par Cid de Andrade. Édition 36 du 29 août 2026
Temps de lecture : 9 minutes
Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.
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Ça y est, c'est déjà la rentrée. Dans quelques jours, les cartables, les réunions et les bonnes résolutions de septembre, qui reprennent souvent celles de janvier.
Avant de retourner dans le bain, une question mérite d'être posée : est-ce qu'on a réussi à se reposer, ces derniers mois ?
Les canicules, les voyages d'été parfois aussi fatigants qu'agréables, notre difficulté à décrocher : il y a de fortes chances qu'on aborde cette rentrée sans être au sommet de notre forme. On va donc empiler plusieurs mois de fatigue sur celle qu'on traîne déjà, et repousser le prochain vrai repos aux vacances suivantes.
Le repos nous fait du bien, on le sait. On sait aussi que la fatigue chronique finit par nous empêcher de profiter pleinement de ce que la vie a à nous offrir.
Alors pourquoi, au moment de planifier un week-end ou des vacances, la moindre activité amusante, enrichissante ou productive passe-t-elle systématiquement devant ?

La Méridienne (La Sieste) de Van Gogh, 1889-90
Un ami proche a fait un burnout il y a un an. Des conditions de travail oppressantes et stressantes pendant plusieurs années, plus quelques gouttes ici et là qui ont dû contribuer à faire déborder le vase. Six mois d'arrêt, puis une reprise à mi-temps pour continuer à récupérer.
C'est quelqu'un de brillant, et d’un peu tourmenté. Il a du mal à calmer le tourbillon de réflexions et ruminations dans sa tête, et il peine à accepter que certains travers de l'humanité qui l'exaspèrent ne changeront pas de son vivant.
C'est aussi un sportif, et le sport lui sert de soupape. Pour éviter que la pression monte, il court, il fait du yoga, il va soulever de la fonte en salle. En boucle. Résultat, il est fatigué tout le temps. Il l'était déjà avant son burnout, il l'est toujours aujourd'hui.
Il y a quelques semaines, il m'a dit qu'il n'était « bon à rien » en ce moment, incapable de se motiver pour faire « quelque chose » de son temps libre. Puis, dans la même conversation, il m'a raconté que ce qui lui plaisait le plus ces derniers temps, c'était de « ne rien faire ».
Je lui ai demandé, un peu bêtement : « Comment ça, ne rien faire ? Tu t'assois sur le canapé et tu penses à la vie ? »
Il m'a expliqué que non. Ne rien faire, pour lui, c'était lire et regarder des documentaires. Pas pour se former, pas pour être utile : par plaisir. Ce sont des activités qui lui reposent le corps et la tête. Il le sait, et moi aussi.
Il me l'a dit sur le ton de quelqu'un qui avoue. Or on n'avoue pas un plaisir, ni un soulagement, sauf quand on pense ne pas vraiment y avoir droit. Il culpabilise d'avoir besoin de repos, puis d’en avoir envie, et de par moments passer à l’acte.
J'avais écrit en juin que le repos est un besoin de base , au même titre que manger ou boire, et qu'on a pris la mauvaise habitude de le traiter comme une récompense qui se mérite.
J'avais laissé une question de côté ce jour-là, et cette discussion avec mon ami me l'a rappelée. Si c'est un besoin, pourquoi on culpabilise tellement de se reposer ?
On met souvent cette culpabilité sur le compte du caractère. Du perfectionnisme, un excès de sens des responsabilités, un fond anxieux. Elle est plus plus profonde que ça, et surtout ce n'est pas nous qui l'avons inventée.
Pendant des siècles, dans une bonne partie de l'Europe, le travail a lentement cessé d'être un simple moyen de survie pour devenir un marqueur moral. Un signe de sérieux, de droiture, d'une vie bien menée. L'assiduité, la ponctualité, l'économie : autant de vertus morales avant d'être des qualités professionnelles.
Le repos n'était pas condamné, le dimanche restait sacré, personne ne demandait aux gens de travailler sept jours sur sept. Ce qui s'installait, c'était une méfiance envers le temps perdu. Au-delà d’un manque à gagner, ne rien faire devenait peu à peu une faute morale. Le temps cessait d'appartenir à celui qui le vivait pour devenir une ressource dont il fallait rendre compte.
Puis la révolution industrielle est arrivée et les usines ont terminé le travail.
Avant, on travaillait au rythme des saisons, de la lumière et de la météo. L'horloge existait, mais elle ne commandait pas encore la journée. L'usine et le management industriel ont tout changé : le temps est devenu découpé, mesuré, standardisé. On a cessé de vendre des tâches accomplies pour vendre des heures.
Les règlements intérieurs de l'époque en disent long. Amende pour cinq minutes de retard. Amende pour une fenêtre ouverte sans autorisation. Amende pour avoir parlé à son voisin pendant le travail. Dans certaines usines anglaises, l'horloge restait sous la garde du contremaître. Les ouvriers se plaignaient qu'elle prenne de l'avance le matin et du retard le soir. Le temps était devenu assez précieux pour qu'on triche dessus.
Si une heure de production vaut de l'argent, une heure sans production ressemble à une perte. Ce calcul a fini par imprégner notre culture bien au-delà de l'usine, et il ne nous a plus quittés.
Puis vient le vingtième siècle, et le travail sort de l'usine et du bureau pour devenir une réponse à la question « qui es-tu ? ».
On le constate à chaque dîner, à chaque fête, à chaque fois qu'on rencontre de nouvelles personnes. La deuxième question, après le prénom, porte sur le métier. Personne ne demande ce qui vous passionne ou quels sont vos intérêts du moment. On demande ce que vous faites dans la vie, et la réponse sert à vous situer.
Pendant ces dernières décennies, le vocabulaire de la performance a envahi chaque aspect de nos vies. Travailler devient optimiser, apprendre devient monter en compétences, se reposer devient recharger. Dormir pour être plus efficace. Méditer pour mieux se concentrer. Partir en vacances pour revenir plus performant.
Le repos garde le droit d'exister, à condition de se prouver pertinent, voire rentable.
Ce qui a changé ces vingt dernières années, c'est qu'on a perdu les bornes.
L'usine avait une sirène. Le bureau avait une porte qu'on fermait, un dernier train, un trajet de retour qui servait de sas. Nos journées n'ont plus rien de tout ça. Le travail reste joignable en permanence, même dans la chambre à coucher ou pendant une balade, grâce à ces ordinateurs de poche auxquels on insiste encore à donner le nom de “téléphone”.
Une économie qui tourne vingt-quatre heures sur vingt-quatre supporte mal les interruptions. Le sommeil était le dernier morceau de nos vies qui n'avait pas encore succombé à la dictature de la performance, mais depuis quelques années les outils et bonnes raisons pour l’optimiser ne manquent pas : des applications qui notent nos nuits, des bagues et des montres qui mesurent le sommeil profond, des matelas connectés, des compléments alimentaires pour dormir plus efficacement.
Si même dormir devient une performance, avec son score du matin, un corps arrêté finit par ressembler à une anomalie. S'arrêter pour de bon, sans le mesurer ni le justifier, revient à refuser d'être disponible.
Le tour de force n'a pas été de nous faire travailler davantage. Il a été de nous convaincre qu'il fallait gagner le droit de s'arrêter.
Cette conviction a un effet très physique. Ce n'est pas la fatigue qui gêne, celle-là est simple et elle passe. C'est ce qui arrive quelques minutes après s'être posé, quand la tête reste debout alors que le corps s'est allongé. On se relève pour vider le lave-vaisselle, on prend le téléphone pour répondre à un message sans importance, on trouve soudain urgent de trier une étagère.
La culpabilité a ceci de particulier qu'elle n'a pas besoin d'une faute identifiable.
Car la règle n'est écrite nulle part et personne ne l'a formulée : il faut absolument rester disponible, continuer à progresser, ne pas ralentir.
Une règle pareille ne se respecte jamais tout à fait, on peut seulement être plus ou moins en retard sur elle. D'où cette sensation étrange d'être en dette sans savoir envers qui, et de devoir se rattraper sans savoir de quoi. Le repos alimenterait donc cette dette, au lieu de la régler.
On comprend mieux, du coup, ce qui se joue au moment de planifier un week-end ou des vacances. Une activité se raconte, se justifie, laisse une trace. Le repos ne produit rien de tout ça. À choisir, c'est toujours lui qui saute.
À toutes ces raisons héritées s'en ajoute une autre, plus intime et moins avouable. Chez certaines personnes, l'activité permanente ne sert pas seulement à produire. Elle sert aussi à ne rien laisser de vide. C'est de là que viennent l'étagère à trier et le message sans importance. Tant que la tête est pleine de tâches et de stimulations, il reste peu de place pour le reste.
On comprend mieux aussi, du coup, ce qui se joue au moment de planifier un week-end ou des vacances. Une activité se raconte, se justifie, laisse une trace. Le repos ne produit rien de tout ça. À choisir, c'est toujours lui qui saute.
Ça n'a pas toujours été comme ça. Chez les Grecs, le temps libre n'était pas ce qui restait de la journée une fois le travail terminé. Aristote employait le mot scholé pour désigner ce temps disponible où l'on peut penser, discuter, apprendre pour le plaisir. C'est de lui que vient le mot “école”. Ce qu'on appelle aujourd'hui du temps perdu était pour eux la condition pour tout ce qui compte.
Vingt-trois siècles plus tard, Bertrand Russell publiait un petit texte intitulé Éloge de l'oisiveté. Il y défendait l'idée qu'une civilisation obsédée par l'occupation permanente passe à côté de l'essentiel. C'était il y a presque un siècle, et ça n'a jamais été aussi actuel.
Je repense à mon ami et à sa façon de dire qu'il n'est bon à rien en ce moment, alors qu'il vient de passer un an à se reconstruire, probablement le travail le plus difficile de sa vie.
Personne ne compte ces heures-là. Elles n'apparaissent sur aucun bilan ni sur aucun CV, elles ne se racontent pas quand on demande ce que vous faites dans la vie. Lui-même n'a pas l'air de les compter.
C'est peut-être ça, le fond de l'affaire. Quand on s'arrête, une question monte sans qu'on l'ait appelée : si je ne produis rien en ce moment, est-ce que je compte encore ? La culpabilité de se reposer relève très peu du repos en soi, mais plutôt ce qu'on croit valoir. Ou encore de ce qu’on se sent contraint de valoir.
Ce moment où l'on aura enfin acquis le droit de s'arrêter n'existe pas. Il n'y aura jamais un jour où tout sera réglé et où plus aucune case ne restera à cocher. Celui qui attend ce signal pour se reposer attendra toute sa vie.
On a mis des siècles à apprendre que le repos se mérite. Et si pendant les prochaines années on se lançait le défi de le désapprendre ?
Mérité aux yeux de qui ? Ceux avec qui on vit n'auront pas forcément envie ou besoin de se reposer au même moment que nous, ils feront autre chose. Si ce qu'ils font est amusant, utile ou nécessaire, ça ne doit pas nous faire culpabiliser.
Ils savent qu'on en a besoin, et ils compteront sur notre bienveillance quand ce sera leur tour.
Arrêtons d'attendre l'autorisation. Elle ne viendra de nulle part, parce qu'il n'y a personne pour la donner.
Alors cette rentrée, reposez-vous autant que vous voudrez. Sans avoir à le mériter, sans le justifier, sans culpabiliser. Nous en avons tous besoin, et ça suffit comme raison.

