu'on vient de découvrir ou d'aimer. Et peu à peu, quelque chose se brouille. Cette appréciation qui semblait simple et évidente l'est déjà un peu moins.

On voit ce réflexe partout. Des gens découvrent quelque chose qui leur plaît, puis regardent presque aussitôt autour d'eux pour vérifier qu'ils ont le droit d'aimer ça. Comme s'il fallait une autorisation.

Internet et les réseaux ont transformé le jugement des autres en un bruit permanent.

Professionnels de la critique, forums, sections commentaires, connaisseurs en tout genre : le bruit vient maintenant de partout. Un flux continu de codes, de règles implicites, de bonnes manières supposées d'aimer, de faire ou de juger.

Et puis, dans ce monde polarisé où réagir à chaud est devenu la norme, le calme et la bienveillance se font rares dans la critique. À croire que plus une critique est virulente, plus elle aurait de la valeur et du poids.

Pourtant, les propos n'ont même pas besoin d'être cinglants, hautains ou méprisants pour déteindre sur notre regard. Il suffit parfois d'un détail. Une petite remarque, presque rien. Mais une fois qu'on l'a lue, impossible de faire comme si elle n'existait pas. Quelque chose a bougé.

Et le plus frustrant, c'est que ce déplacement est souvent irréversible. On ne retrouve plus tout à fait notre regard du début. Et à force de ces petits glissements presque imperceptibles, au fil des mois et des années, est-ce qu'on finirait par devenir quelqu'un d'autre ? Est-ce qu'on perdrait ce qui fait notre singularité ?

On dit souvent que la vérité sort de la bouche des enfants. Qu'est-ce que l'enfant que vous avez été aurait à vous dire là-dessus ?

Pendant votre enfance et le début de votre adolescence, qu'est-ce qui vous intriguait ?

Quel genre de sujet ou d'activité vous amusait ?

Qu'est-ce que vous trouviez satisfaisant ?

Quelles étaient vos passions ?

Qu'est-ce que vous collectionniez, et qu'est-ce que vous auriez collectionné si vos parents ne vous l'avaient pas interdit ?

La liste pourrait être longue. Sautons directement à la dernière question, pour l'adulte que vous êtes aujourd'hui : si cet enfant, puis cet ado, étaient devenus un jeune adulte parfaitement imperméable à l'air du temps, au politiquement correct, aux discours marketing, à la hype et aux diktats en tout genre, qui seriez-vous ?

Que feriez-vous de vos journées ?

C'est un petit voyage dans le temps, mais vers l'intérieur. Et il peut être à la fois révélateur et libérateur.

Une tentative de retrouver, sous toutes ces couches d'influence accumulées pendant des décennies, une part de regard bien à soi. De renouer, peut-être, avec certaines choses laissées en chemin.

Attention, je ne suis pas en train de cracher sur la critique. On ne vit pas hors du regard des autres, et c'est très bien comme ça. On cherche naturellement des échos, des points de repère, parfois un peu de validation. Mais il y a quelque chose à protéger dans cet espace fragile entre soi et ce qui nous touche, avant que le bruit du monde vienne s'en mêler.

Parfois, le geste le plus sain, c'est de garder son expérience intacte.

De se dire : ça compte pour moi, et je n'ai pas besoin de l'approbation des autres pour le sentir. Pratiquer un peu plus l'art d'apprécier les choses en solitaire, en secret, sans témoin, sans poster. Et s'en contenter.

Au moins pour certaines choses, on gagnerait peut-être à réapprendre à laisser une expérience nous appartenir.

Test d’intuition

Nouveauté cette semaine : je teste un nouveau fonctionnement. Sous la deuxième image, vous trouverez la question et ses deux options de réponse. Choisissez celle que votre intuition vous recommande pour découvrir la réponse et les résultats des participants précédents. Les pourcentages évolueront en temps réel : vous pourrez donc revenir plus tard pour revoter et voir comment les résultats ont évolué.

Une de ces images montre une vrai photo d’enfant(s) jouant à cache-cache. L’autre montre une scène imaginée puis transformée en image par une intelligence artificielle. Saurez-vous faire la différence ?

Image A

Image B