par Cid de Andrade. Édition 42 du 19 septembre 2026
Temps de lecture : 8 minutes et demie
Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.
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Pendant ces dernières semaines, que ce soit sur les réseaux sociaux, les JT ou les émissions à plateau, impossible d’échapper au buzz : Céline Dion est en France, à Paris, de retour sur scène.
Seize soirées cet automne à la fraîchement renommée Plenitude Arena, la plus grande salle couverte d’Europe, et d’autres dates au printemps prochain. Le tirage au sort qui donnait accès aux billets a reçu neuf millions d’inscriptions !
En voyant les quelques extraits filmés à la soirée inaugurale, une pensée m’est venue : les gens qui assistent à ces concerts sont peut-être en train de voir l’un des derniers spécimens d’une espèce en voie de disparition. Une superstar mondiale qui chante pour de vrai devant une salle comble, sans tricher. C’est-à-dire, sans trafiquer ses envolées lyriques grâce à l’AutoTune, le logiciel capable d’accorder de force une voix ou un instrument, que ce soit en studio ou en live.
Je parie qu’elle ne triche pas, car ce serait beaucoup trop risqué pour sa carrière. Imaginez qu’un jour, un membre de son équipe technique, contre une petite enveloppe, raconte à la presse que ce que le public entend à son concert est une version “optimisée” de sa voix. L’image qu’elle s’est construite en prendrait un sacré coup, et son public, à qui on aurait menti, tomberait de très haut.
Si cette idée m’est venue, c’est à cause d’un article lu il y a quelques jours. Une professeure de musicologie d’une grande université américaine y « dévoile » un secret de polichinelle : la voix de presque toutes les grandes performances live d’aujourd’hui passe par l’AutoTune.
Certains artistes refusent même de jouer dans des formats acoustiques intimistes, comme par exemple l’excellent Tiny Desk sur Youtube, parce qu’ils ne pourront pas s’en servir.
La chanteuse américaine JoJo a résumé la situation sur Instagram : « le niveau d’exigence pour chanter en live est devenu si haut qu’il n’est plus humainement faisable. Le public attend sur scène ce qu’il entend sur l’album, et plus personne n’est capable de le reproduire à la note près, deux heures durant, soir après soir. »
Ça fait plus de vingt-cinq ans que les voix des albums sont retouchées note par note en studio. Nos oreilles ont appris qu’une voix ne vacille jamais. Forcément, le jour où ça arrive pendant un concert, on a l’impression d’être devant une fraude ou au mieux devant quelqu’un qui n’a pas fait l’effort que le public méritait.
On décrit souvent notre époque comme celle d'un grand duel entre le vrai et le faux.
Les vidéos générées par IA en donnent déjà un avant-goût. Qui n’a jamais vu débarquer dans un groupe WhatsApp familial une vidéo trop belle pour être vraie, partagée en premièrissime degré ?
On a tous un peu peur du tsunami de contenus faits par IA. Il est déjà en train d’arriver : les réseaux sociaux, Youtube et la publicité en ligne sont remplis de vidéos, chansons, textes et photos fabriqués par des machines.
Pendant les prochaines années, cette déferlante va transformer notre rapport à ce qu’on voit, à ce qu’on écoute et à ce qu’on lit.
Une question me trotte dans la tête depuis quelques mois : notre besoin de réel serait-il en fait beaucoup plus bas qu’on ne l’imagine ?
L’être humain se contente depuis toujours d’histoires inventées. Les Grecs se racontaient les colères de Zeus et les ruses d’Ulysse pour comprendre la jalousie, le courage ou l’orgueil, et pendant des siècles, on s’est transmis au coin du feu des histoires de fées et de loups-garous.
La littérature a pris le relais et la séparation entre la fiction des romans et le réel n’a jamais été totale. Pendant des décennies, des lecteurs du monde entier ont envoyé des lettres au 221B Baker Street, à Londres, pour demander de l’aide à Sherlock Holmes. Le détective n’a jamais existé, et l’adresse elle-même a longtemps été inventée. Le courrier est arrivé quand même, en quantité suffisante pour que quelqu’un soit chargé d’y répondre.
Le cinéma a ouvert une autre voie, et aujourd’hui ce sont les séries qui occupent cette place, avec une différence de taille. Pendant des siècles, la fiction passait par les mots, et chacun fabriquait ses propres images dans sa tête. Les images des films et des séries sont pré-fabriquées et installent dans nos têtes le “registre visuel” d’histoires purement fictives.
Des millions de personnes ont en mémoire les mêmes images de Hawkins, la petite ville de l’Indiana de la série Stranger Things, qui ne figure sur aucune carte. Ils se souviennent tout autant d’un braquage de la Fabrique nationale de la monnaie, à Madrid, qui n’a jamais eu lieu. Les combinaisons rouges et les masques de Dalí de La Casa de Papel ont même fini par défiler dans de vraies manifestations, aux quatre coins du monde.
Sans y prêter attention, on a accumulé des souvenirs visuels précis de choses qui ne se sont jamais produites.
Des concerts de personnages fictifs en hologramme remplissent déjà des salles, avec la pop japonaise et la K-pop. À Londres, depuis 2022, le public se presse pour voir les avatars numériques d’ABBA jouer devant lui, dans une salle construite exprès pour ça. Pendant que les vrais membres du groupe, ayant aujourd’hui entre 76 et 81 ans, vaquent à leurs occupations de monstres sacrés (et multimillionnaires) de la musique.
Imaginons que Céline Dion annonce que l’année prochaine elle chantera en direct depuis chez elle, filmée, pendant que la salle parisienne regarde sa projection en hologramme. Je ne suis pas certain que ça poserait un problème à grand monde.
Allons plus loin : son public se contenterait-il d’un hologramme de Céline Dion entièrement fabriqué par une IA, qui ferait semblant de chanter ?
Je me demande si, pour la plupart des êtres humains, le plus important ne serait pas le résultat généré par l’expérience vécue, vraie ou pas. Les sensations, le plaisir. Si un moment de communion, ou de la joie, ou encore un sentiment de connexion avec la nature, nous viennent d’une simulation, d’une copie, d’un support numérique, donc de quelque chose qu’aujourd’hui on classifierait d’irréel, est-ce que ce serait si grave ?
Une expérience peut être “fausse” et produire une émotion parfaitement réelle. Une vidéo générée par IA d’un paysage de montagne au lever du soleil, qu’on regarderait avec des lunettes de réalité virtuelle, pourrait procurer le même émerveillement qu’une vraie randonnée. Un personnage artificiel peut donner l’impression d’une présence humaine à quelqu’un qui se sent seul un dimanche soir.
Si le spectateur sait très bien que c’est artificiel, mais estime que la soirée vaut ses 100 euros, pourquoi aurait-il besoin d’une autre justification ?
Dans les décennies qui viennent, on pourrait donc voir l’humanité se détacher de plus en plus du réel. On déciderait de la qualité d’une chose, de sa pertinence et du prix qu’on est prêt à payer en fonction de ce qu’elle provoque en nous. Le fait qu’elle soit réelle ou non deviendrait un détail parmi d’autres.
La crainte qu’on entend partout, c’est que les gens se mettent à croire au faux.
Une autre hypothèse me tourmente davantage : que les gens n’aient plus besoin que ce soit vrai.
Je ne crois pas pour autant que le réel va disparaître de l’équation. L’authenticité a une valeur en elle-même : certaines choses comptent parce qu’elles sont réelles et impossibles à reproduire.
Imaginez deux concerts identiques. Dans le premier, Céline Dion est sur scène. Dans le second, une simulation parfaite produit exactement les mêmes sons, les mêmes images et les mêmes émotions.
Pour certains spectateurs, aucune différence. Pour d’autres, la différence est immense : « J’étais dans la même salle qu’elle. »
Cette valeur-là ne se trouve dans aucune note ni dans aucune image. Elle tient à la seule chose que la meilleure copie du monde ne pourra jamais fournir : la présence humaine, l’aura, l’existence physique devant nous. On peut affirmer ensuite : ça s’est passé, pour de vrai, à cet endroit, ce soir-là.
Le tableau original coûte cent fois plus cher que la copie qui en reproduit chaque coup de pinceau à l’identique. La montre de votre grand-père, sortie de la même usine que mille autres, vaut infiniment plus parce qu’elle était à son poignet. Le match de la finale, on préfère le vivre dans le stade, même si la télé en montre chaque détail sous un meilleur angle.
Ce qui est pernicieux, c’est que la technologie modifie petit à petit la référence à laquelle on compare le réel. On en revient à l’AutoTune : à force de voix retouchées, c’est la voix vraie qui finit par sonner faux.
Alors pourquoi on donne autant d’importance au réel ?
Parce qu’il offre de meilleures expériences ? Parfois oui, mais pas toujours et pas de la même façon pour tout le monde.
Parce qu’on a besoin de savoir ce qui est vrai pour agir correctement ? Oui, dans énormément de situations. Personne n’a envie d’une radio des poumons qui fait plaisir à regarder : on veut celle qui montre ce qui se passe. Avant de signer un bail, on préfère que l’appartement des photos existe.
Pour comprendre le monde et y prendre des décisions, on a besoin de vérité. Pour vivre des expériences, on a surtout besoin de sensations et de sens. L’IA pourrait rendre cette séparation beaucoup plus nette qu’elle ne l’a jamais été.

On se demande aujourd’hui comment se protéger du faux fabriqué par les machines. Demain, on se demandera plutôt dans quels domaines de nos vies on a encore besoin du vrai.
C’est une question vertigineuse, parce qu’elle touche à ce qu’on considère comme ayant de la valeur.
J’ai une intuition à ce sujet. Tant qu’on reste dans les loisirs, dans tout ce qu’on fait pour se distraire ou se cultiver, seul, entre amis ou en famille, je ne vois pas de raison de s’alarmer. Si ça ne fait de tort ni à la planète, ni aux autres, ni à sa propre santé, se détacher un peu du réel reste inoffensif. Un hologramme qui chante My Heart Will Go On devant une salle émue ne ferait de mal à personne.
Le problème commence si ce détachement déborde sur notre rôle de citoyen, d’ami, de parent, de voisin. S’il se met à façonner, dans la vie réelle et physique, ce qu’on soutient, ce qu’on condamne, et le bulletin qu’on met dans l’urne.
Imaginons une campagne présidentielle bâtie presque entièrement sur des récits et des idées qui n’ont plus aucun lien avec la réalité. Des vidéos de discours jamais prononcés, des chiffres sortis de nulle part, des témoignages d’habitants qui n’existent pas.
Ces récits toucheraient pourtant juste chez ceux qu’ils visent. Ils leur procureraient de l’émotion, le sentiment d’appartenir à un groupe, le plaisir d’entendre enfin quelqu’un dire tout haut ce qu’on pense tout bas.
La logique du résultat, qui ne pose aucun problème au concert donné par un hologramme, deviendrait alors dangereuse une fois arrivée dans l’isoloir.
Il y a deux semaines j’ai regardé une partie de l’émission Quotidien sur TMC où l’invité était Brice Teinturier, directeur général délégué de l’institut de sondage Ipsos. En faisant le point sur les sondages de la présidentielle 2027, il a dit quelque chose qui m’a interpellé. D’après lui, ces prochaines élections seront celles « de la vérité et des contre-vérités ».
Serons-nous capables, et aurons-nous la patience, d’aller chercher le réel derrière chaque discours, chaque promesse, chaque insinuation ?
Ou nous dirons-nous que peu importe la réalité de leurs récits, et que notre vote sera décidé en fonction des émotions que chaque candidat provoquera en nous ?
Céline présidente, et on pourra s’épargner de tous ces dilemmes et nœuds au cerveau.

