par Cid de Andrade. Édition 25 du 21 juillet 2026

Temps de lecture : 10 minutes

Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.

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Souvent, c'est pendant l'été, quand le pays tourne au ralenti, que même ceux qui ne sont pas en vacances arrivent enfin à lever la tête du guidon. Nous prenons tous un peu de recul, faisons le bilan d'une année de plus, et estimons où nous en sommes dans nos carrières. De toute façon, il n'y a pas de bon ou mauvais moment pour affronter le dilemme : « Alors, je reste encore un peu ou je change ? ».

Je ne compte plus le nombre de fois, depuis le début de ma vie professionnelle, où l'on m'a posé la question : « J'ai une décision importante à prendre pour ma carrière, et je n'arrive pas à trancher. Si c'était toi, tu ferais quoi ? »

Parfois la personne qui me pose la question voit en moi quelqu'un capable de donner de bons conseils à ce sujet. Parfois c'est seulement un ami ou un collègue qui a besoin de vider son sac : je suis davantage témoin de la question qu'on ne me la pose vraiment, on cherche mon soutien plutôt que mon avis.

Le décor est presque toujours le même. D'un côté, rester là où l'on est, dans un poste, une entreprise, une équipe que l'on connaît. De l'autre, partir vers autre chose : un nouveau job, une nouvelle boîte, un nouveau métier parfois. Et entre les deux, cette impression désagréable de jouer à pile ou face avec des années de sa vie.

J'ai dû moi aussi affronter ce genre de dilemme et j'ai fini par me construire une façon de réfléchir à ces moments-là. Ce n'est pas une recette magique, mais ça m'aide à y voir clair, et ça a aidé pas mal de gens autour de moi. Le point de départ est un souvenir de cours de physique, quelque part au collège.

Vous souvenez-vous qu'il existe deux formes d'énergie, potentielle et cinétique ? L'énergie potentielle, celle qui est stockée dans un objet, en réserve, prête à servir. Et l'énergie cinétique, celle qui se libère dans le mouvement, qui s'exprime, qui agit. La première, c'est ce qui pourrait être. La seconde, c'est ce qui est, ici et maintenant.

Cette vieille leçon de physique est devenue, avec le temps, ma grille de lecture pour les carrières. Parce qu'à bien y regarder, une carrière n'est pas beaucoup plus qu'un mélange de ces deux énergies.

L'énergie cinétique d'une carrière est très simple à identifier, c'est la partie que tout le monde comprend d'instinct. C'est tout ce qui produit de la valeur concrète, tout de suite : le salaire, les primes, les parts dans l'entreprise. Ce qui tombe sur le compte en banque à la fin du mois et qui paie les factures. Le temps précieux des cinq semaines de congés payés par an. Bref, ce qui fait tourner mois après mois les engrenages de cette vie qu'on mène.

Et puis il y a l'énergie potentielle de carrière : tout ce qui, une fois converti en énergie cinétique, crée du mouvement et donc de la valeur, plus tard. Ça prend la forme des compétences qu'on accumule, des connaissances qu'on emmagasine, du réseau qu'on tisse.

Des choses qui ne rapportent rien aujourd'hui, mais qui composent lentement les unes avec les autres, comme des intérêts, et qui se tiennent prêtes à être activées le jour venu. Cette partie-là est beaucoup plus floue, plus difficile à saisir, et j'y reviendrai en détail plus loin.

Je m'arrête d'abord quelques instants sur une nuance importante : cette énergie potentielle ne vient pas seulement de ce que l'on construit au travail. On en porte souvent en soi sans avoir jamais eu l'occasion de la libérer.

Pensez à quelqu'un doté d'une éloquence rare, capable de captiver une salle entière, mais qui n'a jamais pu s'en servir dans son métier. Ou quelqu'un diplômé d'une école d'ingénieur et fort de dix ans d'expérience dans l'industrie automobile, devenu chauffeur Uber à temps plein depuis un certain temps, par la force des circonstances.

Le talent, les compétences, tout est là, intact, en réserve, prêt à l'emploi. Il ne manque qu'un contexte pour se transformer en valeur concrète. C'est exactement l'objet posé en haut de la pente : toute son énergie potentielle est là, qu'il descende un jour ou qu'il reste perché là-haut. Une carrière fonctionne pareil. On trimballe presque tous des réserves qu'on n'a encore jamais eu l'occasion de dépenser.

Une carrière saine, au fond, c'est une histoire longue où du potentiel se transforme petit à petit en action et donc en résultat concret. Le problème, c'est que la plupart des gens ne se focalisent que sur le présent et n'essaient d'optimiser que pour lui. Ils regardent l'énergie cinétique, le salaire, le “package”, et oublient complètement l'autre moitié de l'équation.

Une petite matrice pour se situer

J'aime bien visualiser tout ça sous la forme d'une matrice, un simple carré divisé en quatre. En abscisse, l'énergie cinétique, l'action qui existe déjà, les résultats d'aujourd'hui. En ordonnée, l'énergie potentielle, celle qui pourra un jour générer du mouvement. Votre poste actuel se trouve quelque part dans ce carré, selon le dosage de l'une et de l'autre. Et ce carré se découpe en quatre zones, qui représentent chacune une situation très différente.

En bas à gauche, peu de potentiel et peu de cinétique : la zone morte. On n'accumule rien pour l'avenir, et on ne gagne pas grand-chose au présent. Ni argent, ni compétences, ni perspective. Peu de gens y restent volontairement. Logiquement, toute personne devrait être capable de fuir cette zone, et pour cause.

En bas à droite, peu de potentiel mais beaucoup de cinétique : la zone piège. On gagne bien sa vie, très bien parfois, mais on ne construit plus rien pour la suite. C'est un piège, précisément parce que l'éclat du salaire peut être aveuglant. Il masque le fait qu'on n'apprend plus, qu'on ne progresse plus, qu'on ne rencontre plus personne qui nous tire vers le haut. C'est confortable, ça brille, et ça se paie plus tard, souvent d'un coup.

En haut à gauche, beaucoup de potentiel mais peu de cinétique : la zone de réserve. Beaucoup y est accumulé, et pourtant rien ne se transforme encore en valeur concrète au présent. Parfois c'est un choix assumé : on gagne peu parce qu'on investit tout dans la suite, on apprend, on se forme, on tisse son réseau, on arrose des graines qu'on sait devoir percer la terre un jour. On ne voit encore rien pousser, et pourtant tout se joue là.

Mais on peut aussi se retrouver là sans rien construire du tout. On porte alors en soi un talent, une aptitude, un potentiel bien réel, qu'on n'a pourtant jamais transformé en quoi que ce soit, faute d'avoir su, pu ou voulu le mettre en mouvement.

Il y a aussi le cas de ceux qui sont contraints de mettre entre parenthèses des compétences déjà éprouvées, qui redeviennent alors de l'énergie potentielle. Aucune graine n'est arrosée. Le potentiel dort, intact, comme l'objet resté en haut de la pente. Et il peut dormir longtemps, parfois toute une vie, si personne ne décide de le faire descendre.

En haut à droite, beaucoup des deux : la zone idéale. On accumule pour l'avenir tout en gagnant bien sa vie au présent. Le point d'équilibre parfait. C'est là qu'on aimerait tous se trouver.

Deux questions face à une décision

Une fois cette carte en tête, une décision de carrière se ramène à deux questions simples. Où se situe mon poste actuel sur la matrice ? Et où le nouveau poste me déplacerait-il ?

À partir de là, tout devient plus lisible : si vous êtes dans la zone morte, n'importe quel mouvement sera une amélioration. Il n'y a pas grand-chose à perdre, et tout à gagner.

Si vous êtes dans la zone piège, monter droit vers la zone idéale est une évidence, à saisir sans hésiter. Bouger vers la zone de réserve mérite réflexion, mais tout dépend du contexte de vie. Quelqu'un qui a peu de responsabilités, pas d'enfants, pas de personne à charge, a bien plus de latitude pour troquer du salaire contre du potentiel.

Quelqu'un qui fait vivre une famille doit peser cet arbitrage autrement. Ce n'est pas une question de courage, c'est une question de saison de vie.

Si vous êtes dans la zone de réserve, filer vers la zone idéale ne se discute pas non plus. Mais attention au mouvement inverse, celui qui vous ferait glisser vers la zone piège. C'est l'erreur de carrière la plus courante que je connaisse. Le salaire proposé brille tellement qu'il fait oublier tout le sens qu'on trouvait à construire, à apprendre, à progresser. On signe pour l'argent, et on se réveille quelques années plus tard vidé de ce qui nous nourrissait. Méfiez-vous de ce piège-là plus que de tout autre.

Et si vous êtes déjà dans la zone idéale, tout mouvement ressemblera à un pas en arrière. Il existe de rares exceptions qui justifient de repasser temporairement par la zone de réserve, à condition d'être honnête avec soi sur leur véritable caractère exceptionnel.

Une chose à garder en tête : vous n'êtes pas obligé de tirer votre énergie potentielle de votre seul poste principal. Si votre poste vous rapporte bien mais vous laisse sur votre faim côté apprentissage, vous pouvez parfois aller chercher ce potentiel ailleurs. Un projet à côté, une activité annexe, quelque chose qui compose pour l'avenir pendant que le poste principal assure le quotidien. C'est une autre manière d'éviter la zone piège, en diversifiant un peu son portefeuille, si je peux me permettre le vocabulaire.

Les 4 vecteurs d'énergie potentielle

L'énergie cinétique ne pose jamais de problème de compréhension : ce sont les récompenses immédiates, mois après mois. L'énergie potentielle, elle, reste plus floue. Voici les quatre choses qui, à mon sens, la nourrissent vraiment.

  1. La densité de talent autour de soi. On monte ou on descend au niveau des gens qui nous entourent. Quand on travaille avec des personnes exceptionnelles, on absorbe leurs standards, leur rythme, leurs réflexes, presque par osmose, sans même s'en apercevoir. Un environnement où le talent est dense comprime les cycles d'apprentissage et vous force à grandir plus vite que vous ne l'auriez fait seul.

  2. La croissance du marché. Un secteur qui traverse une bonne période rend tout plus facile. C'est un vent dans le dos pour vos compétences, votre progression, l'éventail des opportunités qui s'ouvrent à vous. Dans un marché en pleine expansion, même les joueurs moyens ont l'air de stars, et les bons joueurs signent des trajectoires hors normes. À l'inverse, un marché qui stagne ou qui décline crée un vent de face que même les meilleurs peinent à remonter. C'est très difficile de nager à contre-courant, peu importe la force du nageur. Il ne suffit pas de choisir une entreprise : il faut aussi regarder l'état du marché dans lequel elle évolue.

  3. La qualité du leadership au-dessus de soi. Votre responsable est souvent la variable la plus déterminante de votre développement sur le long terme. Un bon manager crée un cadre où vous êtes stimulé, où l'on vous fait confiance, où l'on vous accompagne et où l'on vous pousse vers un inconfort qui fait grandir. Un mauvais manager, lui, vous pose un plafond au-dessus de la tête. Il limite votre exposition, étouffe votre prise de risque, rétrécit le champ de ce que vous croyez possible. Privilégiez les environnements où l'on investit dans les gens, pas seulement dans les résultats.

  4. La stimulation intellectuelle. C'est un signal fort de croissance future, parce que la curiosité compose exactement comme le capital. Vous voulez être dans un environnement qui vous fait vous sentir vivant intellectuellement. Où les problèmes sont intéressants, où les défis vous étirent, où l'on vous oblige à penser plus profondément. Quand l'esprit est vraiment engagé, on développe de nouvelles compétences sans effort, on poursuit de nouvelles idées, et on se met en mouvement presque naturellement.

Prendre un peu de hauteur

Alors une question à se poser, tranquillement, sans se presser : où suis-je sur cette matrice aujourd'hui ?

Et cette autre, peut-être plus dérangeante : est-ce que je confonds l'éclat du salaire avec la vraie valeur de ce que je suis en train de construire ?

Et une dernière, plus intime : est-ce que je porte en moi une réserve, un talent, une aptitude, que je n'ai encore jamais eu l'occasion de libérer ?

Que vous soyez face à une décision en ce moment même ou pas du tout, cette matrice vaut le coup d'être sortie de temps en temps. Ne serait-ce que pour se situer, poser un regard honnête sur où l'on en est et sur ce qu'on cherche vraiment pour la suite.

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