par Cid de Andrade. Édition 31 du 11 août 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.

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Quand j'étais plus jeune, je regardais Steve Jobs présenter les nouveaux produits Apple, au sommet de sa gloire et de sa coolitude. À cette époque il portait déjà son “uniforme” : un jean un peu délavé et un col roulé noir.

Je trouvais ça classe, en y voyant une vraie démarche de style. L'élégance dans la simplicité, l'entrepreneur aux goûts épurés.

« En plus, il ne perd pas de temps le matin à décider comment il s'habille », je me disais avec un sourire, en l'imaginant dans un dressing devant une vingtaine de pantalons et de t-shirts identiques.

Son style collait si bien au personnage que je n'ai pas cherché plus loin.

Quelques années plus tard, j'y ai vu plus clair. En lisant un article sur la productivité et la charge mentale qui le citait en exemple, j'ai appris que le style n'était pas sa priorité. Sa motivation première, c'était la décision en moins chaque matin.

À peu près à la même époque, je suis tombé sur un extrait d'article scientifique qui expliquait qu'un adulte n'a pas une capacité de décision infinie. Je ne me souviens plus du chiffre exact, il tournait autour d'une trentaine par jour. Au-delà, on décide encore, mais avec moins de recul et moins de lucidité.

Passé cette trentaine de décisions, notre tête est déjà saturée, sollicitée par tout ce qu'on a fait dans la journée, tout ce qui reste à faire, tous les stimuli autour de nous.

Si on insiste, les décisions suivantes se prennent forcément moins bien. On finit alors par donner le même poids à chaque choix, et par confondre l'important et l'urgent, ce dont je vous ai déjà parlé ici . Jobs en avait bien conscience et ne voulait pas griller une cartouche dès le réveil.

Plus tard, une autre personne m'a fait repenser à tout ça. Ma cheffe de l'époque abattait un volume de travail énorme et ne comptait pas ses heures, mais refusait pourtant de sacrifier sa pause déjeuner. Elle tenait à manger avec nous, son équipe.

Pour que ce soit viable, elle avait passé un deal avec un restaurant du coin : chaque jour, on lui livrait une sorte de tupperware à compartiments, à mi-chemin entre le bento et la gamelle.

Un repas différent chaque jour, plutôt varié, et qui n'avait pas l'air mauvais du tout. Le restaurant fonctionnait comme un self. À chaque fin de matinée, au moment où ils approvisionnaient le buffet pour démarrer le service, un employé du restaurant composait son repas avant de le faire livrer au bureau.

Pour elle, c'était presque une pochette surprise. La plupart des collègues la voyaient comme une diva qui ne voulait pas manger comme tout le monde, ou qui tenait à son petit privilège de la livraison. Mais je me doutais bien que sa démarche était surtout pragmatique.

Je l'ai croisée plusieurs années après avoir quitté ce travail, et j'ai osé lui poser la question. Elle me l'a confirmé : tout ça, c'était pour s'épargner la demi-heure qu'on perdait chaque midi dans le rituel du « alors, on mange quoi ? ».

« On part à telle heure acheter à manger, ça vous va ? Toi tu prends quoi ? On va au supermarché ou on prend à emporter ? »

Le temps de partir, de choisir, de revenir, un temps précieux s'était parfois évaporé, et il ne restait plus que trente minutes pour manger.

Son tupperware surprise arrivait encore tiède, deux minutes au micro-ondes suffisaient à le rattraper, et elle profitait pleinement de sa pause avec nous.

Une seule décision en amont, ce deal avec le restaurant, lui avait épargné des dizaines, des centaines de micro-décisions liées au déjeuner sur toute une année.

Un autre exemple me vient en tête. Il y a quelques années, je devais absolument dégager du temps et de la concentration pour avancer sur un projet important. Le problème, c'est que dans cette entreprise, il y avait une forte culture de la réactivité aux e-mails.

M'isoler pour travailler tout en continuant à traiter mes e-mails en parallèle, c'était à peu près impossible.

J'ai fini par trouver une décision unique, plus large que toutes les autres : je n'allais pas regarder mes e-mails pendant une semaine. J'ai configuré un message d'absence semblable à ceux qu'on fait quand on part en vacances, sauf que je restais là.

Je sais bien que tout le monde ne peut pas se permettre de laisser sa boîte professionnelle de côté, même un seul jour. Je l'ai fait en accord avec mon boss de l'époque, qui avait compris les enjeux et trouvé ma proposition pertinente.

Pendant toute la semaine, ces questions ne se sont plus posées. Est-ce que je réponds à cet e-mail tout de suite ? Est-ce que je vais quand même à cette réunion ? Est-ce que cette sollicitation passe avant cette autre ?

Chaque e-mail porte son propre contexte et sa propre décision. En coupant à la racine, j'ai coupé tout l'arbre.

Hors du travail, la même mécanique fonctionne. Je connais quelqu'un qui adore suivre l'actualité, tout en sachant le temps que ça dévore et la charge mentale que ça laisse derrière.

De temps en temps, cette personne coupe une semaine entière, et tout un cortège de petites questions disparaît d'un coup : est-ce que j'ai le temps de regarder les infos ? Est-ce que je clique sur cet article plutôt que sur cet autre ? Est-ce que je le lis en entier ou le résumé me suffit ?

C'est sans doute la leçon la plus importante que j'ai tirée de tout ça : on ne doit pas prendre cent décisions quand une seule suffit.

On croit souvent gérer une multitude de choix distincts. Si on prend le temps de les examiner, on s'aperçoit qu'un grand nombre d'entre eux appartiennent à la même famille.

Couper à la racine, comme je l'ai fait avec mes e-mails, reste la voie la plus radicale. Il en existe une autre, plus douce : poser une règle une fois pour toutes, puis s'y tenir. Jobs et son col roulé, c'était déjà ça.

Un ami s'est rendu compte qu'il passait un temps fou à hésiter devant des achats. Un objet repéré en ligne, une promo qui se termine dans deux heures, un truc qui lui ferait plaisir sans être indispensable.

Il a fini par se donner une règle : au-dessus de cinquante euros, rien ne s'achète le jour même, ça attend le dimanche suivant. S'il y pense encore dimanche, il achète. Sinon, la question est réglée toute seule.

Ce qu'il économise, ce n'est pas tellement de l'argent. C'est de ne plus négocier avec lui-même vingt fois par semaine. La règle décide à sa place.

Ce genre de règle marche au travail aussi, par exemple ne caler aucune réunion avant onze heures. Le principe ne change pas : on décide une fois, à froid, pour ne plus avoir à décider à chaud.

Il y a une troisième voie, et c'est peut-être celle qui libère le plus d'espace : confier la décision à quelqu'un d'autre. Ma cheffe avait délégué son déjeuner à un inconnu du restaurant d'en face.

Un couple de mon entourage passait ses dimanches soir à répartir la semaine. Qui emmène qui, qui appelle le garagiste, qui s'occupe du dossier de la mutuelle, qui fait les courses, qui prend le rendez-vous chez le dentiste. Ils ont arrêté de se répartir les tâches une par une et se sont partagé des domaines entiers. L'un est devenu “chef de projet” des repas et des courses, l'autre gère intégralement l'administratif et les rendez-vous. Chacun décide seul dans son périmètre.

Ils ont toujours autant de tâches sur les bras, mais plus aucune à négocier.

Sur cette troisième voie, celle de la délégation, il y a cependant un point d'attention : confier une tâche à quelqu'un tout en voulant superviser voire valider chaque étape ne libère personne. Le travail change de mains, mais la charge mentale des décisions reste dans votre tête. Ce qu'on délègue, au fond, c'est un droit de décider : en dessous de tel montant, tu tranches sans me demander ; pour ce type de demande, tu réponds toi-même.

J'aime beaucoup une phrase attribuée au Sud-Africain Desmond Tutu :

« Il arrive un moment où il ne suffit plus de repêcher les gens tombés dans la rivière, il faut remonter en amont pour comprendre pourquoi ils y tombent. »

C'est exactement cet exercice mental que je vous propose : remonter d'un cran, ou de deux, jusqu'à tomber sur la décision qui en éliminera des dizaines d'autres. Avec le temps, je me suis créé un “trio de choc”, ces trois questions que je me pose pour y arriver :

Qu'est-ce que je peux supprimer, complètement et franchement, même si temporairement, pour me dégager de l'espace et mieux me consacrer à mes priorités ?

Où est-ce que je prends le plus de décisions ? Est-ce que je peux poser une règle qui tranchera pour moi la prochaine fois ?

Y a-t-il un domaine entier que je pourrais déléguer, décisions comprises ?

Je parie que dans votre quotidien, au travail comme à la maison, il y a au moins une de ces décisions qui vous attend.

Vous gagnerez sûrement de la marge de manœuvre pour mieux prendre celles qui comptent vraiment.