par Cid de Andrade. Édition 35 du 25 août 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.

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Samedi dernier, au comptoir de la plus grande pharmacie du centre-ville de Nantes, j'ai sorti mon téléphone pour photographier ce flyer ci-dessus, pendant que la pharmacienne allait récupérer les médicaments que j'avais demandés.

« Un grain de beauté vous inquiète ? Faites-le analyser à la pharmacie. » 19,99€, sans rendez-vous. Trois arguments alignés en dessous : IA médicale certifiée, réponse immédiate, suivi assuré par un dermatologue. Et tout en bas, dans les petites lettres : non pris en charge par la sécu, remboursement possible selon les mutuelles.

Je me suis immédiatement dit : « Ça y est, qu'on le veuille ou non, les avancées de santé dopées à l'IA sont là. » Elles sont au comptoir, à côté des bonbons pour la gorge, pour le prix d'un menu « plat + dessert ».

Depuis un an et demi, je vois passer les articles sur l'analyse d'imagerie médicale assistée par IA, et sur les résultats de plus en plus solides qu'elle obtient à la lecture de radios et de scanners.

Je savais aussi que quelques services de scan corporel complet avaient été lancés aux États-Unis et en Europe, avec une proposition qui va très au-delà du grain de beauté et du cancer de la peau. Mais à des tarifs qui les réservent à une clientèle précise, les adeptes fortunés de la première heure. Ceux qui mesurent depuis des années tout ce qu'ils peuvent de leur physiologie. Montre connectée au poignet, bague pleine de capteurs au doigt, bilans sanguins tous les trimestres ensuite passés à la moulinette de ChatGPT. Les mordus de santé.

J'imaginais qu'il faudrait encore un bon moment, plusieurs mois, peut-être quelques années, avant que des versions grand public de ce genre d'outil n'arrivent jusqu'à nous. Visiblement non. Si ça débarque à Nantes, c'est déjà arrivé dans les villes moyennes de tous les pays développés, et sûrement dans les capitales des pays en développement.

Le scan corporel complet arrive pile à la croisée de deux fortes tendances de cette décennie : la santé et l'optimisation de soi. On s'allonge dans une machine, et une batterie d'examens diagnostiques se déroule simultanément, de la tête aux pieds.

L'option la plus abordable vient de Suède. Neko Health, dont le fondateur de Spotify est un des co-créateurs, propose son scan à 400 dollars dans ses centres au Royaume-Uni et à Stockholm, bientôt à New York. Santé cardiaque, pression intraoculaire, lésions cutanées.

Le milieu de gamme est californien. Prenuvo facture 2 500 dollars, et ses IRM cartographient l'intérieur du corps entier, cerveau compris, pendant que le patient regarde Netflix.

Puis vient l'ultra-luxe, à Londres, avec Reborne Longevity : densité osseuse, panels de tests génétiques, IRM, et même des traitements esthétiques au passage, laser Fraxel ou soins du visage aux exosomes. Le forfait d'entrée coûte 6 800 dollars. Le plus cher monte à 70 000.

On peut ricaner de la clientèle. Mais l'argument médical tient debout. En scannant tout le corps d'un seul coup, ces machines repèrent des problèmes précis et les rapprochent les uns des autres, y compris quand rien ne semblait les relier.

Ça peut épargner à quelqu'un le marathon des spécialistes : quatre rendez-vous, six mois d'attente et une pile d'examens pour finir par arriver au même diagnostic. Le PDG de Prenuvo affirme que ses machines ont permis des milliers de diagnostics potentiellement vitaux depuis 2018. Aux yeux de ceux pour qui de tels montants ne représentent pas une contrainte, la question de laisser l'IA les scanner de fond en comble ne se pose même pas.

À nous, elle va se poser. Vivre en connaissant son corps de façon exhaustive, avec la liste complète des petites anomalies qui dorment quelque part et ne se réveilleront peut-être jamais, ça ne va pas de soi. Il faudrait du temps pour s'y préparer, et personne ne nous en donne. La technologie avance plus vite que notre capacité à y réfléchir.

Un jour, le scan corporel complet fera peut-être partie du bilan de santé annuel de tout le monde. La technologie est déjà prête, c'est le prix qui reste encore très élevé et la prise en charge qui manque. Tant que la Sécurité sociale et les mutuelles ne suivront pas, la médecine préventive restera un privilège, et les petites lettres du flyer le rappellent.

La recherche, pendant ce temps, ne ralentit pas. La semaine dernière, les laboratoires américains Moderna et Merck ont fait une annonce fracassante. En une séance, le cours de l'action Moderna a été multiplié par plus de 2,5, soit 40 milliards de dollars de capitalisation gagnés d'un jour à l'autre.

Leur vaccin anticancer personnalisé à ARNm, baptisé intismeran autogene, a obtenu des résultats positifs dans un essai clinique de phase 3 contre le mélanome, la forme la plus agressive de cancer de la peau. Il ne s'agit pas d'un vaccin préventif : le traitement s'administre après l'ablation chirurgicale du mélanome, en combinaison avec une immunothérapie, pour réduire le risque de récidive.

Quelle est la part de l'intelligence artificielle dans cet exploit, entre l'aide à la recherche, le séquençage génétique et le croisement de données ? C'est le genre de détail que les grands groupes pharmaceutiques ne comptent pas dévoiler. Mais ne soyons pas naïfs : en 2026, même les PME françaises se mettent à l'IA, alors quid des grands groupes américains.

La veille, c'était Anthropic, la société derrière Claude, le principal concurrent de ChatGPT, qui annonçait une percée sur ce même terrain. Il s'agit de la création de toutes pièces de protéines de type protein binders, capables de cibler une molécule qui participe déjà à une maladie ou qui peut la déclencher, celle qui est impliquée dans un cancer par exemple.

La binder est une protéine fabriquée sur mesure pour s'y accrocher. Si l'accroche est assez solide, elle peut bloquer, activer ou modifier le fonctionnement de la cible, et donc l'empêcher de faire son travail. C'est une étape fondamentale de la découverte de médicaments.

Anthropic a donné ces cibles à son IA et lui a demandé de concevoir les protéines à partir de zéro. C'est quelque chose que les scientifiques savent déjà faire, avec un taux de succès compris entre 10 et 15 %. L'IA a atteint entre 22 et 35 % selon les configurations, et dans un temps record. Sur 1 320 protéines conçues, 354 se sont bien fixées à leur cible. Deux laboratoires indépendants les ont synthétisées et testées.

Revenons au comptoir de la pharmacie. J'ai eu le déclic en pédalant pour rentrer chez moi, en repensant au flyer et aux annonces de la semaine. Quand ça va aussi vite, ceux qui ont décidé de ne rien vouloir savoir de l'IA vont être rattrapés.

Le dilemme de l'IA vient de l'énorme écart entre le meilleur qu'elle pourrait apporter à l'humanité et le pire. Ses défenseurs s'appuient sur ce qu'elle promet pour justifier son développement, ses détracteurs sur ce qu'elle menace pour réclamer le boycott, l'interdiction, ou au minimum une législation mille fois plus prévoyante et stricte que l'actuelle.

Une bonne partie de mon entourage est « contre » l'IA. Pas contre tel usage ou tel excès : ils sont contre puis c’est tout. Les arguments que j’entends le plus sont « le fait que l’IA veut remplacer l’humain » et que « il n’y aura pas de boulot pour tout le monde ». Des risques réels et non-négligeables, ça va sans dire.

Par principe, et par protestation, ils refusent de lire sur le sujet, et bien sûr de toucher à tout service qui porte ces deux lettres sur l'emballage.

Est-ce qu'ils tiendront face à ces avancées médicales ? Est-ce qu'on tient sa position quand on a un grain de beauté qui change de forme depuis trois semaines, que le dermatologue le plus proche donne un rendez-vous dans huit mois, et qu'une machine à 20 euros est immédiatement disponible à quelques minutes de chez soi ?

Si ces avancées continuent d'arriver au rythme actuel, et à condition que l'IApocalypse ne nous emporte pas tous entre-temps dans d'atroces souffrances, je vois deux scénarios possibles.

Le premier me paraît plutôt souhaitable. Le dépistage du grain de beauté à 20€ devient la première fissure. On accepte de s'en servir parce qu'il s'agit de sauver sa propre peau. Ce serait au moins une bonne raison de commencer à se renseigner.

Le second l'est beaucoup moins. L'effet inverse : le rejet en bloc de toute technologie médicale née de l'IA, quitte à ne pas se faire diagnostiquer, quitte à refuser un traitement. Exactement ce que font les antivax avec les vaccins, avec les dégâts que l'on connaît. Surtout qu’il est fort probable qu’en 2036, dans seulement dix ans, l’intelligence artificielle se soit déjà immiscée, d’une façon ou d’une autre, dans la presque totalité des technologies médicales ou de santé.

C’est un choix complexe et personne ne tranchera ça dans un débat. On tranchera chacun pour soi, un samedi matin, devant un flyer à 19,99€.

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