par Cid de Andrade. Édition #10 du 30 Mai 2026
Temps de lecture : 5 minutes
Préférez-vous ne plus recevoir cette newsletter ? Le désabonnement est par ici. Quelqu’un vous a transféré cet e-mail ? Abonnez-vous ici et ne ratez aucune édition.
J'ai récemment appris l'existence de Kickback, une marque créée à Londres par un jeune de 25 ans. Elle fait un carton avec ses produits à "technologie offline", surtout auprès d'une clientèle très jeune. Ce qu'elle vend ? Des appareils de ma jeunesse : cassettes audio, walkmans, appareils photo jetables, baladeurs CD transparents, platines vinyle.
Et leur produit phare : des téléphones à clapet Motorola Razr reconditionnés, qui partent en quelques minutes à chaque renouvellement de stock. Son fondateur tourne lui-même des TikToks pour expliquer qu'il veut moins utiliser son smartphone.
Kickback est loin d'être un cas isolé. Un peu partout, on voit revenir les soirées "phone-free", où l'on dépose son téléphone à l'entrée dans une pochette scellée. Et au-delà des pratiques, c'est tout un imaginaire qui ressurgit.
Les rave parties, qu'on croyait enterrées avec les années 90, font un retour fracassant dans plusieurs pays européens. Les esthétiques, la musique et les codes vestimentaires des années 90 et 2000 sont devenus une référence omniprésente chez les jeunes.
Comme s'ils cherchaient à revenir dans le temps et à récupérer l'époque où l'on pouvait être jeune sans devoir vivre tout le temps en ligne. Une époque où la créativité et la liberté ne se mesuraient pas en likes ou en petits cœurs.
Ce qui est troublant, c'est qu'à l'apogée du Motorola Razr en 2005, une bonne partie de la clientèle de Kickback n'était pas encore née ou portait encore des couches. Ces jeunes n'ont pas vécu cette époque, ils l'imaginent. Et ils l'imaginent intensément, comme on rêverait d'un pays où l'on n'est jamais allé.
On ne fantasme pas avec autant d'intensité une époque qu'on n'a pas connue. Sauf quand celle dans laquelle on se retrouve ne nous convient pas.
Il y a chez eux quelque chose qui ressemble à une fatigue. Pas une fatigue physique, plutôt une saturation. Saturation des notifications qui s'enchaînent à toute heure du jour et de la nuit. Saturation d'une vie où chaque moment, chaque repas, chaque coucher de soleil, chaque émotion doit être documenté, partagé, validé par un nombre de likes. Saturation d'une comparaison sociale permanente, sans pause. Saturation d'une attention en miettes, fragmentée en millions de micro-interruptions quotidiennes.
Cette génération est celle dont les chiffres d'anxiété, de dépression, de troubles du sommeil et de solitude explosent depuis une dizaine d'années. Les courbes commencent à grimper précisément au moment où le smartphone se généralise dans les cours de récréation.
De plus, ils ont grandi en voyant leurs parents répondre à un e-mail pendant le dîner, scroller au feu rouge, dormir avec le téléphone à 20cm de l'oreiller. Ils ont été couchés avec une tablette dans les bras pour avoir la paix. Ils ont subi un harcèlement scolaire qui ne s'arrêtait plus à la sortie des cours et continuait toute la nuit sur les groupes WhatsApp.
Quand je les imagine acheter un téléphone à clapet ou s'agglutiner sur une piste de danse dans un entrepôt sans signal, je vois autre chose qu'un caprice générationnel. Je vois une tentative, parfois maladroite, de reprendre la main sur quelque chose qui leur a échappé avant même qu'ils aient pu en mesurer le coût. Le besoin de revivre (ou de goûter) ne serait-ce que quelques heures, ce que c'est d'être présent quelque part sans être joignable partout ailleurs.
Une vie davantage offline, moins ultra-connectée.
On les appelle les natifs du numérique, et en théorie ils ne devraient pas regretter ce qu'ils n'ont jamais eu. Mais leur envie croissante de déconnexion prouve le contraire : ceux qui n'ont jamais connu autre chose sont parfois les mieux placés pour mesurer ce qui leur manque.
Et comme le sujet de la derniere édition sur le statut social et la perception de la richesse est encore frais dans ma tête, je ne peux pas m'empêcher d'imaginer que très probablement cette liberté de déconnexion désirée par les jeunes (et par une partie des non-jeunes aussi) aura probablement un prix d'entrée.
Pouvoir s'offrir un téléphone qui ne reçoit ni e-mails ni messages WhatsApp en lien avec le travail suppose un métier qui ne l'exige pas. Pouvoir ne pas répondre aux notifications de son banquier, de son bailleur, de l'école des enfants, suppose une certaine sécurité matérielle et l'accès à des services d'un certain niveau. Pouvoir passer un week-end sans réseau suppose qu'aucune urgence ne nous attende au bout du fil.
Le pauvre restera probablement joignable en permanence, parce qu'il ne pourra pas se permettre de ne pas l'être. Le riche, lui, se déconnectera.
Hier, montrer son téléphone dernier cri était un signe extérieur de richesse. Demain, le signe sera peut-être de ne pas en avoir du tout, ou d'en avoir un volontairement diminué. La vie offline pourrait bien devenir, dans les années qui viennent, un nouveau marqueur de classe.
Mais malgré le risque que les choses finissent par s'empirer au lieu de s'équilibrer, je reste optimiste. Je trouve qu'il y a quelque chose de réconfortant dans ce souhait chez les jeunes pour une vie un peu plus "présentielle".
Pour la première fois depuis vingt ans, une génération nous dit clairement qu'elle ne veut plus d'une vie numérique qui la sollicite sans relâche et confisque son attention. Et ce sont les plus jeunes qui montrent la voie, pas les plus âgés.
Ils sont en train de rendre acceptable, voire désirable, ce qui paraissait impensable il y a cinq ans : prendre le temps de répondre, parfois s'autoriser à disparaître, vivre certains moments sans les rendre publics. Cette permission, ce retour vers un futur où la vie est davantage vivante que numérique, ils nous l'offrent à tous.

Test d’intuition
Une image montre une vraie pub d’un vrai produit nostalgique signé Kickback, l’autre montre un faux produit Kickback généré par IA qui vous fera peut-être sourire. Sourirez-vous faire la différence ?

Image A

Image B
