par Cid de Andrade. Édition 52 du 24 octobre 2026
Temps de lecture : 5 minutes
Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.
Quelqu’un vous a transféré cet e-mail ? Abonnez-vous ici et rejoignez plus de 2000 lecteurs qui ne manquent aucune édition.
Vous préférez peut-être lire en ligne sur votre navigateur ?
Imaginons la fin d'une semaine pénible. Un vendredi soir, quelque part en ville, on vous tend une combinaison, un casque à visière et une batte de baseball.
Devant vous, une pièce fermée avec des assiettes, des bouteilles, un vieil écran d'ordinateur, peut-être une imprimante. Quelqu'un lance la playlist, la porte se referme, et vous avez le droit de tout casser.
Ça existe, ça s'appelle une salle de casse, ou rage room, et la première enseigne française a ouvert ses portes en 2017. Il y a même un menu. Chez l'une d'elles, les formules s'appellent Chaos, Madness, Riot ou Madhouse. Comptez de 20 à une centaine d'euros, selon la quantité de vaisselle que vous avez envie de sacrifier.
Riot, en anglais, veut dire « émeute ». On réserve son émeute en ligne, on la paie par carte, et quelqu'un passe le balai après votre départ.
Depuis, le défouloir a pris de la bouteille. À Paris, Casse Tout a fait d'une salle de casse un bar à cocktails : on vient entre collègues, on casse, puis on trinque.
Aux États-Unis, berceaux des rage rooms, l'étape suivante est déjà là. Des retraites où l'on part hurler en forêt, en groupe, pendant une demi-journée ou une semaine entière.
L'une des organisatrices propose même une semaine en France, entre 6 500 et 8 000 dollars. Un magazine spécialisé dans les tendances annonce déjà la suite : la « colère de luxe ».
En moins de dix ans, la colère est devenue un produit.
Il y a pile une semaine, le samedi 17 octobre, une partie du pays a testé la formule Riot grandeur nature. Casque et combinaison pour certains, rien du tout pour d'autres, et personne pour passer le balai.
Trois colères se sont croisées ce jour-là. Celle des lycéens et de tous ceux qui ont manifesté pacifiquement. Celle de ceux qui ont cassé des vitrines et pillé des magasins. Celle des policiers et des gendarmes, casqués, équipés, qui ont répondu à coups de grenades, et parfois même accueilli ainsi les manifestants.
Plusieurs blessés graves côté manifestants et côté police.
Qui avait encore plus ou encore moins raison que les autres ? Je ne rentrerai pas là-dedans. Mais ne nous voilons pas la face : une colère n'a pas besoin d'être compréhensible, bien intentionnée ou justifiée pour générer des conséquences bien réelles, bonnes ou mauvaises. Il faut donc tenir compte des trois.
Toutes existaient déjà avant ce jour-là, et rien ne dit qu'elles se sont éteintes depuis.

“Sweep It Under the Carpet”, Banksy, 2006, pochoir mural, Chalk Farm Road, Londres.
Presque tout le monde a cette idée en tête : plus on laisse « sortir » sa colère, plus elle finit par s'éteindre. On tape, on crie, la pression s'évacue, et on rentre plus léger. C'est d’ailleurs sur cette croyance que repose tout le commerce des salles de casse.
Le problème, c'est que la science dit le contraire.
En 2024, deux chercheurs d'universités américaines ont passé en revue 154 études sur la colère, plus de 10 000 participants au total. Leur conclusion : se défouler ne fait pas baisser la colère, et dans certains cas, ça l'augmente.
L'un des deux auteurs va jusqu'à dire qu'il n'existe pas l'ombre d'une preuve scientifique en faveur de la théorie du défoulement.
Ce qui marche, selon la même synthèse, c'est tout ce qui fait redescendre le corps : respirer lentement, s'accorder une pause. À l'inverse, même un footing, pourtant excellent pour la santé, a tendance à entretenir la colère, parce qu'il fait monter le rythme cardiaque.
Si les salles de casse suivaient la science, leur formule la plus efficace s'appellerait Pause, et elle serait gratuite.
Pourquoi donc cette croyance que la colère doit sortir et que c'est même inévitable qu'elle finisse par éclater ?
D'abord il y a une image très répandue, celle de la cocotte-minute. On se représente la colère comme une pression qui monte et qu'il faut laisser s'échapper avant l'explosion.
Les chercheurs jugent cette image trompeuse : taper sur quelqu’un ou quelque chose n’ouvre aucune soupape, ça garde le corps en alerte et la pression ne retombe pas.
Ensuite parce que ça fait du bien, sur le moment. Casser une assiette procure un plaisir réel, et c'est ce plaisir qui nous trompe. D'après l'autre auteur de l'étude, cette sensation agréable récompense l'agressivité, et l'entretient.
Le cerveau retient la leçon : quand je suis en colère, taper me soulage. La fois suivante, il en redemande.
Rien de tout ça ne veut dire qu'il faut ravaler sa colère. Elle signale presque toujours quelque chose : un sentiment d’injustice, ou un besoin qu'on a laissé de côté trop longtemps. La ravaler en silence ne la fait pas disparaître non plus. Le tout est de l'écouter, puis de laisser le corps redescendre avant d'agir.
Je repense à samedi dernier. Dans une rue où chacun répond à l'autre, où un projectile appelle une grenade et une grenade appelle un projectile, la colère a-t-elle la moindre chance de redescendre ? Ou est-ce qu'elle s'alimente toute seule, de part et d'autre, jusqu'à la nuit ?
Côté casseurs et pilleurs, rien de nouveau ni de surprenant dans leur façon de se comporter : ils ont cassé et pillé, et doivent faire face à la justice. Les tactiques et les méthodes des policiers, vues à la télé ou sur les réseaux, surprennent. Ont-ils eu le comportement qu'on attend d'eux ?
Feu contre feu est déjà une stratégie discutable à long terme. Mais quid de gazer et de lancer des grenades sur des ados et des manifs jusque-là pacifiques ?
Les forces de l'ordre sont les seules dont le métier consiste à redescendre avant tout le monde. Quand elles ne le font pas, que devient la confiance qu'on leur accorde ?
Chez beaucoup de gens, quelque chose s'est déchiré ce samedi-là : la foi dans le bon sens et les bonnes intentions de ceux qui portent l'uniforme. Ce genre de déchirure ne se recoud pas en une semaine.
Au quotidien la plupart de nos colères ne descendent jamais dans la rue. Elles tiennent à un enfant qui répond une troisième fois, à un collègue qui s'attribue notre idée, à un proche qui nous coupe la parole.
La plupart n’a rien à voir avec nos opinions politiques ni avec le pouvoir d’achat. Qu'on vote à gauche, à droite ou nulle part, la colère est partout et personne n’y échappe complètement.
Deux questions pour ce week-end, à notre échelle, sans casque ni batte :
La dernière fois que vous avez « laissé sortir » votre colère, comment vous sentiez-vous une heure après ?
Quand la colère monte, qu'est-ce qui vous fait redescendre pour de bon ?
Hier soir, pour me calmer après une semaine agitée, j'ai fait la vaisselle à la main, lentement, sans rien casser. J'ai décidé d'appeler ça la formule Éponge.

