par Cid de Andrade. Édition 44 du 26 septembre 2026
Temps de lecture : 6 minutes
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« Le bonheur à la maison est le but de toute entreprise humaine. Le Soleil n’éclaire rien qui soit à moitié aussi bon qu’une famille qui rit ensemble autour d’un repas, que deux amis qui discutent autour d’une bière, ou qu’une personne seule qui lit un livre qui la passionne. L’économie, la politique, les lois, les armées et toutes les institutions n’ont de valeur que dans la mesure où elles prolongent et multiplient ces scènes-là. »
Ces lignes ont été écrites en 1945 par C. S. Lewis, poète et écrivain irlandais, professeur à Oxford, auteur du Monde de Narnia et de bien d’autres livres.
Quel culot, surtout à l’époque. En trois phrases, il prend tout ce qu’on considère comme sérieux, l’économie, la politique, les lois, les armées, et range tout ça du côté des outils. Au sommet, il place un dîner, une bière et un livre.
D’habitude, on fait exactement l’inverse. Le sérieux passe d’abord, et les moments simples viennent après, quand il reste du temps, un peu comme une récompense.
Au journal de 20 h, on parle de croissance, de chômage, de déficit. Je n’ai encore jamais entendu un ministre se féliciter du nombre de familles qui ont ri à table ce trimestre. Si l’on suit Lewis, ce serait pourtant l’indicateur le plus pertinent de tous.
Ceci dit, ce serait un privilège de remonter le temps pour boire une petite bière avec Lewis dans un pub, même si je n’aime pas trop la Guinness. Je lui dirais que ranger ces grands sujets du côté des outils ne les rend pas secondaires pour autant. Un outil peut être indispensable.
Pour qu’une famille rie à table, il faut d’abord qu’il y ait de quoi remplir les assiettes, un toit, des enfants en bonne santé, des parents qui ne rentrent pas du travail trop épuisés pour discuter. Il faut un quartier où l’on peut rentrer tard sans avoir peur, et un pays où aucune bombe ne risque de tomber pendant le dîner.
Au contraire des bombes, aucun de ces pré-requis ne tombe du ciel. Ça passe par des salaires, des lois, des hôpitaux, des élections, parfois des armées. Le bonheur à la maison n’arrive pas tout seul chez ceux qui ont compris son importance. Une bonne partie du monde en est privée faute de ces conditions.
L’idée de Lewis est en fait exigeante envers ces institutions. Elle leur fixe un cahier des charges : leur réussite se mesure à ce qui se passe à la maison, autour des tables, le soir et le week-end. Bref, pendant notre temps libre.

“La Talaverita, Sunday Morning NY Times”, Aliza Nisenbaum, 2016, collection particulière
Une fois l’essentiel assuré, les trois scènes qu’il évoque ne demandent presque plus rien. Ni fortune, ni talent particulier. Ce qui n’empêche pas ceux qui ont la chance d’y avoir accès de les sacrifier en premier.
Pourquoi ? J’y vois deux peurs. Celle de déclencher de grands travaux dans sa propre vie, dès qu’on admet que ses priorités sont à l’envers. Celle, aussi, de voir les institutions autrement, puis de devoir l’assumer au quotidien.
Quand une semaine déborde, les réunions restent à l’agenda. Ce qui saute, c’est le dîner qu’on avale debout, l’ami qu’on reporte au mois prochain, le livre qui reste fermé sur la table de nuit. Peut-être aussi parce qu’on les croit toujours disponibles, alors on les laisse attendre.
Sauf qu’à force d’attendre, les enfants grandissent, les amis s’éloignent, et le livre ne déclenche jamais la réflexion qui aurait pu faire de nous une meilleure personne, ou ne serait-ce qu’une personne au regard plus expérimenté.
Un salaire, la croissance, une réforme n’ont de valeur que si, au bout de la chaîne, il en sort davantage de bonheur à la maison.
Une entreprise qui prend à ses équipes leurs dîners, leurs amitiés et leurs heures de lecture pour produire plus a perdu de vue la raison pour laquelle on travaille. Ça tiendra un certain temps. Puis ce manque de sens finira par lui coûter plus cher que ce qu’il lui fait gagner.
Le travail peut être passionnant, j’en sais quelque chose depuis que je vous écris deux fois par semaine. Il reste un moyen, un chemin au mieux.
Même les armées rentrent dans cette logique, et le mot n’a rien d’anodin sous la plume de quelqu’un qui écrit en 1945. Une armée n’a de sens que si elle protège des tables autour desquelles on peut encore rire. Quand elle sert à autre chose, elle détruit ce qu’elle était censée défendre.
Il serait facile de lire tout ça comme une incitation au repli, une invitation à fermer les volets et à laisser le monde tourner sans soi. Je ne crois pas que ce soit son propos.
Lewis m’aurait sans doute répondu, entre deux gorgées de Guinness, que c’est écrit noir sur blanc plus loin dans son essai : les activités collectives sont nécessaires. Il précise seulement quelle devrait être leur utilité.
Il ajoute même que certains doivent parfois sacrifier leur propre bonheur domestique pour qu’il soit mieux partagé. L’infirmière de garde un soir de Noël en serait la parfaite illustration : son réveillon manqué sert à ce que d’autres puissent avoir le leur.
Je suis d’accord avec Lewis : le bonheur à la maison est le but ultime de toutes les institutions, de tous les outils, de tout ce qu’on fait.
Quand je parle de « bonheur à la maison », je ne fais pas l’éloge de la famille traditionnelle. Je ne la vois pas comme une condition indispensable à ce bonheur.
Il peut être celui d’une personne qui vit seule, d’une belle histoire d’amour à deux ou à plusieurs, d’une bande d’amis en colocation. La « maison », c’est notre siège, notre chez-nous, peu importe sa configuration.
On a aussi tous nos petites institutions, à l’échelle de nos vies : un emploi du temps, un métier, des ambitions, des projets. Elles méritent elles aussi d’être réinterprétées à travers cette question : est-ce qu’elles prolongent et multiplient ces scènes de bonheur à la maison, ou est-ce qu’elles les grignotent ?
Un poste mieux payé qui supprime tous les dîners de la semaine. Un déménagement qui éloigne des amis de toujours. Un agenda si rempli qu’il ne reste plus une heure pour un livre. Sur le papier, chacun de ces choix a ses raisons. Si on les regarde par le prisme du bonheur à la maison, ils coûtent parfois bien plus cher qu’ils ne rapportent.
Le bonheur à la maison reste la destination, où que vous soyez et où que vous vous sentiez chez vous.
Auprès de ceux avec qui vous rirez à table, ceux avec qui vous papoterez autour d’un verre, ceux à qui vous prêterez le livre qui vous a tant marqué.

