par Cid de Andrade. Édition 45 du 29 septembre 2026
Temps de lecture : 8 minutes et demie
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Ça vous est peut-être déjà arrivé. Un couple d’amis se sépare enfin, après quelques années d’une relation visiblement compliquée, le genre d’histoire qui en l’état ne pouvait pas tenir dans la durée. Vous tentez alors quelque chose d’un peu audacieux : rester proche des deux.
Au fil des mois, vous entendez les deux sons de cloche. Vous constatez alors, une fois de plus, qu’une moitié du couple finit par diaboliser l’autre d’une façon assez éloignée de la raison et de la réalité.
Parfois, les deux s’y mettent en même temps, avec la même énergie. Ils se compliquent la vie, compliquent celle de leurs enfants et, même si c’est dans une bien moindre mesure, celle de leurs amis.
Rester proche des deux relève souvent d’un équilibrisme digne du Cirque du Soleil. Dans le groupe d’amis, certains ont déjà choisi leur camp, presque toujours celui de la « victime », et attendent de vous que vous fassiez pareil. Leur verdict est tombé, la peine aussi : perpétuité pour le vilain. Couper les ponts, pour toujours. Continuer à le voir pourrait être perçu comme un manque de loyauté, presque une incohérence morale.
Comme on aimerait qu’ils respectent notre choix, on doit respecter le leur. Au bout d’un moment, le plus sage est souvent de ne plus évoquer la séparation, et encore moins l’ami devenu vilain. On espère qu’ils en feront autant, et que la page finira par se tourner toute seule.
Mettre tout le mal sur une seule personne rend l’histoire lisible. Ça soulage et rassure la moitié du couple qui se voit comme 100 % victime et, d’une certaine façon, ceux qui font le choix d’en abandonner un pour soutenir l’autre.
Pour ceux qui n’ont jamais apprécié le vilain, indépendamment des histoires du couple, c’est même du pain béni : aucun sacrifice à faire, bien au contraire. Mais pour ceux qui appréciaient les deux tels qu’ils étaient et s’entendaient bien avec chacun, en sacrifier un n’a rien d’évident.

“Rest Energy”, Ulay et Marina Abramović, 1980, Stedelijk Museum, Amsterdam
Un conflit amoureux se termine rarement le jour où la relation se termine. Il continue sous une autre forme : une histoire qu’on se raconte, et qu’on raconte aux autres. Qui a fait quoi, qui a commencé, qui avait tort.
Plus la relation a fait mal, plus la tentation est forte de ranger cette histoire de la façon la plus simple possible : quelqu’un a souffert, quelqu’un a fait souffrir. Une expérience confuse, pleine de zones grises, devient d’un coup une histoire avec un gentil et un méchant, qu’on peut résumer à un collègue entre deux cafés.
Le problème commence quand ce raccourci, pratique sur le moment, finit par réécrire toute la mémoire du couple. L’autre cesse d’être une personne capable de tendresse et de froideur, de générosité et d’égoïsme, de courage et de lâcheté, du meilleur et du pire. Il devient le vilain.
Une catégorie plus qu’une personne. Et tout ce qui s’est passé avant est désormais relu à la lumière de cette catégorie.
Le week-end surprise qu’il avait organisé pour ses quarante ans devient une manœuvre pour se faire pardonner autre chose. Un vieux message affectueux, relu trois ans plus tard, sonne soudain comme de la manipulation. Une dispute parmi cent autres devient la preuve de toute une personnalité.
Certaines relectures aident à comprendre, d’autres ne font que remplacer une idéalisation par son image inversée, tout aussi fausse.
Le vocabulaire de notre époque arrive d’ailleurs à point nommé. Pervers narcissique, toxique, manipulateur, incapable d’aimer. Une fois l’étiquette collée dessus, beaucoup de questions n’ont plus besoin d’être posées.
Pourquoi rester aussi longtemps avec cette personne ? Quels signaux ai-je préféré ignorer ? Qu’est-ce que j’attendais de cette relation, et pourquoi comptait-elle autant ? Un diagnostic tranché remplace l’examen, et ça soulage.
La désignation d’un vilain peut aussi nous épargner d’une question encore plus difficile : comment deux personnes ont-elles fabriqué, ensemble, une relation devenue invivable ?
Dans un couple, chacun réagit à l’autre, qui réagit en retour. Par exemple, celui qui se ferme pousse l’autre à insister, celui qui insiste pousse le premier à se fermer encore plus, et au bout de quelques années personne ne sait plus qui a commencé.
Ce qu’on a du mal à reconnaître chez soi, on le voit souvent avec une netteté étonnante chez l’autre. Quelqu’un qui reproche à son ex sa froideur oublie parfois ses propres silences de trois jours.
Reconnaître la part de chacun ne veut pas dire répartir la faute à parts égales.
Dans le cas d’une relation violente, abusive ou profondément déséquilibrée, parler de responsabilité partagée ajouterait une injustice à une autre. Mais tous les conflits ne vont pas jusqu’à ces extrêmes, et pas besoin d’en arriver là pour que chacun entre dans le jeu du coupable et de l’innocent.
Or, dans la plupart des séparations que j’ai vues de près, il y avait surtout deux personnes qui n’ont pas su reconnaître à temps leurs limites et celles de l’autre.
Les vilains ne naissent pas qu’au moment des séparations.
Une personne qui m’est proche, au milieu de la quarantaine, a toujours vu sa mère comme l’origine de presque tous ses malheurs, et de ce qu’elle considère comme les échecs de sa vie.
Elle m’a raconté un jour le moment où tout s’est joué. Elle avait six ans. Sa mère l’a grondée, avec une réaction et des mots qui lui ont paru si injustes et si cruels qu’une évidence s’est imposée : « Soit elle est méchante, soit elle est folle. »
Depuis ce jour, elle a préféré se dire que sa mère était sûrement un peu folle.
Sa mère est devenue la vilaine de son histoire, et l’est restée jusqu’à sa mort. Entretemps deux autres vilains ont rejoint le casting, mais la mère a toujours été de loin la principale du trio.
Une chose est de « vilaniser » son ex-partenaire de vie à quarante ans : c’est une grande personne qui choisit par quel prisme voir une autre du même âge, et les deux sont tout aussi responsables de leurs méthodes soi-disant d’adultes.
Autre chose est le dilemme d’un enfant de six ans. À cet âge, on a du mal à tenir ensemble deux images contradictoires d’une même personne.
La maman qui fait un câlin le soir et celle qui crie injustement le matin ressemblent à deux personnes différentes. Il y a la gentille et la méchante, et chacune reste dans sa case. C’est une protection : réunir les deux demande une capacité à supporter la contradiction qu’un enfant n’a pas encore.
Grandir, sur le plan affectif, consiste en partie à comprendre que la mère qu’on aime et celle qu’on déteste sont la même femme. Ça n’efface pas la colère, et ça n’en fait pas une sainte. On peut continuer à lui reprocher certaines choses bien précises sans faire d’elle l’incarnation du mal.
Plus tard, cette personne aurait pu commencer à revoir la scène en question avec son regard d’adulte et se rendre compte que les deux options étaient à côté de la plaque.
Sa mère n’était ni méchante ni folle : elle a eu un moment de faiblesse, elle a laissé la colère l’emporter, et surtout elle a manqué de psychologie face à son enfant de six ans. Ça arrive à tous les parents, plus souvent qu’on ne voudrait l’admettre.
Cette personne n’a pas eu d’enfant. Je me dis parfois qu’en avoir aurait pu provoquer le déclic : se retrouver un jour de l’autre côté, à bout de nerfs devant son propre enfant, et s’entendre dire des mots injustes. De quoi revoir sa mère autrement, et peut-être lui pardonner.
Cette relecture n’a pas eu lieu. Et pour des raisons qui dépassent mon intuition, il a sans doute été plus simple de garder la vilaine dans son rôle.
Un vilain offre aussi une place stable à celui qui le désigne : celle de la victime. On sait qui on est, qui a fait du mal, et contre qui diriger sa colère. Admettre qu’une personne nous a blessés et qu’elle a compté pour nous, qu’on a pu aimer quelqu’un qui nous a fait du mal, demande beaucoup plus de travail.
Je me demande aussi si être victime d’un vilain ne finit pas par nous dispenser d’une partie du deuil. Quand sa mère est morte, cette personne n’a pas eu à pleurer une femme complexe, avec ses bons et ses mauvais jours. Elle a perdu la méchante de son histoire. C’est peut-être moins douloureux sur le moment. Je doute que ça le soit sur la durée.
Un vilain, par définition, ne se pardonne pas. On le condamne à perpétuité et comme dirait Denis Brognart dans Koh-Lanta, « la sentence est irrévocable ».
Pourtant, il y a peu de choses impardonnables dans la vie. On vit dans une société où même la plupart des crimes sont pardonnables : la personne est jugée, condamnée, purge sa peine et, du moins selon les règles du jeu et le raisonnement qui les sous-tend, c’est réglé.
Elle a droit à une nouvelle chance, à se réinsérer, à refaire sa vie.
Si même les crimes sont techniquement pardonnables, qu’en est-il des faiblesses, des mensonges et des manques de courage d’une vie de couple ? D’une colère maladroite face à un enfant de six ans ?
Je ne dis pas qu’il faut tout pardonner, ni tout de suite. Le pardon sincère met du temps à venir, et parfois il ne vient jamais. C’est humain. Mais je me dis qu’il faut au moins essayer, prendre la conscience et la décision de pardonner, et que, si le pardon ne vient jamais, ce soit l’échec du processus et non d’un manque d’envie ou d’un manque de tentative.
Diaboliser l’autre, avoir soif de vengeance, lui souhaiter le pire : à mon avis, ces sentiments finissent par ronger surtout celui qui les porte. Sur la durée, ce fiel et le stress qu’il entretient peuvent finir par rendre malade.
On peut ne pas encore avoir pardonné et commencer, malgré tout, à se détacher. Lâcher la colère, la haine, le ressentiment. Se détacher du tort subi, ne serait-ce que dans notre propre intérêt, et le plus tôt possible.
On n’a pas besoin de désigner un monstre pour reconnaître que quelque chose nous a fait très mal.
Lorsqu’il y a un vilain, la suite de l’histoire devient simpliste et presque prévisible.
Les histoires sans vilain ont des personnages avec davantage de profondeur et sont plus compliquées à raconter. Ce sont pourtant celles où notre propre vie peut continuer, et encore nous surprendre agréablement.
Paul McCartney, dans sa célèbre chanson du début des années 70, disait déjà : live and let die, vis et laisse mourir. Je l’ai entendue pour la première fois à la fin des années 80. Quand un adulte m’a expliqué ce que ça voulait dire, une pensée m’a tout de suite traversé l’esprit : « Ça devrait être vis et laisse vivre. »
J’y crois toujours. Laissons vivre et… vivons !

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