par Cid de Andrade. Édition 29 du 4 août 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.

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Saviez-vous que 35% des Français lisent davantage en vacances que pendant le reste de l’année ? C’est mon cas depuis toujours. Vous aussi ?

Certains livres ont marqué ma jeunesse, et Alice au Pays des Merveilles en fait clairement partie. Je ne l'ai découvert que lors des grandes vacances de fin de lycée, à l’âge de 17 ans, ce qui tombait plutôt bien : j'étais en pleine effervescence existentielle, le genre de période où les grandes questions arrivent sans qu'on sache trop par quel bout les prendre.

J'avais enfin l'âge de voir tout ce que cette histoire cache derrière ses airs surréalistes. Assez, en tout cas, pour vivre un vrai déclic sur l'importance de tout d’abord décider, puis de savoir, où l'on veut aller.

Le passage dont je me souviens le mieux, c'est la première rencontre entre Alice et le Chat du Cheshire, le dialogue qui a sans doute déclenché le plus de réflexions dans ma tête d'ado.

À ce moment de l'histoire, Alice fait beaucoup moins la maligne. Sa taille a déjà changé plusieurs fois, chaque rencontre a ajouté un nœud de plus dans son cerveau, les règles du jeu n'arrêtent pas de bouger. Bref, rien ne va plus. Elle se retrouve dans une forêt, complètement perdue, et commence tout juste à en prendre la mesure.

Et pourtant, même angoissée et sans savoir où elle va, elle avance. Puis elle aperçoit une maison, celle du Lièvre de Mars et du Chapelier Fou, qu'elle ne connaît pas encore.

Faut-il y tenter sa chance ? C'est là que surgit le fameux sourire du Chat, et quelques instants plus tard le matou se dévoile enfin. Alice saisit l'occasion :

« Dites-moi, je vous prie, de quel côté faut-il me diriger ? », demande-t-elle.

« Cela dépend beaucoup de l'endroit où vous voulez aller », répond le Chat.

« Cela m'est assez indifférent… », avoue Alice.

« Alors peu importe de quel côté vous irez », dit le Chat.

La leçon est d'une simplicité brutale. On croit souvent que la difficulté vient du chemin à choisir. En réalité, le vrai blocage est ailleurs : on ne sait pas où l'on veut aller.

Faute de destination claire, n'importe quelle route peut sembler la bonne et nous rassurer un moment, ou sembler la mauvaise et nous angoisser tout du long.

On peut passer des années à fournir des efforts, à remplir ses journées à ras bord, à enchaîner les projets, et découvrir un jour qu'on tournait en rond. Cette agitation finit par ressembler à une direction. L'activité devient une façon très efficace de ne pas se poser la question.

Tout cela me fait penser à cet adage taoïste souvent attribué à Lao Tseu :

« Si vous ne changez pas de direction, vous risquez d'arriver là où vous vous dirigez. »

Comme le Pays des Merveilles, le monde change sans arrêt, et ses règles du jeu avec lui. À nous d'ajuster notre trajectoire pour qu'elle reste cohérente avec la vie qu'on a envie de mener.

Avoir une direction ne veut pas dire avoir un plan rigide dont le moindre écart serait un échec. Une direction ressemble davantage à une boussole qu'à un itinéraire imposé : on garde un cap, et on corrige en chemin selon ce que la vie met sur notre route.

Sans intention au moins un peu claire, toute progression risque de n'être qu'une illusion.

Si, par chance ou grâce à une intuition bien affûtée, on arrive à avancer en pilote automatique en ajustant le cap sans même y penser, tant mieux. Mais ça relève presque du miracle. Dans le cas contraire, plus on tarde à affronter ce sujet, moins on garde de marge de manœuvre.

Et pourtant, on y tombe facilement. On passe alors plus de temps à préparer la parenthèse magique des prochaines vacances, parmi d'autres formes d'anesthésie, qu'à réfléchir à la vie qu'on veut. On se persuade qu'on a d'autres Chats du Cheshire à fouetter, et que l'important, c'est d'avancer. On voit le reste après.

Mais pendant qu'on repousse la question, la vie continue sans nous attendre. Alors reprenons celle du Chat :

« Où voulez-vous aller ? »

Prenez le temps d'y répondre. Vraiment. Précisément. À quoi ressemblerait, au fond, la vie que vous voulez ?

  • Où aimeriez-vous vivre ?

  • Avec qui aimeriez-vous partager votre quotidien ?

  • De qui vous sentez-vous réellement proche ?

  • À quoi ressemblerait un mardi ordinaire ?

  • À quoi consacreriez-vous vos journées de travail ?

  • Quel rapport voudriez-vous entretenir avec l'argent ?

  • Parmi tout ce que vous possédez, qu'est-ce qui compterait vraiment ?

Ces questions méritent du temps, et de l'honnêteté. Il y a aussi un piège à éviter en y répondant : adopter sans s'en rendre compte la destination de quelqu'un d'autre. Celle de nos parents, de notre milieu, de ce qui défile en boucle sur nos écrans. On peut très bien atteindre un objectif et se rendre compte, une fois arrivé, qu'on ne l'avait jamais réellement choisi. La seule destination qui compte vraiment, c'est la nôtre.

Quand la destination devient claire, les actions le deviennent aussi. Le bruit diminue. L'attention cesse de se disperser. Le doute s'estompe.

Ce dialogue avec le Chat déclenche la suite de l'histoire et marque un basculement. Alice passe du “je découvre” au “je dois commencer à choisir “. Il m'avait percuté de plein fouet, parce qu'il rejoignait mon propre basculement : celui qui mène des découvertes de l'enfance aux premières décisions de l'adolescence, et à cette vie adulte faite de choix quotidiens.

Et l'âge adulte ne règle pas le problème, au contraire. On peut très bien passer sa vie à réagir au lieu de choisir. Soit parce qu'on n'a jamais appris à le faire, soit parce qu'avec le temps, la fatigue et la complexité des choses, on finit par remettre ça à plus tard. C'est exactement ce que j'essaie d'éviter : ne focaliser que sur les possibilités de chemin et oublier que la direction mérite elle aussi d'être réexaminée, puis ajustée.

Il ne s'agit pas de remettre en question chacun de nos choix tous les jours, ce serait épuisant. Mais s'arrêter une ou deux fois par an, et accorder à ces questions le temps qu'elles méritent, peut faire toute la différence entre une vie subie et une vie choisie.

Et surtout, à une époque qui valorise la performance à outrance et qui veut tout, tout de suite, gardons une chose en tête. Dans la vie, la direction compte plus que la vitesse. Mieux vaut gravir lentement la bonne montagne que foncer tout droit sur la mauvaise.

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