par Cid de Andrade. Édition 54 du 31 octobre 2026

Temps de lecture : 6 minutes

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« Il n’y a pas de placement sans risque. Aimer, quoi que ce soit, c’est être vulnérable. Aimez n’importe quoi, et votre cœur sera à coup sûr meurtri, peut-être brisé. Si vous voulez la certitude de le garder intact, ne le donnez à personne, pas même à un animal. Enveloppez-le soigneusement de passe-temps et de petits luxes ; évitez tout attachement ; enfermez-le à l’abri dans le coffre, ou le cercueil, de votre égoïsme. Mais dans ce coffre, à l’abri, dans le noir, immobile, sans air, votre cœur va changer. Il ne sera pas brisé ; il deviendra incassable, impénétrable, irrécupérable. »

C. S. Lewis, Les Quatre Amours (1960)

On imagine souvent que le danger, quand on aime, c’est d’avoir le cœur brisé. Toute la peur se loge là : la rupture, la trahison, le deuil, l’ami qui s’éloigne sans prévenir. Lewis la confirme : aimez, et votre cœur souffrira tôt ou tard, c’est garanti.

Puis il retourne la menace. À ses yeux, le pire qui puisse arriver à un cœur, c’est de devenir incassable. Dans la vie de tous les jours, le mot sonne comme un compliment. On le dit d’un téléphone, d’une valise, d’une amitié à toute épreuve. Ici, il sonne comme une condamnation.

Personne ne range son cœur dans le coffre d’un geste brusque. On l’enveloppe d’abord, avec soin, de tout ce qui adoucit les journées : un agenda chargé, des passe-temps, la série du soir, le week-end organisé pour soi, les petits luxes qu’on s’offre parce qu’on estime les avoir mérités.

Rien de tout ça n’est un problème en soi. Ça le devient quand ces plaisirs finissent par prendre la place des gens. Vu de l’extérieur, c’est une vie bien remplie. Vu de l’intérieur, c’est un cœur bien emballé.

On appelle souvent ça de la sagesse. Après une amitié qui a mal fini, on se promet de ne plus se livrer autant. Après une rupture, on garde une part de soi en réserve.

Chaque fois, la décision a l’air raisonnable, et c’est ce qui la rend si difficile à repérer.

Le cœur se retrouve à l’abri, dans le noir, sans qu’on ait jamais eu l’impression de refermer le couvercle.

L’endroit où il se referme le plus discrètement, c’est l’amitié.

À vingt ans, les amis arrivent presque tout seuls. Les cours, les colocations, les soirées qui finissent à quatre heures du matin. Puis la vie passe en mode métro-boulot-dodo, et plus rien n’arrive tout seul. Le travail, la famille et la fatigue remplissent les journées, et les nouvelles rencontres restent bloquées au stade du « il faudrait qu’on se voie un de ces jours ».

Pour qu’une amitié naisse à ce stade de la vie, il faut que quelqu’un accepte d’insister. Proposer un premier café, puis un deuxième. Relancer quand l’autre n’a pas répondu, sans savoir s’il s’agit d’un oubli ou d’un refus poli. Prendre le risque d’avoir l’air de tenir davantage à la relation que la personne en face.

On a peur de déranger, d’avoir l’air en manque, de se rendre un peu ridicule. Alors on attend que l’autre fasse le premier pas, pendant que l’autre attend exactement la même chose. Deux cœurs bien à l’abri se croisent ainsi pendant des années devant l’école ou à la machine à café, se trouvent sympathiques, et il ne se passe jamais rien.

Le calcul devrait pourtant nous rassurer. Au pire, la proposition reste sans suite et on se sent un peu bête pendant une soirée. Au mieux, c’est le début d’une amitié qui peut durer toute une vie.

Les amants

“Les Amants”, René Magritte, 1928, Museum of Modern Art, New York

Dans le même coffre dort tout ce qu’on n’ose plus dire à ceux qu’on aime. Le « on se voit ? » à l’ami qu’on a perdu de vue depuis trop longtemps. Le « je t’aime » qu’on ne prononce plus parce qu’il sonnerait bizarre après tant d’années de silence. Le « pardon » qu’on garde pour soi parce que l’autre aussi a eu ses torts. Le « tu me manques » qu’on remplace par un cœur rouge sous une photo.

Ces phrases ne sortent pas, et la raison est toujours la même : on ne sait pas comment elles seront reçues. Alors on attend le bon moment, comme si une assurance allait arriver avec lui. Elle n’arrivera pas. Aimer reste un placement sans garantie, et chaque mois de silence rend la phrase plus lourde à prononcer.

Le couvercle se soulève aussi au quotidien, dans des gestes plus discrets.

Ça commence par laisser aux gens le temps de se montrer. Une première impression se forme en quelques minutes, souvent un jour où l’autre était fatigué, intimidé ou pas dans son assiette. Le cœur à l’abri s’arrête là : il range la personne dans une case et passe à autre chose.

Le cœur ouvert accorde une deuxième chance, parfois une troisième, et laisse la vie le surprendre. Certaines des personnes qui comptent le plus aujourd’hui nous avaient d’abord inspiré un petit « bof ». Avec le genre de remarque qu’on aime faire du haut de notre hautissime niveau d’exigence : « sympa, sans plus », « pas trop mon genre ».

Ça passe par accepter une invitation quand la raison nous souffle qu’on va perdre son temps et que la personne ne sera pas à la hauteur. La raison a souvent raison. Mais elle se trompe de temps en temps, et le seul moyen de le savoir, c’est d’y aller.

Le geste le plus difficile est peut-être d’arrêter d’être en représentation. Laisser voir sa vraie tristesse, au lieu du « ça va, et toi ? » de service. Sa vraie joie aussi, sans la diminuer par peur du ridicule. Avouer les sujets qui nous font vibrer, ou ceux qui nous coupent toute envie.

Un cœur enveloppé de passe-temps et de petits luxes montre toujours sa meilleure façade. Un cœur sorti du coffre se laisse voir tel qu’il est, et c’est le seul que les autres puissent aimer pour de bon.

Personne ne nous a jamais promis que ces risques seront récompensés. La main tendue peut rester en l’air, l’invitation peut essuyer un refus, le cœur peut être meurtri, et même brisé. Il dit seulement que l’autre option est pire : un cœur incassable n’a plus rien à craindre, et surtout plus grand-chose à espérer.

Il parle aussi d’un cœur irrécupérable. Le mot fait peur. Il désigne pourtant un cœur resté enfermé si longtemps qu’il ne sait plus comment en sortir. Avant d’en arriver là, il existe une foule de situations intermédiaires.

Le cœur rangé il y a des années, qu’on a oublié de ressortir. Celui qui s’ouvre volontiers aux inconnus et se ferme avec les proches. Celui qui se donne à fond en amitié et se protège en amour, ou l’inverse.

Aucun de ces couvercles n’est scellé. Ils se soulèvent quand on veut, sans demander la permission à personne.

Ce qui attend de l’autre côté vaut le risque : des gens qui nous connaissent enfin, des liens qui naissent là où on ne les voyait pas venir, et la légèreté de ne plus jouer un rôle.

Un cœur meurtri guérit, un cœur brisé se répare, et l’un comme l’autre recommence à aimer. C’est le privilège des cœurs qu’on a laissés en plein air. Des cœurs « label rouge », qui gambadent dans la prairie de la vie, au gré de la pluie et du beau temps.

Cette semaine, je vous propose d’ouvrir le votre davantage, même un tout petit peu. Choisissez un seul geste, celui qui vous fait un peu peur sans vous paralyser.

Qui, autour de vous, n’a encore jamais vu votre cœur complètement hors du coffre ?

Signature Cid

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