par Cid de Andrade. Édition 41 du 15 septembre 2026
Temps de lecture : 8 minutes
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Je ne sais pas si le reste de la France a cette chance en ce moment, mais ici à Nantes, ça sent bon l’été indien : ciel bleu immaculé, une chaleur qui fait du bien.
Cette luminosité et ces températures agréables à la mi-septembre amènent avec elles la conscience d’être déjà sur le bonus, et ce petit sentiment d’urgence qui va avec.
« Profitons à fond de ces derniers jours de soleil, tant qu’il est encore là », me dis-je, en songeant avec qui et où on pourrait prendre un verre en terrasse cette semaine.
Il y a de fortes chances que ce soit la dernière semaine d’été de l’année. À partir de la semaine prochaine, je sais déjà que le ciel va grisonner, qu’un vent plus frais va commencer à souffler, et qu’une petite mélancolie, temporaire mais inévitable, va s’installer. Encore un été qui se termine, un été en moins devant moi.
Depuis que je vis en France, où les saisons changent de façon bien plus marquée qu’au Brésil, je n’arrive pas à rester imperméable à un certain effet que je connais très bien maintenant. Ça fera bientôt 20 ans que l’histoire se répète : la fin de l’été, et celle de l’hiver, changent le prisme par lequel je vois les choses. Pendant quelques semaines, ça me fait repenser, plus que d’habitude, au temps qui passe et à la temporalité de ma propre vie.
J’ai encore, à la louche, 32 étés devant moi. Dans 2 minutes je vous raconterai comment je peux le savoir, ou du moins l’estimer. Vous pourrez le faire vous aussi, et savoir combien il vous en reste.
Comment seront-ils ? De mon côté, qu’est-ce que j’en ferai de chacun des miens ? Le champ des possibles est infini. Les étés devant moi, non.
L’importance de garder éveillée la conscience du temps qui passe ne vient pas des modernités du monde actuel. Dès l’Antiquité, plusieurs civilisations y pensaient déjà. Les Romains, par exemple, ont inventé une méthode pour garder les pieds sur terre aux généraux qui revenaient victorieux.
Imaginez la scène : un char doré, les rues noires de monde, la foule qui hurle son nom, le butin qui défile derrière. De quoi se sentir intouchable et, selon le niveau de prise de melon, carrément immortel.
Les Romains connaissaient le risque et ont imaginé un vaccin existentiel : sur le char, debout juste derrière le héros, un esclave avait pour unique mission de lui murmurer la même phrase pendant tout le défilé :
Respice post te. Hominem te esse memento.
« Regarde derrière toi. Souviens-toi que tu n’es qu’un homme. »
Au fil des décennies et des siècles, la tradition y a ajouté un memento mori : souviens-toi que tu vas mourir. Esclaves, paysans, sénateurs, généraux victorieux, le temps passait pour eux tous. Et passe toujours depuis.
Le memento mori est une des idées centrales des stoïciens. La mort est certaine, le temps n’attend jamais, autant s’en rendre compte à temps pour tirer profit de cette prise de conscience.
Depuis quelques années, l’expression connaît un regain d’intérêt. Ceux qui veulent pratiquer le stoïcisme avec davantage d’intensité utilisent même un calendrier* memento mori. C’est un grand rectangle rempli de petits cercles : cinquante-deux colonnes pour les semaines, quatre-vingts rangées pour les années. On remplit un cercle par semaine vécue, et on a sous les yeux ce qui est passé et ce qui reste en moyenne.
Mes 32 étés, je les estime comme ça : l’espérance de vie à la naissance d’un homme en France s’élève aujourd’hui à 80,3 ans, selon les derniers chiffres de l’Insee. J’ai 48 ans. 80 moins 48, ça fait 32. Un été par année, donc 32 étés.
Oui, je sais, je ne suis pas né en France, il se peut que je meure demain ou peut-être l’année prochaine, et il se peut aussi que je finisse par un jour souffler 100 bougies. Cette estimation des 80 ans n’est ni une prophétie ni une sentence, mais tout simplement une moyenne parmi des millions de vies très différentes.
Si je pense à mon état de santé actuel et mon hygiène de vie, je me dis que c’est tout à fait jouable que je vive 80 ans, peut-être même au-delà. Mais puis-je vraiment compter sur ce “au-delà” ? Et jusqu’à quel âge je serai en bonne santé, capable de me déplacer et d’exercer des activités qui me plairont ?
Estimer le temps qui nous reste peut sembler extrême, voire morbide, mais ça donne un chiffre concret à regarder, plutôt qu’une notion vague qui ne sera jamais vraiment utile pour nous éclairer sur quoi que ce soit.

Cette grille sert d’abord à “visualiser” une chose que notre intuition par moment nous dit déjà : le temps ne passe pas à la même vitesse selon ce qu’on en fait.
Il y a des mois intenses, atypiques, pleins de moments différents et de rebondissements. En y repensant, on jurerait qu’ils ont duré un trimestre. Il y a aussi des mois de routine, où les semaines s’enchaînent si vite que trente jours donnent l’impression d’en avoir duré cinq.
Dans les deux cas, le calendrier affiche exactement la même chose : quatre cercles. Quatre semaines de votre vie.
Quand les journées, les semaines et les mois se ressemblent, le temps se compresse. C’est comme si les petits cercles de la période finissaient par fusionner et ne former qu’un seul bloc.
La preuve, on l’a tous déjà vécue. On essaie de situer un événement dans une période un peu floue : c’était en février ou en avril ? Impossible de trancher, tellement février et avril ont été identiques.
Ça peut finir par rendre la vie plus étroite. Quand une longue période devient un seul bloc dans notre tête, elle finit par n’avoir eu qu’un seul sens et une seule utilité. Si le sens de cette période a été la survie, travailler pour toucher un salaire et grâce à ça tenir, alors la survie aura été le seul sens de plusieurs dizaines, parfois de plusieurs centaines de cercles fusionnés en un seul.
Le calendrier sert aussi à voir où se trouvent nos moments de vie personnelle. J’entends par là les moments passés en dehors du monde marchand, ceux dont le but n’est ni la survie ni la rémunération, mais la concrétisation d’une envie ou d’un besoin : voir quelqu’un, se cultiver, se reposer, pratiquer un sport ou un hobby.
Visualisez-les sur la grille. Si ces moments se concentrent uniquement sur les week-ends, les congés payés et les RTT, regardez la place que ça occupe sur la ligne d’une année. Les samedis, les dimanches et les vacances représentent une petite proportion de cette ligne. Pour compliquer encore les choses, une partie non négligeable de nos week-ends part dans la logistique, l’administratif et l’opérationnel, des sujets bien plus liés à la survie qu’à nos envies.
Ce qui revient à dire que le reste, autour de 70 % des cercles, est du temps compressé par la routine et la survie. On compresse l’essentiel de notre temps pour acheter la possibilité de ne pas compresser quelques cercles.
Ce calendrier apprend une dernière chose, contradictoire en apparence : une année c’est beaucoup et très peu à la fois.
Une année, c’est énorme. Cinquante-deux cercles. Si une seule semaine suffit déjà à faire pas mal de choses, imaginez ce qu’on peut changer ou faire évoluer en cinquante-deux.
Une année, c’est aussi minuscule. Il n’y en a que quatre-vingts sur la grille entière, et les quinze premières lignes peuvent pas être considérées, pour la plupart d’entre nous, comme une période de libre arbitre, et tant mieux.
C’est là qu’on voit la proportion réelle que prennent nos projets de longue haleine. Les dix ans passés à donner 100 % de son énergie vitale à une entreprise dont le seul objectif était d’être lucrative, au bout desquels on a atteint la survie et, avec un peu de chance, un début de patrimoine.
Les cinq ans qu’il a fallu pour se remettre d’une rupture particulièrement triste.
Les quinze ans consacrés entièrement à s’occuper des enfants.
Les sept ans d’études supérieures qui, au-delà de la satisfaction personnelle de s’être cultivé, ne déboucheront sur rien de professionnel parce que le secteur est fermé depuis longtemps et parce que ce n’était pas une passion ni une vraie vocation non plus. Une fois le diplôme en poche l’envie et le bon sens réorientant la personne vers d’autres directions, les sept ans en question n’auront été ni vraiment pro ni vraiment perso.
Mon but avec ces exemples n’est pas de remettre en question le salariat, ni les études longues, ni le temps qu’on consacre à ses enfants. Ce que je veux évoquer, c’est que cette grille permet de voir les deux échelles à la fois : les temps longs et chaque petit cercle. Plus clair on y voit, mieux on vivra les cercles qui nous restent.
Le temps est incontrôlable. Il passera de toute façon : qu’on le veuille ou non, qu’on ait besoin de X années pour se remettre de telle ou telle chose, qu’on l’utilise à bon escient ou pas. C’est justement pour ça que la conscience du temps me paraît être le sujet le plus important de tous. Elle détermine la qualité de nos décisions sur tous les autres.
Chaque choix ne serait-ce qu’un peu important contient une question de temps, même quand on ne la pose pas.
Combien d’années il nous reste. Combien de temps va durer la période dans laquelle on est : les enfants encore à la maison, ce travail, cette ville, cette forme physique. Ce que coûte une mauvaise habitude – ou ce qu’une bonne pourrait nous apporter – une fois multipliée par une année, sachant qu’une heure par jour par exemple représente quinze journées pleines.
Combien de mois ou d’années demanderont des projets auxquels on tient encore ? Apprendre un instrument, monter une boîte, écrire un livre. Sans oublier le nombre de fois où l’on verra encore certaines personnes qui comptent. Si vos parents vivent à cinq cents kilomètres et que vous les voyez deux fois par an, le calcul est vite fait, et il peut vous réveiller.
Le champ des possibles est infini. Nos envies, celles des autres qui nous incluent dans leurs projets, notre capacité à créer, les imprévus, tout ça n’a pas de fond. Le temps que nous avons devant nous, non. Il est limité, et il est beaucoup plus prévisible qu’imprévisible.
Autant ajouter la variable temps à toutes nos réflexions plutôt que de la découvrir après coup. Avec du courage, et surtout avec optimisme.
Cette démarche n’a rien à voir avec la peur de mourir. L’esclave sur le char ne cherchait pas à terroriser le général, il l’empêchait de se prendre pour un être de lumière.
Voir la réalité telle qu’elle est, c’est ce qui permet d’avancer avec justesse et sérénité.
Deux questions pour vous cette semaine :
Qu’est-ce que vous repoussez en ce moment, et combien de semaines – voire d’étés – ce report vous a-t-il déjà coûté ?
S’il vous restait dix étés en pleine forme, qu’est-ce qui monterait tout en haut de votre liste des priorités, et qu’est-ce qui en sortirait pour de bon ?

* Je peux vous envoyer une version vierge de ce calendrier memento mori en PDF, à imprimer et à remplir avec vos propres semaines. Si ça vous intéresse, répondez à cet e-mail pour me le dire, et je vous l'envoie en pièce jointe.
