par Cid de Andrade. Édition 32 du 15 août 2026
Temps de lecture : 8 minutes
Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.
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Pendant plus d'un an, personne n'a su si j'avais lu ses messages.
J'avais désactivé les confirmations de lecture sur WhatsApp. Les petites coches bleues, disparues.
Jusque-là, l'idée m'avait paru impensable. Comment renoncer à savoir si mes messages avaient été lus ? Comment expliquer aux gens que je ne voulais plus qu'ils sachent quand j'ouvrais les leurs ? J'imaginais des malentendus, des explications gênées, des amis vexés.
Rien de tout cela n'est arrivé.
Reprenons du début.
Facebook et Instagram n'ont jamais fait partie de ma vie. TikTok non plus. Ça m'a épargné beaucoup de choses, et ça continue de m'en épargner. Le piège de la connexion permanente, en revanche, je n'ai pas réussi à l'éviter.
Le seul réseau social que j'utilise est LinkedIn, et très peu. Puis il y a WhatsApp. Né appli de messagerie, depuis quelques années en pleine métamorphose forcée pour devenir “réseau”. Je l'utilise énormément depuis quinze ans.
C'est devenu mon principal moyen de communication avec mes proches comme avec mes moins proches. Les emails se font rares, et plus personne n'ose “déranger” quelqu'un avec un appel téléphonique impromptu, cette audace d'une autre époque.
Ma communication à distance passait par l'écrit depuis longtemps : email, SMS, ICQ (eh oui, je suis un dinosaure des internets), le bon vieux Skype, puis l'omniprésent WhatsApp. J'ai été utilisateur de la première heure de chacune de ces applications.
Quand je suis venu vivre en France en 2008, elles ont pris une place considérable dans ma vie. Garder le contact avec mes amis, ne pas perdre leur amitié, c'était un besoin viscéral. Skype m'a tenu relié à eux et à ma famille pendant que je m'en faisais de nouveaux ici.
Puis les confirmations de lecture sont apparues. Les mouchards dans les emails pour savoir s'ils avaient été ouverts, les notifications sur Skype, les petites coches bleues de WhatsApp. J'ai tout de suite compris à quoi ça servait, et je le pense toujours : il y a des moments où savoir qu'un message a été lu rend un vrai service. Un rendez-vous déplacé à la dernière minute. Une information qui ne peut pas attendre. Une consigne qu'il vaut mieux savoir arrivée.
Chez moi, ces petites coches ont déclenché autre chose. Des réflexes, puis des habitudes, puis des comportements franchement malsains, nés d'un usage exagéré et pour de mauvaises raisons.
D'abord est venue la contrainte. Les gens pouvaient m'écrire à toute heure, et la plupart ne s'en privaient pas. Je me suis senti tenu d'être disponible en permanence, sur deux fuseaux horaires.
Ensuite j'ai senti l'attente, chez ceux d'en face. Un appel qui arrive quelques minutes après le message et qui démarre sur ce qui ressemble à une réclamation : « oui, je t'ai envoyé un message tout à l'heure, mais t'as pas répondu ».
Le plus souvent ça restait par écrit, sous forme de relance. « Cid ? » Ou un point d'interrogation tout seul, « ? », qui dit tout : allez, réponds.
Le plus dur se jouait dans ma tête. À la seconde où j'ouvrais un message, un compte à rebours démarrait. L'autre savait que son message était ouvert, donc chaque minute écoulée devenait une minute à justifier.
Mon objectif est devenu d'être ultra-réactif. Irréprochable là-dessus. Que personne ne puisse jamais m'accuser de ne pas avoir été là quand on avait besoin de moi. Il y avait sans doute dans tout ça un peu de peur de perdre mes amitiés d'avant, et l'envie de faire bonne impression sur mes nouveaux amis français. Il y avait aussi le besoin de prouver à mes employeurs et à mes collègues qu'ils avaient bien fait de me choisir, car le flux journalier de messages amenait aussi des sollicitations venues du travail.
J'arrêtais de manger pour répondre. Je répondais au cinéma, le téléphone tenu le plus bas possible pour ne pas gêner mes voisins de siège. Je répondais en pleine randonnée, en vacances. Il m'est arrivé de répondre n'importe quoi, une phrase creuse écrite à la va-vite, uniquement pour arrêter le chronomètre. Ou de laisser un message fermé toute une matinée en sachant très bien ce qu'il contenait.
Je ne voyais pas le sable mouvant qui m'engloutissait un peu plus à chaque mouvement.
L'effet secondaire n'est venu qu'après. À force de me vouloir irréprochable, j'ai fini par attendre exactement la même chose de tout le monde. Puisque je le faisais, je “méritais” qu'on le fasse avec moi. Une question de justice, d'équilibre, de réciprocité.
Quand on me laissait en « vu » pendant des heures, parfois des jours, ça m'agaçait, ça m'attristait ou ça me faisait douter.
« Quel manque de considération. »
« Elle n'a pas trouvé une seule brèche pour me répondre ? »
« Tout ce qu'il a fait depuis est plus important que de me répondre ? »
Alors qu'il existe un million de raisons parfaitement valables d'attendre un peu, ou beaucoup, avant de répondre à un message. Une réunion. Un enfant malade. Une envie de ne rien faire. Une réponse qui mérite d'être écrite au calme.
Il m'a fallu des années, et quelques alertes de ma chérie, pour comprendre à quel point ce rapport à la disponibilité me faisait beaucoup plus de mal que de bien. Ce que j'exigeais des autres était la partie visible, celle qui s'entendait dans mes reproches. Ce que j'exigeais de moi-même faisait beaucoup moins de bruit, et pesait bien plus lourd.
Ce piège n'est pas seulement le mien. Pendant des siècles, ce qui nous a retenus, c'était l'interdit. Aujourd'hui, c'est l'abondance qui s'en charge.
Excès d'informations, de stimuli, de communication. On est sollicité et on sollicite sans arrêt, plusieurs fois par heure, parfois des dizaines de fois. Chaque notification est une petite interpellation existentielle : réponds, donne ton avis, confirme que tu es encore là.
Le résultat est étrange. On a fini par confondre être proche de quelqu'un et pouvoir le joindre n'importe quand. Comme si tenir à quelqu'un donnait un droit d'entrée permanent chez lui, et comme si laisser cette porte ouverte prouvait qu'on tient à lui en retour.
Le rapport s'est inversé : c'est maintenant à celui qui ne répond pas de rendre des comptes. Le retard se justifie. Le silence s'explique. L'absence se négocie. Ne plus être joignable quelques heures, parfois quelques minutes, est devenu un privilège rare.
L'ironie, c'est que cette disponibilité permanente abîme souvent ce qu'elle prétendait protéger : l'attention se dilue, les conversations se vident de leur contenu, ce qui devait rapprocher finit en bruit de fond.
Une nuance s'impose. Tout le monde ne peut pas se permettre de disparaître quelques heures. Il y a des métiers où la réactivité fait partie du contrat. Il y a les parents de tout-petits, et ceux qui accompagnent un proche malade. Ce dont je parle ici, c'est de tout le reste, de cette immense zone grise où rien n'oblige à répondre maintenant, sauf nous-mêmes.
Tout cela rend beaucoup plus difficile une des plus grandes conquêtes émotionnelles du développement humain : la capacité d'être seul.
Rien à voir avec l'isolement, il s'agit de pouvoir exister sans être convoqué en permanence, et sans convoquer les autres en permanence non plus. Être capable d'habiter sa propre expérience sans besoin d'aide, de validation ou de compagnie, sans avoir à la transformer immédiatement en réponse pour quelqu'un.
Il y a trois ou quatre ans, j'ai attrapé une branche et je me suis extrait du sable mouvant. J'ai dû me faire un peu de mal et couper le truc à la racine : ces fameuses confirmations de lecture, désactivées pendant plus d'un an.
Ce qui comptait le plus, c'était de ne plus rien savoir du sort de mes propres messages une fois envoyés. C'est de là que venait l'essentiel de mon stress et de mes ruminations.
Les premières semaines ont été difficiles, le sujet me martelait la tête. Puis ça s'est estompé et je me suis adapté. Une poignée de personnes m'ont demandé pourquoi. Les autres n'ont rien remarqué, ou l'ont remarqué et s'en fichaient. Avec le recul, ça ne m'étonne pas, et je trouve ça rassurant.
Il y a quelque chose de réparateur à laisser filer une demi-journée sans répondre à personne. Ce n'est dirigé contre personne. On a besoin de moments où l'on ne réagit à rien. Des heures pendant lesquelles on arrive à se concentrer sur quelque chose, ou à laisser l'esprit partir où il veut.
Je me souviens du premier message que j'ai laissé volontairement de côté. Un dimanche après-midi, j'ai lu les deux premières lignes dans la notification, j'ai posé le téléphone sur la table et je suis retourné à ce que je faisais. J'attendais la culpabilité. Elle n'est pas venue. À la place, quelque chose d'un peu absurde et de très agréable, la sensation d'avoir récupéré un morceau de mon dimanche. J'ai répondu le lendemain matin. Personne n'en est mort.
Depuis, quel soulagement. Quelle liberté de pouvoir répondre tout de suite... ou pas... ou jamais.
Au bout d'un peu plus d'un an, j'ai rallumé les confirmations de lecture. Je voulais savoir si j'étais capable de m'en servir autrement, maintenant que je voyais les enjeux avec d'autres yeux. Ça a fonctionné. Aujourd'hui, une coche bleue m'informe sans me commander : je vois que mon message est arrivé, et je m'arrête là. L'outil a retrouvé sa place, celle d'un outil.
La bonne nouvelle, c'est que la sortie coûte bien moins cher qu'on l'imagine. Je n'ai coupé aucun lien, je n'ai ni abandonné ni fâché personne. Mes amitiés ont tenu, et elles se portent même mieux : aujourd'hui, quand j'écris à quelqu'un, c'est que j'en ai envie et que j'ai quelque chose à dire.
Il y a une différence entre exister et être disponible. Beaucoup de gens sacrifient l'existence pour préserver la disponibilité, sans jamais s'en rendre compte.
Récupérer notre droit à l'indisponibilité, c'est peut-être ça, la liberté qui reste.
Deux questions pour vous ce week-end :
Quelles confirmations de lecture ou notifications pourriez-vous éteindre, ne serait-ce qu'une semaine, pour voir ce que ça fait ?
Parmi tous les messages qui attendent une réponse de votre part, combien demandent vraiment une réponse immédiate ou dans la même journée ?
Ce qui m'a le plus surpris, c'est ce qui a rempli l'espace libéré. Des conversations plus longues, des dîners sans téléphone sur la table, des après-midis entiers où personne ne sait où je suis, sans que ça pose le moindre problème. Rien de spectaculaire, aucun grand changement de vie. Simplement une existence un peu plus habitée, et une tête beaucoup plus calme.
Il reste un dernier effet, et c'est peut-être le plus beau. Le jour où l'on cesse d'exiger de soi-même une réponse immédiate, on cesse aussi de l'exiger des autres. Ça laisse à ses proches un peu d'air, sans qu'on ait eu besoin de leur en parler. C'est l'une des rares libertés qu'on peut s'offrir à soi-même tout en l'offrant à l'autre, sans qu'il ait quoi que ce soit à faire pour la recevoir.

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