par Cid de Andrade. Édition 28 du 1er août 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.

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Il m'arrive souvent de prêter mon téléphone à ma fille de douze ans, qui n'a pas encore l'âge d'avoir le sien. En général c'est pour mettre de la musique dans la voiture, ou pour discuter avec ses copines sur WhatsApp.

Mais en jetant un œil aux historiques de visionnage d’Instagram ou de Youtube, je vois bien qu'elle en profite pour tricher un peu : une fois l’appel vidéo avec les copines terminé, elle enchaîne quelques dizaines de vidéos courtes.

Au début, ça m'agaçait. J'avais l'impression qu'elle polluait mon historique et je n'avais aucune envie que l'algorithme de Youtube finisse par me prendre pour un grand fan de K-pop ou de tutos de “skin care”.

Avec le temps, j'ai pourtant changé d'avis. Parce que cet historique m'apprend en réalité beaucoup de choses. Ce qu'elle regarde, ses intérêts du moment, et surtout les intérêts du moment de l'algorithme : ce qu'il essaie de lui faire avaler.

Il parie qu'elle va accrocher sur certains thèmes, et vu la quantité colossale de statistiques de visionnage dont il dispose, il a sans doute raison.

Comme le comportement humain me fascine, ça me donne aussi une sorte d'avant-poste. Je repère certaines tendances chez les jeunes avant d'en entendre parler dans la presse ou ailleurs.

C'est comme ça qu'un jour, je suis tombé sur une vidéo dont le titre m'a tout de suite intrigué : « POV : Tu vis seule à New York et t'as pas d'amis. »

Une jeune femme y explique qu'elle est introvertie, qu'elle vit seule, sans enfants et sans amis. On la suit dans sa soirée. Elle rentre du travail, réchauffe son dîner, s'installe devant une série. Il ne se passe rien de plus.

Sur le moment, j'ai cru à un cas isolé. Mais les jours et les semaines qui ont suivi, la même chose est revenue encore et encore. Plusieurs jeunes femmes différentes, chacune filmant ses soirées en solo. Une vidéo, puis dix, puis une déferlante. J'ai fini par comprendre qu'il s'agissait d'une tendance de fond.

Le concept est toujours le même : filmer une soirée tranquille, seule chez soi, et la partager avec des inconnus. Et leur public semble être très majoritairement composé de jeunes femmes qui ressentent la même chose.

De fil en aiguille, je me suis mis à creuser. Il m'a suffi de trouver quelques articles et quelques chiffres pour que je commence à relier les points. Une étude publiée il y a quelques années dans une revue de l'American Psychological Association avait déjà passé en revue des centaines de recherches menées entre 1976 et 2019. Le constat est net : sur toute cette période, le sentiment de solitude chez les jeunes adultes n'a cessé de progresser.

Année après année, doucement, la courbe monte. Vues comme ça, ce qu'on appelle aujourd'hui les “influenceuses de la solitude” n'ont rien inventé. Elles mettent un visage sur un phénomène que les chercheurs observent depuis bientôt un demi-siècle.

Ce qui frappe, c'est le silence qui entoure cette solitude. Elle ne fait pas de bruit. On la confie rarement, surtout quand on est jeune et qu'on a grandi en apprenant à tout montrer de sa vie, sauf ce qui ne va pas. Ces vidéos sont l'un des rares endroits où elle s'avoue à voix haute. Et c'est toute une génération qui se reconnaît dedans.

Le simple fait que cette solitude s'affiche aujourd'hui de cette façon sur les réseaux en dit long. Il est fort probable que ce soit parce qu'elle a déjà atteint un niveau préoccupant. Il s'agit peut-être d'un cri d'alerte. Ou alors, plus sordide encore, ces jeunes femmes solitaires ont été aspirées elles aussi par l'engrenage de la notoriété à tout prix, là où tout devient un prétexte à faire des vues, puis à les monétiser.

N'ayant pas de vie cool à exhiber, elles se mettent à exhiber leur “misère” sociale, sans doute leur seule façon de se plier au jeu de la mise en scène permanente.

Dans les deux cas, ça revient au même : la solitude des jeunes a grimpé de plusieurs crans.

Une même vidéo, une femme qui filme sa soirée tranquille chez elle, peut produire deux effets opposés. Pour certaines, elle apporte du réconfort : je ne suis pas la seule, c'est normal, ça va aller. Pour d'autres, elle finit par rendre la solitude presque désirable, comme un mode de vie qu'on aurait choisi.

Je ne saurais pas dire lequel de ces deux effets est le plus probable, mais je reste optimiste. Parce qu'au fond, ce qui se joue là est peut-être le début de quelque chose de bon.

À force de se croiser dans les commentaires, de se répondre, de se reconnaître, ces femmes finissent par former une sorte de communauté. Des inconnues qui, sans ces vidéos, ne se seraient jamais trouvées. Ça s'est déjà vu : des gens qui partageaient leur quotidien et leurs histoires en ligne ont fini par bâtir de vraies communautés, parfois de vraies amitiés. Rien n'empêche que ces femmes-là tissent les mêmes liens.

Mais en prenant du recul, je me dis que ces vidéos ne sont qu'un symptôme. Le problème est bien plus large, et il ne touche pas que les jeunes.

La solitude des personnes âgées, on la connaît bien. On en lit, on en entend parler depuis des années, au point de presque s'y être habitués. Ce qui est nouveau, c'est l'ampleur qu'a prise celle des jeunes.

Un jeune qui se sent seul, ça a toujours existé, mais ça restait une exception. Aujourd'hui, c'est devenu une part non négligeable de toute une tranche d'âge. Une solitude d'un genre inédit, nourrie et amplifiée par tout ce qui a changé dans nos vies depuis qu'on est connecté en permanence.

Jeunes et vieux, deux solitudes, chacune à un bout de la vie.

Et au milieu, il y a nous, les générations qui ne sont plus jeunes mais pas encore vieilles. On va se retrouver pris en étau. D'un côté, nos parents déjà âgés, qu'il faudra empêcher de sombrer dans la solitude des vieux. De l'autre, nos enfants, qu'il faudra empêcher de sombrer dans celle des jeunes. Deux fronts à la fois.

Ça se complique encore quand on regarde plus loin. Dans dix ou quinze ans, les jeunes d'aujourd'hui, ceux qui encaissent déjà tout ça, seront des trentenaires. De vrais adultes, en théorie. Sauf que beaucoup y arriveront avec une santé mentale ou émotionnelle abîmée bien avant l'âge où l'on est censé pouvoir porter les autres.

Rien ne garantit que les générations du milieu de demain auront encore les épaules pour tenir les deux bouts.

C'est pour ça qu'une chose me paraît aujourd'hui plus importante que jamais : reconstruire le pont entre ces deux extrêmes.

Davantage d'entraide et de transmission, dans les deux sens. Que nos lieux de vie, nos espaces culturels, nos écoles, tous les endroits où l'on passe nos journées, redeviennent beaucoup plus mélangés qu'ils ne le sont.

Pour moi, le “vivre ensemble” le plus urgent à court terme, c'est celui des générations. C'est peut-être la seule direction encore viable si l'on ne veut pas que tout finisse par céder.

Je suis persuadé que la jeunesse qui se sent seule et la vieillesse qui se sent seule ont sûrement beaucoup plus à s'offrir l'une à l'autre qu'on ne l'imagine.

Fougue et optimisme, mélangés à la capacité de recul et à une certaine sagesse.

Et si une bonne partie des idées pour résoudre nos problèmes actuels venait, dans les prochaines décennies, de ce mélange ?

Voici quelques exemples de vidéos postées par des “influenceuses de la solitude” :

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