par Cid de Andrade. Édition 23 du 14 juillet 2026
Temps de lecture : 6 minutes
Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.
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L'autre jour, au restaurant, j'ai pris un menu “entrée + plat + dessert” parce que sur la carte tout avait l'air irrésistible. Au milieu du plat principal, je n'avais déjà plus faim. Mais j'ai continué. J'ai même attaqué le dessert. Je l'ai mangé jusqu'au bout alors que j'étais repu. Je n'aime pas gâcher la nourriture, et puis il y avait l'argent : l'investissement était fait, l'addition ne changerait pas, quoi que je fasse.
Je l'ai fait en sachant pertinemment que trop de nourriture ne rime pas avec bonne santé. Je suis donc sorti du restaurant un peu écœuré, en me disant que finalement j'avais payé deux fois. Une fois avec ma carte bleue, une fois avec mon corps.
Ce petit moment trivial du quotidien illustre quelque chose qu'on fait tous, tout le temps, le plus souvent sans le voir. Et ça porte un nom.
En français, on parle du “biais des coûts irrécupérables”. Le principe tient en une phrase : on continue à investir dans quelque chose à cause de ce qu'on y a déjà mis, même quand ça n'a plus aucun sens.
Un coût irrécupérable, c'est tout ce qu'on a déjà dépensé et qu'on ne récupérera jamais, quoi qu'on décide ensuite.
De l'argent, du temps, de l'énergie, des sentiments. Le repas est payé, que je finisse l'assiette ou non. En toute logique, ce que j'ai déjà dépensé ne devrait donc plus peser dans ma décision de continuer ou d'arrêter. Seul devrait compter ce qui m'attend après.
Le problème, c'est que notre cerveau déteste l'idée de gâcher. Alors il s'accroche.
L'un des exemples les plus connus en France, c'est le Concorde. Ils ont continué à financer l'avion pendant des années en sachant qu'il ne serait jamais rentable, parce qu'ils avaient déjà tellement investi qu'arrêter paraissait impensable. À tel point que certains économistes ont longtemps appelé ce biais le “syndrome du Concorde”.
Mais au-delà des entreprises et des grands projets, c'est avant tout un biais humain.
Il y a ce pull que j'ai acheté il y a deux ans, dont la couleur finalement ne me va pas et qui gratte un peu. Je ne l'aime pas. Et pourtant je le ressors de temps en temps, parce que le laisser au fond du placard reviendrait à reconnaître que je l'ai payé pour rien.
J'ai un ami qui voulait transformer un coin de son garage en atelier. Au fil des mois, l'envie est passée, mais il a continué à acheter du matériel, parce que s'arrêter aurait voulu dire perdre tout ce qu'il avait déjà mis dedans.
Ces exemples sont presque rigolos. Le problème, c'est que le même mécanisme s'applique à des choses beaucoup plus importantes.
Je connais des parents qui forcent leur fille à continuer l'instrument de musique. Ça fait des mois qu'elle les supplie d'arrêter, et chaque cours est devenu un calvaire. Leur argument : elle en fait déjà depuis trois ans, ce serait « dommage de tout gâcher maintenant ».
J'ai une amie de jeunesse qui était déjà en couple quand je l'ai connue, à la fin des années 90. Presque trois décennies plus tard, ils sont toujours ensemble, et elle en est très fière. Elle adore que les amis citent son couple comme un modèle de relation qui dure.
Ils s'apprécient toujours, mais ça fait au moins 10 ans que les amis proches savent que cette relation ne lui convient plus, ne la rend plus heureuse. Ce qui la retient, c'est qu'elle est tellement attachée à ce « patrimoine », toutes ces années accumulées, que pour l'instant elle n'envisage pas de « tout jeter » pour « redémarrer de zéro ».
De mon côté, mon plus gros coût irrécupérable, je l'ai vécu au travail.
Pendant plusieurs années, j'ai exploité un filon qui marchait très bien. J'y avais investi énormément : des outils, du temps, des compétences que j'avais mis longtemps à acquérir. Puis le marché a commencé à bouger. Doucement d'abord, puis franchement. Le filon rapportait de moins en moins. Et j'ai continué à miser dessus, bien après le moment où j'aurais dû lever le pied.
Pourquoi ? Je voyais pourtant bien que ça s'essoufflait. Continuer me semblait plus raisonnable que de tout arrêter, vu tout ce que j'y avais mis. J'avais peur de tirer un trait sur tout ce travail. Résultat, je suis resté accroché à ce qui avait marché hier, sans l'agilité nécessaire pour changer de cap à temps.
Avec le recul, je comprends mieux ce qui me bloquait. Deux questions tournaient dans ma tête sans que je les formule vraiment.
La première : et après, je fais quoi ?
La seconde, plus sourde et plus effrayante : est-ce que tout ce que j'ai construit jusqu'ici part à la poubelle ?
C'est cette seconde question qui fait le plus mal. Parce qu'arrêter ressemble à un aveu. L'aveu que tout ce temps, tout cet argent, tous ces efforts n'auront servi à rien. Et tant qu'on n'a pas répondu à cette seconde question, on n'ose même pas regarder la première en face.
Pourtant, il existe un réflexe plutôt simple pour s'en sortir.
Quand on hésite à arrêter quelque chose, on se demande presque toujours combien on a déjà mis dedans. C'est exactement la question qui nous enferme. Ce qui est dépensé est dépensé. L'argent du repas, les années de travail, l'effort déjà fourni, rien de tout ça ne revient, qu'on continue ou qu'on arrête.
La seule question qui mérite notre énergie, c'est celle de la suite.
Une fois qu'on a compris que ce qu'on a mis dedans est perdu de toute façon, la vraie question devient simple:
« Est-ce que ce que je libérerais en arrêtant peut me rapporter bien plus, avec un peu de patience, que ce que je crois perdre aujourd'hui ? »
Si oui, on tient notre réponse.
Et ce qui m'a le plus surpris, les fois où j'ai répondu oui et où j'ai fini par lâcher, c'est le soulagement.
Toute cette énergie qu'on dépensait à maintenir quelque chose à bout de bras redevient disponible pour autre chose. Le plus dur, c'est l'instant juste avant. Après, ça va vite mieux.
Je vous envoie cette édition un 14 juillet, et je ne peux pas m'empêcher d'y voir un écho.
On retient de la Bastille une prison terrible, symbole de tous les abus. En 1789 la réalité était plus prosaïque : une forteresse énorme et hors d'âge, très coûteuse à entretenir, laissée presque à l'abandon depuis longtemps, où ne croupissaient plus que sept prisonniers le jour de sa chute.
Louis XVI songeait d'ailleurs à la démolir depuis des années pour y aménager une place. On la gardait debout surtout pour ce qu'elle représentait, bien après qu'elle avait perdu son utilité.
C'est un coût irrécupérable à l'échelle d'un pays, un coût vieux de plusieurs siècles, et pourtant on y retrouve le même réflexe que devant une assiette de trop ou un vieux pull qu'on n'aime plus.
On s'accroche à ce qu'on a bâti, longtemps après que ça a cessé de nous servir. Jusqu'au moment où on accepte enfin de regarder devant, et de tourner la page.

