par Cid de Andrade. Édition 40 du 12 septembre 2026

Temps de lecture : 8 minutes

Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.

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J'ai récemment pu aider une amie à vider son sac, en l'écoutant me raconter avec richesse de détails la situation « fascinante » qu'elle a vécue au travail.

Encore à fleur de peau et un peu sonnée, elle m'a expliqué que son équipe traversait depuis 2 semaines une vraie crise sur un projet. Les positions s'étaient braquées, l'ambiance était lourde, et les arbitrages à faire impliquaient de sacrifier pas mal de choses.

Pour débloquer la situation, le CEO a fait intervenir un consultant extérieur, quelqu'un d'une fluidité absolue. Sa mission : amener l'équipe à valider ce que le CEO avait déjà décidé, sans que ça finisse en rébellion ouverte.

Pendant deux heures, il a fait un sans-faute total. Chaque fois qu'une objection surgissait, il sortait une formulation impeccable.

« Je comprends tout à fait votre frustration, elle est légitime. »

« J'entends votre besoin de sécurité sur ce budget. »

« Merci de partager ce ressenti avec autant de clarté. »

Il reformulait chaque inquiétude, régulait sa propre énergie, lisait la salle avec une précision déconcertante.

Pourtant, personne n'était dupe. Les désaccords de fond n'avaient pas bougé d'un millimètre, mais ils avaient été écartés un à un, doucement, proprement. Les formulations étaient si polies, l'écoute semblait si parfaite, qu'il n'y avait plus aucun espace pour contester quoi que ce soit. L'équipe se faisait raccompagner vers la sortie avec le sourire. L'ordre du jour du CEO est passé sans qu'un seul cri n'ait été poussé.

En sortant de la salle, elle avait un léger pincement au fond de l'estomac. Une sorte de fatigue bizarre, un inconfort qu'elle n'arrivait pas bien à nommer. En discutant à la machine à café avec un collègue, elle a compris qu'ils partageaient exactement la même impression. Ce consultant n'avait aucun intérêt réel pour leurs problèmes ou leur bien-être. Il avait utilisé sa connaissance fine de leurs mécanismes affectifs comme un outil de gestion. Rien de plus.

Companion (Passing Through), KAWS (Brian Donnelly), 2010, exposé au Modern Art Museum of Fort Worth

C'est loin d'être un cas isolé. Depuis des années, j'entends la même histoire qui revient sous des formes différentes. Je l'ai moi-même vécue.

Je pense à cette startup où j'ai bossé quelques années. Durant sa première grosse vague de croissance, la direction a fait appel à une équipe de consultants censée les aider à « s'envoler du nid avec assurance », de leurs propres termes.

Leur première idée ? Graver les valeurs de l'entreprise en grand, la bienveillance au sommet de la liste, naturellement. Sauf que, depuis le séminaire pendant lequel « l’ADN de la boîte » a été figé, ça a été le jour et la nuit. Impossible de contredire quelqu'un, de critiquer une idée, de dire non à quoi que ce soit, sans se faire accuser de manquer d'intelligence émotionnelle ou de bienveillance.

C'est devenu une dictature douce de l'applaudissement et de l'éloge.

Je pense aussi à Radegonde (le prénom a été changé pour garantir son anonymat), une personne que je connais bien et qui bosse dans un environnement où la bienveillance a atteint des niveaux extrêmes. Tout le monde est tellement contraint de jouer le jeu et de mettre beaucoup de pommade au moment d'écrire un email ou de dire quelque chose en réunion, que ça dégouline de partout. Le terrain n'est plus fertile à rien d'authentique. Les bonnes idées ont peur d'être formulées. Résultat : l'équipe met au moins 6 mois pour s'adapter à n'importe quel changement de conjoncture.

On vit dans une époque qui a une confiance presque aveugle dans ce qu'on appelle l'intelligence émotionnelle. Dès qu'une personne sait écouter, lire une salle, deviner les non-dits et ne pas exploser sous la pression, on a tendance à la placer sur un piédestal. On lui prête automatiquement une grande maturité, une belle éthique, une sorte de supériorité morale.

C'est un raccourci qui peut mener au fourvoiement.

Ces dernières années, cette confusion a d'ailleurs complètement changé le sens du mot bienveillance. Dans le jargon de l'entreprise et du développement personnel, être bienveillant est plus ou moins devenu synonyme d'être émotionnellement habile. Parler doucement. Valider le ressenti de l'autre. Ne pas heurter. Utiliser les bons codes de communication.

C'est une appropriation qui me gêne beaucoup, car la bienveillance n'a rien à voir avec une technique de communication. C'est une vertu morale.

Son sens premier, étymologique, c'est vouloir le bien de l'autre. Bene-volens, en latin. Une intention sincère, désintéressée, qui cherche réellement ce qui est bon pour la personne en face.

L'intelligence émotionnelle est une compétence, rien de plus. Une compétence certes psychologique, mais un savoir-faire au même titre que la comptabilité, le code informatique ou la menuiserie.

Les savoir-faire sont moralement neutres. Savoir exactement comment fonctionnent le cœur et l'esprit de ses semblables n'a jamais rendu quelqu'un meilleur. Ça peut même, dans certains cas, rendre la domination beaucoup plus efficace et beaucoup plus difficile à voir.

Le consultant de cette réunion ne cherchait pas leur bien. Il cherchait leur alignement, pour obtenir le résultat pour lequel le CEO l'avait embauché. Il avait simplement la compétence nécessaire pour mener sa mission de gestion de ressources humaines avec un vernis affectif irréprochable.

Une personne avec une grande acuité émotionnelle perçoit avec une clarté parfaite les insécurités, les besoins de reconnaissance et les points de vulnérabilité des gens qui l'entourent.

Si elle est animée par une vraie intention bienveillante, elle va utiliser ce radar pour protéger, pour prendre soin. Mais si elle est guidée par un intérêt stratégique, elle va utiliser ces mêmes informations pour obtenir ce qu'elle veut, sans friction, sans bruit, sans que personne ne puisse vraiment mettre le doigt sur ce qui vient de se passer.

Notre culture d'entreprise a transformé la gestion des émotions en norme sociale. On nous demande de bien faire notre travail, mais aussi de monitorer en permanence nos réactions. De rester calmes. D'exprimer les choses posément. D'accueillir le feedback avec grâce. En gros, nos émotions sont devenues des critères de performance.

Le problème, c'est que plus ces techniques de communication douce se répandent et se perfectionnent, plus notre cerveau doit travailler dur.

Tout d'abord, l'effort nécessaire pour ne plus adapter instinctivement notre façon de nous exprimer au type de personnalité et de relation qu'on a avec la personne qu'on a devant nous, en basculant sur un type d'expression unique, celui de la bienveillance, qu'on utilisera avec tous nos interlocuteurs.

Ensuite, en ce qui concerne ce que les gens nous disent, et comment ils le disent : l'effort pour repérer quand le soin est sincère et quand il est stratégique.

Quand un manager dit avec un calme placide qu'il « accueille notre feedback pour optimiser notre synergie », on doit décoder en temps réel ce qui se joue derrière ce rideau de fumée. Se soucie-t-il vraiment de nous ? Ou est-il en train de désamorcer notre résistance ?

Cette vigilance constante use. Elle use la confiance. Elle use la spontanéité. On finit par douter de tout, même des élans sincères.

Ce qui est troublant, c'est que cette habitude de gérer les relations ne s'arrête pas aux portes du bureau.

On rencontre de plus en plus, dans le cercle amical ou amoureux, des personnes qui maîtrisent un vocabulaire psychologique impeccable. Elles parlent de « poser des limites », de « protéger leur espace mental », de « s'aligner avec leurs besoins ». C'est un langage ultra-propre, presque inattaquable. Impossible de trouver quelque chose à redire.

Sauf que derrière cette façade de maturité parfaite, ces formulations servent parfois de bouclier pour esquiver les responsabilités ordinaires d'une relation. Pour fuir la gêne d'une vraie discussion. Pour maintenir un contrôle rigide sur la dynamique, sans jamais se mettre en jeu, sans jamais prendre le risque de se montrer vulnérable. Là aussi, la technique remplace l'engagement réel.

Quand les mots sont parfaits et que les attitudes respectent tous les codes de la psychologie moderne, la distinction entre la stratégie et la sincérité ne se fait plus à la tête. Elle se fait au corps.

C'est pour ça qu'il vaut la peine de prêter attention à ce signal physique discret qu'on ressent parfois après une interaction pourtant irréprochable en apparence : ce malaise diffus, cette fatigue inexpliquée, ce petit pincement.

Notre corps capte souvent la nuance bien avant notre esprit. Il sent la différence entre quelqu'un qui utilise ses compétences pour nous gérer, et quelqu'un qui utilise son attention pour nous estimer.

L'intelligence émotionnelle n'empêche pas les jeux d'intérêt ou le désir de contrôle. Dans certains cas, elle leur donnera davantage d'efficacité et d'élégance. Au contraire de ce que certains de nos interlocuteurs veulent nous faire croire, on ne vit pas dans le monde des bisounours. Heureusement.

Faites le test : ce week-end, et pendant la semaine prochaine, prenez un instant pour observer si dans votre cercle amical ou au travail, les formes impeccables et le lexique de la bienveillance viennent d’une vraie attention humaine, ou si vous êtes simplement en train d'admirer la dextérité de quelqu'un qui maîtrise les nouvelles règles du jeu.

Signature Cid