par Cid de Andrade. Édition 13 du 9 Juin 2026
Temps de lecture : 7 minutes
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Depuis mon plus jeune âge, je suis fasciné par ceux qui arrivent à faire des choses incroyables avec une aisance et une fluidité totales, comme si c'était naturel, inné.
Mon premier souvenir de ce genre, c'est ma grand-mère venant au secours de ma tante, sa fille. Celle-ci courait depuis plusieurs minutes derrière un poulet qu'elle essayait d'attraper pour le tuer.
Le déjeuner en dépendait, et ma grand-mère ne pouvait pas attendre indéfiniment. Donc elle arrive, en séchant ses mains sur le tablier, et je n'ai toujours pas élucidé ce mystère : était-elle une hypnotiseuse de volailles ? Des petits bruits de bouche, des sifflements, un regard perçant vers sa proie, et le poulet qui non seulement s'arrêtait, mais venait presque dans sa direction pour se faire attraper.
Une fois le poulet à portée, elle l'attrapait par la tête et lui brisait le cou d'une simple torsion du poignet. Un seul geste, d'une fluidité parfaite. J'avais 6 ans. La violence du geste m'a marqué, mais ce qui m'est resté, c'est l'aisance et la précision de ses mouvements.
D'autres images du même genre se sont accumulées en grandissant. Enfant puis adolescent devant la télé : les tours de l'illusionniste David Copperfield, les images des caméras embarquées d'Ayrton Senna plaçant sa monoplace au millimètre près à Monaco, Michael Jordan qui se faufilait dans les airs vers le panier. Et déjà jeune adulte, à mon premier concert de Björk, j'ai presque « vu » sa voix jaillir, limpide et puissante, comme un de ces faisceaux laser que les héros Marvel lancent de leurs yeux.
À chacun de ces moments, la même question : « Mais comment ils arrivent à faire ça ??? »
Le temps passe, certains de ces génies sont déjà à la retraite, d'autres ont surgi, et en 2026 on est toujours régalé par leurs exploits. La France est d'ailleurs bien représentée sur l'Olympe de la maîtrise :
Ousmane Dembélé qui efface deux défenseurs d'un crochet, sans même sembler accélérer ;
Victor Wembanyama qui glissait hier soir vers le panier en finale de la NBA, ses deux mètres vingt soudain légers comme une plume ;
Isack Hadjar qui, avant-hier, a décroché son deuxième podium en Formule 1, à Monaco justement, là où Senna m'émerveillait quand j'étais gamin.
C'est beau, c'est fluide, ça va de soi. On regarde ça depuis le canapé, et les mêmes phrases reviennent toujours :
« C'est facile pour eux »
« Elle est née avec ce don »
« Quelle chance d’avoir ce talent »
C'est dans le sport et dans les arts qu'on trouve les exemples les plus spectaculaires, les plus médiatisés. Mais cette aisance-là ne s'est jamais limitée aux terrains et aux circuits. On la croise partout. Chez l'artisan qui taille une pièce de bois sans une hésitation. Chez la personne qui désamorce une réunion tendue en deux phrases. Chez le cuisinier qui dresse une assiette en trente secondes pendant que d'autres peinent encore à éplucher un oignon.
Cette facilité apparente porte un nom. Un mot italien, vieux de cinq siècles.
En 1528, un diplomate italien du nom de Baldassare Castiglione publie Le Livre du Courtisan, une sorte de manuel du parfait homme de cour. Il y décrit la qualité suprême du courtisan accompli, et il l'appelle la sprezzatura.
Il s'agit de faire en sorte que tout ce qu'on accomplit paraisse sans effort, comme si ça nous venait sans même y penser. Cacher le travail. Masquer la sueur. Donner l'impression que c'est facile.
On pourrait traduire ça par une désinvolture étudiée. Moi, je la résume autrement : une aisance qui se gagne.
Parce que derrière chaque geste qui paraît facile, il y a presque toujours une montagne d'efforts invisibles. C'est le paradoxe de l'effort : il faut énormément travailler pour qu'une chose finisse par sembler facile au point de n’en demander aucun. La fluidité n'est que la partie émergée d'un iceberg fait de répétitions, de ratés, de corrections, et d'heures qui ne se voient pas.
Je me souviens d'une histoire à ce sujet, attribuée à Picasso. Je ne sais pas si elle est vraie, mais elle illustre exactement ce dont je veux vous parler.
Picasso se promène un jour sur un marché. Une femme le reconnaît, s'approche, et lui demande de lui faire un petit dessin sur un bout de papier. Picasso sourit, griffonne quelques traits, et lui tend une petite merveille.
« Ce sera un million de dollars, madame. »
La femme ne sait pas si c'est de l'humour ou si elle doit se fier à la tête sérieuse du peintre. Un peu gênée, elle essaie d'argumenter : « Mais… ça vous a pris trente secondes ! »
Et Picasso de répondre : « Non, madame. Ça m'a pris trente ans et trente secondes. »
Trente ans dans trente secondes. C'est exactement ça. Quand on admire le geste parfait de quelqu'un, on ne voit que les trente secondes. Les trente ans sont déjà passés, loin de nos yeux.

Pour y voir un peu plus clair là-dedans, il existe un petit modèle que j'aime bien. On le doit au formateur Martin Broadwell, à la fin des années 1960, repris ensuite par un certain Noel Burch. Il décrit les quatre étapes par lesquelles on passe quand on apprend quelque chose, du débutant total au maître absolu.
L'incompétence inconsciente. On est mauvais, et on ne le sait même pas. On ignore à quel point on ignore. C'est le débutant qui se croit déjà bon.
L'incompétence consciente. On a pris conscience de nos lacunes. C'est inconfortable, mais c'est déjà un grand pas : on sait enfin ce qu'il reste à apprendre.
La compétence consciente. On sait faire, mais ça demande de la concentration et de l'effort. On y arrive, à condition d'y penser.
La compétence inconsciente. On fait sans y penser. Le geste est devenu une seconde nature. C'est là, exactement, que vit la sprezzatura.
La plupart d'entre nous passons notre vie au stade 3 dans nos métiers : compétents, sérieux, capables de bons résultats, mais au prix d'un effort conscient. Le stade 4 est plus rare. Il se mérite.
Il y a quelques mois, en regardant avec beaucoup de retard la série Marco Polo de 2014 sur Netflix (très bonne série d'ailleurs, je recommande), j'ai appris le pendant chinois de la sprezzatura. C'est un mot qu'on connaît tous, mais qu'on associe seulement, et à tort, à l'art martial qui porte son nom : le kung fu.
À l'origine, le mot désigne bien plus que les coups de pied sautés : toute compétence poussée à son sommet par des années de pratique patiente. On peut avoir le kung fu de la cuisine, le kung fu de la calligraphie, le kung fu de la négociation.
Il y a même une dimension physiologique à tout ça. Cal Newport réussit à en donner un début d'explication dans Deep Work : nos neurones sont entourés d'une gaine, la myéline, qui les aide à « s'allumer » correctement. Plus on répète un geste avec attention, plus cette gaine s'épaissit, et plus les neurones finissent par fonctionner ensemble, sans accroc.
À quoi ça sert de savoir tout ça ?
D'abord, à mieux regarder. Quand on a compris ce paradoxe de l'effort, on ne voit plus les gens doués de la même façon. Derrière chaque “surdoué”, on devine les années de travail qu'on ne montre jamais. Par exemple: on voit à la télé le tennisman espagnol de 23 ans Carlos Alcaraz faire ça, mais on ne le voit jamais faire ce genre de chose pendant des heures, des semaines, des mois. Ça rend plus admiratif, et accessoirement, ça console : si c'était facile, ça se saurait.
Ensuite, ça sert à mieux se situer. On a tous tendance à surestimer notre niveau, dans presque tout, tous domaines confondus. Se situer dans l'une des quatre étapes du modèle ci-dessus peut déjà servir de point de départ, pour savoir quels leviers actionner.
Ce modèle nous donne la visibilité nécessaire pour mieux surmonter les difficultés des phases initiales de tout apprentissage. L'inconfort du stade 1 ou 2, les erreurs, l'impression de “ne pas être fait pour ça” : ce sont des sentiments qui font partie du chemin. On ne saute pas du stade 1 au stade 4. Si on persévère et qu'on se donne les moyens, le stade 4 finirait par arriver.
La prochaine fois que vous verrez quelqu'un faire une chose difficile avec une facilité déconcertante, sur un terrain, dans un atelier, ou simplement au cours d'une conversation, rappelez-vous ce que vous regardez vraiment : plusieurs années d'efforts glissées dans quelques secondes.

Test d’intuition
Une de ces images montre la vraie première page d’une des premières éditions du livre “Il libro del Cortegiano”, datant de 1547. L’autre montre une fausse couverture faite avec une IA. Saurez-vous faire la différence ?
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