par Cid de Andrade. Édition 18 du 27 Juin 2026
Temps de lecture : 4 minutes
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Est-ce qu'on ne se plaindrait pas, aujourd'hui, de ce qu'on désirait tant il y a peu ?
Je croyais avoir repéré le piège. Il m'arrive pourtant encore d'y tomber.
Par exemple, j'entame le grand ménage mensuel et je me plains de la taille de l'appartement où je vis avec mon épouse et nos deux filles depuis dix ans ; ou je râle contre ces week-ends où, à force de vouloir accorder les envies de toute la famille, on finit par ne pas sortir, ce qui, ajouté au télétravail, me donne l'impression de passer ma vie à la maison.
Pourtant, à Rio de Janeiro et à Paris, les deux villes où j'ai vécu avant de venir à Nantes, je logeais dans de petits appartements : rester longtemps à la maison devenait vite un supplice.
Je rêvais d'avoir un jour un peu plus d'espace. Un grand salon pour recevoir les amis et la famille plus confortablement, une chambre assez grande pour un lit plus large, et une chambre pour chacune des filles. Presque tous les jours, je rêvais d'une plus grande habitation, d'un chez-moi où rester serait un plaisir.
Il m'arrive aussi de me plaindre de la solitude de ma vie de travailleur indépendant. Je suis régulièrement en contact avec d'autres humains, par écrit ou en visio, mais je passe l'essentiel de mon temps à travailler seul, ou à “collaborer” avec des intelligences artificielles. Pourtant c'est exactement ce dont je rêvais à l'époque où j'étais salarié au service des autres : être un jour mon propre chef, suivre mes intuitions, ne plus faire la conversation à des collègues avec qui j'avais peu d'affinités, pouvoir travailler depuis n'importe où.
Plus absurde encore, il m'arrive même de me plaindre de nos deux filles. Pourtant toutes deux ont été désirées, planifiées, et je les aime plus que tout. Reste que la cacophonie lancinante de leur “quart d'heure de folie” revient presque à chaque dîner.
Sans parler de la petite qui, après m'avoir juré qu'elle avait bien compris la consigne, ouvrait quand même la porte de mon bureau en pleine visio. Non seulement pour me réclamer des coloriages à imprimer, mais aussi pour pleurnicher devant mes interlocuteurs pendant que j'essayais de lui faire comprendre qu'on verrait ça tout à l'heure.
Parfois, ça m'arrive de basculer vite dans l'agacement, puis dans l'exaspération :
« Pourquoi se comportent-elles comme ça en ce moment ? »
« Quand est-ce qu'on aura enfin des dîners tranquilles, avec de vraies discussions ? »
« Pourquoi je n'ai pas fermé la porte à clé ? »
Suis-je devenu râleur, ou tout simplement ingrat ? Je me suis déjà posé cette question mais je ne pense pas vraiment qu'elle soit capable de décèler le fond du problème.
Je ne crois pas non plus que la gratitude, que tant de coachs et de gourous des réseaux présentent comme le secret unique d'une vie meilleure, suffirait à tout régler. Ce serait trop simple.
Plus le temps passe, plus je me dis que le vrai problème, c'est l'habitude.
À force de nous habituer aux éléments de notre vie, on finit par ne plus les voir clairement. Ils ne disparaissent pas. Ils changent simplement de statut dans notre esprit.
Ce qui était une chance devient un acquis. Ce qui était désiré devient normal. Et ce qui était normal finit parfois par nous peser.
C'est sans doute l'un des mécanismes les plus sournois de la vie adulte.
Surtout quand on a peu à peu obtenu ce qu'on espérait. Les choses précieuses ne perdent pas leur valeur : c'est nous qui perdons aussi peu à peu la capacité de la sentir.
Il faut le reconnaître : il y a des jours où notre chez-nous semble vraiment trop petit, où le travail en solitaire pèse pour de bon, et où les enfants épuisent les nerfs les plus solides. La fatigue existe. La charge mentale aussi. Le quotidien et la routine ont parfois la délicatesse d'un rouleau compresseur, et la canicule du siècle (pour l’instant ?) qu’on vient d’affronter ne fait que surchauffer davantage nos esprits.
Mais il arrive aussi que, dans l'agitation des journées, on commence à ne plus voir ce qu'on a sous les yeux.
Certaines de nos plaintes ne visent pas seulement des difficultés réelles. Elles portent parfois, sans qu'on s'en rende compte, sur des choses qu'on a un jour espérées de toutes nos forces.
Est-ce que ça finit par nous rendre amers ?
Traiter comme un fardeau ce qu'on tenait hier pour une chance, c'est se priver d'une part bien réelle de ce que la vie a de bon. Le vrai danger est là : vivre au milieu de nos propres richesses sans plus les reconnaître.
C'est souvent comme ça que les choses basculent. On ne perd pas tout de suite ce qui compte. On commence par ne plus le voir. Et quand on ne le voit plus, on finit par le négliger.
Deux questions m'aident à appuyer sur le bouton de “reset” quand je sens que je redeviens râleur :
« Qu'est-ce que je traite aujourd'hui comme un problème, alors que je l'aurais appelé, il n'y a pas si longtemps, une chance ? »
« Qu'est-ce que j'ai sous les yeux tous les jours, au point de ne plus le voir ? »
Ce n'est pas une solution miracle. Mais c'est un bon point de départ pour retrouver un peu de netteté dans le regard.

