par Cid de Andrade. Édition 48 du 10 octobre 2026
Temps de lecture : 9 minutes
Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.
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Il y a quelques jours, je discutais de mes projets pour les deux ou trois prochaines années avec quelqu’un qui m’a expliqué, de la façon la plus bienveillante possible, que mes attentes étaient irréalistes et que je devrais revoir mes objectifs à la baisse.
Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. C’est le type de chose qui pouvait m’agacer quand j’étais jeune. Je me disais que j’avais besoin que les gens me soutiennent, ou au moins qu’ils trouvent le moyen de me souhaiter bonne chance, au lieu de vouloir, en théorie, me protéger de mes propres ambitions.
Mais ça, c’était avant. Ça fait déjà longtemps que je suis devenu capable d’encaisser ce genre de conseil. Je sais qu’il s’agit surtout d’une différence de prisme, de façon de raisonner. Plutôt que de m’énerver, je peux essayer d’expliquer mon raisonnement à la personne en face. Peut-être que ça lui donnera des idées.
Cette fois-ci, je me suis donc lancé dans mon explication sur la pertinence, et même l’importance, de penser grand : se donner des objectifs qui peuvent sembler irréalistes aux yeux de son entourage, du moment qu’on estime soi-même qu’ils ne le sont pas tellement, et qu’en se donnant à fond, on sera en mesure d’y arriver.
« Ah la la… c’est du grand Cid, ça », s’exclame mon ami.e en m’interrompant.
J’insiste, au cas où : tout dépend si l’on est spectateur ou acteur de ce qui se joue. Quelques secondes plus tard, l’arbitre siffle la fin du match :
« Ouh la… t’es en train de me perdre, là »
Suivi d’un coup de poing : « Tu sais que tu pourrais être coach ? Je trouve que tu te débrouillerais bien… »
Voilà l’agacement de quand j’étais jeune qui ressuscite. Le presque cinquantenaire d’aujourd’hui tâche, non sans effort, de le transformer en simple et inoffensive exaspération.
Mon ami.e n’était pas bon public pour ce genre de réflexion. Vous, je sais que vous l’êtes. C’est à ce moment-là que mon expression déconfite a laissé place à un petit sourire : « Voilà un très bon sujet pour une prochaine édition de Déclic. »
« Revois tes attentes à la baisse » est un conseil la plupart du temps bien intentionné et qui, dans l’absolu, a sa logique.
Dans n’importe quel domaine, la satisfaction naît moins du résultat lui-même que de l’écart avec ce qu’on attendait. Si cet écart nous pèse, baisser ses attentes est une réaction rationnelle. Si elles n’avaient rien de réaliste dès le départ, l’argument devient encore plus solide.
Ce raisonnement vaut surtout pour les domaines où l’on est spectateur du résultat. La météo le jour du mariage. L’argent qu’on a placé en Bourse. Les effets globalisés de la guerre qu’un pays lointain a déclarée à un autre pays plus ou moins lointain. Le comportement des autres : la collègue qui ne rend jamais rien à l’heure, le beau-frère qui relance le même débat à chaque repas.
Sur tout ça, nos attentes ne changent rien au résultat. Elles décident seulement du niveau de déception. Autant les garder très modestes et, peut-être, avoir une bonne surprise.
Dans les domaines où l’on est acteur, où l’on maîtrise ce qu’on y met, la logique s’inverse. Les attentes servent toujours d’étalon pour mesurer le résultat, et en plus, elles contribuent à le produire. La psychologie a un nom pour ça : le sentiment d’efficacité personnelle.
Croire qu’on est capable de faire une chose change ce qu’on tente, combien de temps on persévère, et donc ce qu’on finit par accomplir.
Un objectif réaliste a un défaut discret : on peut l’atteindre en continuant à faire ce qu’on fait déjà, en un peu mieux. Il ne change donc rien à notre façon d’agir. Un objectif irréaliste est hors de portée avec nos méthodes du moment. Il oblige à chercher d’autres chemins, à aller voir d’autres personnes, à tenir plus longtemps, et à encaisser les échecs comme de simples incidents de parcours.
Prenez une boulangère qui a ouvert sa boutique il y a deux ans. Version réaliste de son objectif : vendre 10 % de plus que l’an dernier. Elle ouvrira un peu plus tôt le matin, ajoutera une ou deux viennoiseries, et ses journées ressembleront beaucoup aux précédentes.
Version irréaliste : devenir d’ici trois ans la boulangerie numéro 1 du quartier, celle devant laquelle on fait la queue le dimanche. Avec ses recettes actuelles, c’est impossible. Elle va donc devoir tout repenser : passer au levain naturel, acheter sa farine chez un meunier de la région, demander à un boulanger réputé de l’accueillir quelques jours dans son fournil, présenter sa baguette à un concours.
Admettons qu’au bout de trois ans, elle ne soit « que » la deuxième ou la troisième boulangerie du quartier. Elle aura quand même un pain qui n’a plus rien à voir avec celui du début, des clients qui traversent la rue pour elle, et un chiffre d’affaires bien au-delà des 10 % du départ. L’objectif irréaliste n’a pas été atteint, et il a pourtant fait tout le travail que l’objectif réaliste n’aurait jamais exigé.
C’est en ce sens que les attentes irréalistes sont une nécessité. L’immense majorité des petites et grandes avancées humaines ont été possibles grâce à des gens qui, quelque part, ont refusé de revoir à la baisse ce qu’ils se croyaient capables de faire.
Toute la nuance est donc là : baisser ses attentes sur ce qu’on regarde, les relever sur ce qu’on fait. « Tempérez vos attentes » et « Visez la lune » sont deux conseils justes. Ils ne s’appliquent simplement pas au même terrain.
Le piège, c’est qu’on fait souvent l’inverse sans s’en rendre compte. On attend beaucoup de ce qui ne dépend pas de nous : que la chance finisse par tourner, que l’autre change, que le marché reparte. On attend très peu de ce qui dépend de nous. Résultat : des déceptions en série d’un côté, la médiocrité de l’autre.

“Le Saut dans le vide”, action d’Yves Klein, photographie de Harry Shunk et János Kender, 1960, Metropolitan Museum of Art, New York
Vous connaissez peut-être quelqu’un pour qui au moins une de ces trois situations a été un piège. Ou l’est encore.
La première : l’impression qu’on nous a menti sur ce à quoi ressemble une vie réussie. À vingt ans, on poursuit un objectif qui sonne bien quand on l’évoque au déjeuner du dimanche chez mamie. Ou un objectif qui évitera à nos parents de se dire qu’on les a déçus. Au fond, on sent bien que ça ne mène nulle part. Si l’on fait taire ce malaise, on se réveille dix ans plus tard avec un diplôme, un emploi correct, et le sentiment tenace qu’on ne courra jamais après ses propres rêves.
La deuxième : des attentes rabotées, qu’on compense comme on peut. Le plan A est resté dans un tiroir. Du plan B, cette carrière choisie un peu par défaut, on attend une petite augmentation tous les deux ans, pas plus, « parce que les temps sont durs ». Comme s’il avait déjà existé une époque où ils ne l’étaient pas. La frustration d’avoir renoncé au plan A, on la compense en grimpant les échelons. Dans cinq ans, on aura un titre un peu plus long sur sa carte de visite, et on en sera toujours à « chercher sa voie ».
La troisième : de l’ambition à revendre, qu’on garde pour soi parce qu’elle paraîtrait ridicule aux yeux de nos proches. On rêve d’une vie singulière, on n’a aucune envie de rentrer dans le moule. Mais dès qu’on nous interroge sur nos projets, on édulcore la réponse pour que personne ne rigole. On finit dans une forme de masturbation intellectuelle : on se sent à part parce qu’on rêve d’être unique, et on continue de faire exactement comme tout le monde. Pendant une partie de ma jeunesse, j’ai été embourbé dans ce type de dynamique. C’est en me battant pour me libérer de ce cercle vicieux que j’ai eu le déclic sur l’importance de miser haut lorsque ça dépend surtout de nous-mêmes.
Pourquoi j’évoque ces trois cas de figure ? Parce qu’ils sont tous les trois des exemples saisissants du piège décrit plus haut, qu’on peut éviter en relevant ses attentes sur ce qu’on fait. En l’occurrence, sur ce qu’on voudrait et devrait faire. Quand il est trop tard pour l’éviter, on peut encore le désamorcer : mieux tard qu’encore plus tard.
Vues de l’extérieur, mes attentes envers la vie ont souvent eu l’air irréalistes. D’une façon ou d’une autre, j’ai toujours fait le travail nécessaire pour que les résultats finissent par s’y aligner. J’ai vu la même chose se produire chez plusieurs personnes que je connais. Pas chez toutes, mais chez assez d’entre elles pour que le mot « plusieurs » soit honnête.
À mes yeux, c’est une preuve suffisante que c’est possible. De quelle preuve supplémentaire aurions-nous besoin ? Que ça marche pour tout le monde ? Ça n’arrivera jamais, pour des raisons trop évidentes pour les énumérer.
Quand quelqu’un hésite devant un grand changement de carrière ou de vie, le doute revient presque toujours. Je connais des gens très capables qui n’osent pas se fixer des attentes qui sonnent irréalistes. Ça nous arrive parfois d’en parler et je pointe toujours le même endroit : le précédent qu’ils ont eux-mêmes déjà posé, et qu’ils ne devraient surtout pas ignorer.
Presque tout le monde a, quelque part dans son passé, une version de cette preuve. Le concours qu’on ne pensait pas décrocher. Le déménagement à l’autre bout du pays sans connaître personne. La reconversion à laquelle l’entourage ne croyait pas. Le permis obtenu après deux échecs.
Peu importe si ça a été une de ces petites victoires de la vie ou l’aboutissement d’un projet grandiose. À ce moment-là, quelqu’un aurait pu vous conseiller de tempérer vos attentes. Heureusement, vous n’avez pas suivi ce conseil !
Pour savoir où placer vos attentes, je vous propose un tri en deux temps.
Prenez-en une qui compte pour vous en ce moment : une promotion, un projet perso, une reconversion. Posez-vous une seule question : qui tient le volant de ce résultat ?
Si c’est surtout vous, avec ce que vous y mettez de travail, de régularité et de courage : visez haut. Plus haut que ce qui vous paraît raisonnable.
Si c’est surtout quelqu’un d’autre, ou le hasard : baissez la barre, et gardez votre énergie pour ailleurs.
Si c’est un mélange, ce qui arrive le plus souvent, coupez l’attente en deux. Pour une promotion, la décision appartient à votre hiérarchie : attendez-en peu. En revanche, la qualité de votre travail vous appartient, tout comme la façon dont vous le rendez visible et dont vous défendez votre dossier. Sur cette part-là, placez la barre très haut.
Ensuite, pour chaque attente que vous aurez relevée, le doute va pointer le bout de son nez. Inutile de débattre avec lui, c’est instinctif. Allez plutôt chercher dans votre parcours : je suis persuadé que vous avez déjà été irréaliste au moins une fois, et ça a marché.
Rien ne vous empêche de recommencer.
Spectateur, ayez des attentes modestes. Acteur, visez haut !

