par Cid de Andrade. Édition 22 du 11 juillet 2026
Temps de lecture : 8 minutes
Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.
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Il y a quelques semaines, mon épouse et moi sommes allés voir une nutritionniste qui reçoit les couples, car la vie à deux ou en famille fait que les repas sont les mêmes pour tout le monde. Au bout de deux séances d'une heure, on est repartis avec deux informations vraiment importantes.
La première ne nous a pas étonnés : on ne mange pas assez de légumes. Notre alimentation est plutôt variée et équilibrée, nous a-t-elle dit, mais pas dans les bonnes proportions. L'assiette idéale, dont elle nous a montré la photo, c'est la moitié de fruits et légumes, un quart de protéines, un quart de féculents.
La deuxième information nous a beaucoup plus secoués. Avant le premier rendez-vous, on avait passé deux ou trois semaines à photographier et enregistrer tout ce qu'on mangeait, via une application : petit-déjeuner, déjeuner, dîner. Elle voulait voir comment on mangeait vraiment.
Après avoir tout regardé, elle nous raconte son constat : si votre alimentation des dernières années ressemble à celle de ces semaines comme vous me le dîtes, alors vous êtes très probablement en carence de protéines.
Et là, le chiffre qui m'a stupéfait : un adulte a besoin d'environ un gramme de protéines par kilo de poids et par jour. Quelqu'un qui pèse 80 kilos, c'est 80 grammes de protéines par jour, au minimum du minimum. L'idéal serait plutôt autour de 100.
Apparemment, à l'OMS, ils étudient même la possibilité de relever cette référence jusqu'à deux grammes par kilo.
Ma première réaction a été très terre à terre : comment fait-on, concrètement, pour avaler autant de protéines dans une journée ? Car elle venait de nous expliquer que les aliments qu'on prenait pour des bombes de protéines n'en contiennent en réalité qu'une fraction.
La viande, que je croyais presque entièrement faite de protéines, n'en contient qu'un tiers environ, le reste étant du gras et de l'eau. L'œuf, qu'on imaginait lui aussi tout en protéines, n'en apporte que six à sept grammes pièce.
Et les haricots et le soja, qu'on range depuis toujours du côté des légumineuses bourrées de protéines, contiennent en réalité une protéine incomplète : il leur manque un acide aminé.
Cet acide aminé, justement, se trouve dans les céréales. Pour bien profiter des protéines des haricots ou du soja, il faut donc les manger avec une céréale, par exemple haricots et riz, ou soja et riz.
J'ai d'ailleurs mieux compris pourquoi le riz et les haricots forment la base de l'alimentation dans tant de pays en développement. Au Brésil, on mange des haricots noirs et du riz tous les jours. Au Mexique, ce sont les haricots rouges et le riz. En Inde, c'est riz et lentilles. Dans ces pays, ces duos de protéines végétales offrent une solution accessible pour compléter les acides aminés manquants.
Puis une autre pensée est arrivée. En partant de quantités journalières nécessaires, du cout d'une alimentation en cohérence, et des revenus moyens autour du globe, alors une immense partie de la population mondiale a une carence en protéines.
Parce que bien manger coûte cher, en argent ou en temps. Soit on cuisine soi-même, et c'est du temps qu'on ne consacre pas au travail ou à autre chose, un temps qu'il faut pouvoir s'offrir. Soit on paie quelqu'un pour préparer cette nourriture saine, ou on l'achète déjà faite quelque part, c'est un budget que peu peuvent se permettre.
La moitié du bas de la pyramide sociale n'a ni argent ni temps en abondance. On compense avec des œufs, du riz et des haricots, du soja, des steaks industriels. Mais les quantités qu'il faudrait avaler pour atteindre son quota quotidien sont énormes.
Il y a quelques jours, j'ai découvert qu'un cordon bleu industriel de cent grammes ne contient que quinze grammes de protéines. Exactement la moitié de ce qu'apporte une escalope de poulet du même poids. On croit manger de la protéine, on mange surtout de la panure et l'eau de la viande en salaison.
Ce qui m'a aussi frappé, c'est mon propre niveau de négligence. J'ai passé ma vie à accumuler des connaissances pointues sur certains sujets, et un vernis correct sur beaucoup d'autres. Et voilà que sur quelque chose d'aussi central que l'alimentation, j'étais à côté de la plaque.
Cette histoire de gramme par kilo existe depuis des décennies. Elle est disponible pour qui la cherche. J'aurais pu taper la question sur Google, la poser à ChatGPT. Il a fallu que je paie une nutritionniste pour l'entendre de vive voix.
Mais ce n'est pas le chiffre lui-même qui m'a le plus occupé l'esprit ces derniers jours. C'est une remarque que la nutritionniste a faite presque en passant, sur les effets de la carence de protéines.
Elle nous a expliqué que ce manque a des conséquences jusque sur le cerveau et sur l'humeur. Que les personnes concernées vivent souvent dans une forme de tension permanente, une tension chronique.
Les protéines nourrissent aussi notre masse musculaire, donc notre vigueur et notre résistance à la fatigue.
Et si l'état nutritionnel agit sur notre énergie, notre humeur, notre lucidité et notre capacité à nous réguler, alors il agit peut-être aussi sur le prisme à travers lequel on perçoit et on interprète la vie. Donc, par ricochet, sur nos comportements.
Quelqu'un en tension chronique ne lit pas le monde comme quelqu'un d'apaisé. Il ne prend pas les mêmes décisions, ne navigue pas de la même façon entre ses émotions, ne réagit pas pareil à la contrariété ou au désaccord.
Poussons le raisonnement un cran plus loin : et si une part non négligeable des grandes problématiques du monde avait, parmi ses origines, hier comme aujourd'hui, un terrain de carence protéique ?
Je précise tout de suite : je n'affirme rien. Je n'ai aucune étude sous la main qui démontrerait un tel lien, et je me méfie des explications uniques qui prétendent tout résoudre d'un coup. C'est une hypothèse que je trouve troublante, rien de plus. Une seule chose est sûre : le lien de cause et effet entre notre alimentation et notre santé, physique et mentale.
Pensez aux personnes qui occupent des positions de pouvoir et qui prennent des décisions économiques, financières, géopolitiques, militaires. Beaucoup d'entre elles ont grandi à des époques ou dans des contextes où l'on mangeait très différemment d'aujourd'hui.
Certaines ont peut-être manqué de protéines toute leur enfance et leur adolescence. Et même installées aujourd'hui dans des positions où elles pourraient manger ce qu'elles veulent quand elles le veulent, l'habitude et la culture font que beaucoup ne corrigent jamais vraiment le tir.
Ça vaut aussi, et peut-être surtout, pour les populations dont l'adhésion ou le silence finit par soutenir les actes des décisionnaires. Une foule épuisée, sous tension, mal nourrie, ne réfléchit pas et ne tranche pas comme une foule rassasiée et reposée.
Si on prend cette piste au sérieux un instant, alors la carence de protéines cesse d'être une affaire privée entre soi et son assiette. Elle devient une question de santé publique majeure, presque une question de calamité publique.
Parce qu'une carence pareille peut être un des points de départ pour plusieurs autres problèmes : des populations qui tombent malades, des dépenses de santé qui explosent. Et dans les pays développés qui s'inquiètent en ce moment de leur natalité, le problème ne s'arrête pas au nombre d'enfants : une mère en carence de protéines traverse sa grossesse dans de moins bonnes conditions. Et l'enfant démarre dans la vie avec un capital santé déjà entamé, qu'il n'aurait pas eu d'une mère en pleine forme.
On devrait voir des campagnes de conscientisation à ce sujet en boucle. Des gouvernements qui répètent à la télévision : mangez des protéines, mangez un œuf chaque jour. Parce que l'œuf reste l'une des sources les plus accessibles. On devrait en voir dans les cantines scolaires, dans les réfectoires des usines et des entreprises. On n'en voit pratiquement nulle part, alors qu'on nous martèle depuis des années le mantra des « 5 fruits et légumes par jour ».
Savez-vous, à peu près, combien de grammes de protéines vous mangez dans une journée ?
La plupart des gens ne le savent pas, et ce n'est pas vraiment une surprise : personne ne nous en parle.
Je ne compte pas devenir maniaque du comptage journalier de protéines, et je ne vous incite surtout pas à le faire. C'est une charge mentale dont on peut facilement se passer. Il suffit de se situer, d'ajuster les choses ici et là, puis de respecter ces ajustements la plupart des jours.
Mais pendant ne serait-ce qu'une semaine, ça vaut le coup de compter. Pour apprendre où il y en a et en quelle quantité. Pour savoir où on en est.
Retournez les emballages, regardez la ligne des protéines. Pour les produits bruts, viande, céréales, légumes, fruits, une recherche rapide sur Google suffit. Et calculez, même grossièrement, ce que vous avez mangé dans la journée.
Vous verrez peut-être ce que j'ai vu : même les jours où on était convaincu d'avoir eu une alimentation bien "protéinée", on peut se retrouver encore en dessous d'un gramme par kilo.
Encore sous l'effet de cette visite chez la nutritionniste, mon épouse et moi avons eu une idée de génie : lancer le vin protéiné. Du vrai vin, du vin normal, bref, du bon vin quoi, mais enrichi en protéines.
Allier l'utile et l'agréable, pour des repas et des apéros encore plus pertinents. Fera-t-on fortune ?

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