par Cid de Andrade. Édition 33 du 18 août 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.

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Nous venons de passer un excellent week-end à une quarantaine de minutes de Saumur, avec un couple de très bons potes nantais, dans la maison des parents de notre ami. Les parents sont partis en vacances, nos amis gardent la maison et les chiens pendant leur absence.

Ils ont deux filles de l'âge des nôtres, on se sent complètement à l'aise avec eux, c'est fluide, on papote de tout et de n'importe quoi, on se marre bien. Quarante-huit heures d'apéro, de far niente au bord de la piscine, de lecture et de sieste, avec quelques parties de loup-garou avec les filles le soir.

Pendant deux jours, on n'a donc pas fait grand-chose. Ce qui m'a laissé tout le temps de regarder autour de moi, et il y avait de quoi.

On nous avait déjà parlé de cette maison. Elle était déjà grande à l'époque où notre ami y a grandi, puis elle a reçu il y a quelques années une extension énorme, ses parents arrivant à la retraite avec l'envie d'un lieu capable d'accueillir une bonne partie de leur très grande famille. J'ai compté six salles de bain. Pour les chambres, j'ai perdu le compte.

Ce qui m'a interpellé dès l'entrée, c'est la décoration.

Sans trop exagérer : chaque mètre carré de l'énormissime salon-cuisine est meublé, et chaque centimètre carré de chaque meuble est peuplé d'objets, utiles ou purement décoratifs. Des sculptures de toutes les tailles, certaines à taille humaine, ramenées des quatre coins du globe au fil de leurs voyages. Une dizaine de grandes pièces en Lego au milieu de tout ça, une caravelle, le Colisée, la Tour Eiffel, un tractopelle, parce que c'est apparemment une passion de monsieur depuis toujours. Des dizaines de photos de famille de toutes les époques. Cette édition entière n'y suffirait pas.

Puis il y a le couloir, un cabinet de curiosités à lui tout seul, qui mène à un petit salon caché au cœur de la maison. C'est là que la densité et la variété atteignent leur apogée : plusieurs têtes d'animaux empaillés (c'est une fratrie de chasseurs), une multitude d'objets d'Asie, d'Afrique et des Amériques, en plus de tout ce qui vient d'Europe évidemment, des tableaux et des photos sur tous les murs.

Ça faisait très longtemps que je n'étais pas entré dans une maison avec une telle personnalité. L'explorer a été jouissif.

Les mots rococo et baroque m'ont traversé l'esprit. Par moments, j'ai repensé aux photos que j'ai vues de la maison de Salvador Dalí. En vérité, aucun de ces mots ne convient, et aucune comparaison non plus, pour une raison simple : c'est leur style à eux, né de leur vie, de leur parcours, de leurs voyages, de leurs goûts, de leurs histoires.

On voit immédiatement l'importance qu'ils accordent à la “décoration”. Pourtant, ils n'ont jamais décoré leur maison. Ils n'ont jamais choisi un style pour ensuite meubler et décorer en conséquence. Leur déco est en réalité une immense collection de vie. Des objets d'art en font partie, mais on y trouve surtout tout ce qu'ils ont ramassé et voulu garder de chaque époque et de chaque voyage. Une accumulation, une construction, une superposition de couches.

Je n'ai pas eu une seconde l'impression d'être dans une maison lambda. J'étais chez eux. Alors qu'ils étaient absents, j'ai eu l'impression de faire un peu leur connaissance, grâce à ce que leurs pièces de vie racontent. À tel point que si j'ai un jour l'occasion de discuter avec eux, la conversation sera facile dès la première minute. Leur maison m'a déjà fourni des dizaines de sujets.

En repartant, une pensée un peu triste m'est venue : ce genre de maison est devenu rare. Je crois savoir pourquoi.

Pendant deux décennies, le minimalisme s'est installé comme une religion pour les créatifs et les designers, puis pour à peu près tout le monde. Sa promesse était séduisante : nous libérer de l'encombrement, nous offrir un art de vivre plus calme, plus clair, plus léger.

À la sortie, ce grand dépouillement nous laisse un héritage que personne n'avait vu venir. Une forme de vide. Un vertige culturel et intime.

Né comme un geste de résistance face à la société de consommation, le minimalisme s'est peu à peu mué en prison esthétique. Des murs blanc cassé aux allures de salle de musée. Tout cela a fini par évincer le désordre charmant des collections personnelles, les goûts un peu tordus, les manies assumées.

Côté vestimentaire, la sobriété s'est imposée comme la seule façon, ou presque, d'exprimer bon goût et raffinement. Ce qui sort du rang, par la couleur ou par la forme, sera vite accusé d'être « olé olé », « chamarré », « rococo », ou franchement ringard.

Vous avez remarqué ? Ces mots-là, rococo en tête, ce sont exactement ceux qui m'ont traversé l'esprit en découvrant cette maison. Vingt ans de conditionnement ne s'effacent pas en un week-end.

Le résultat est une homogénéisation esthétique impressionnante. Les meubles se ressemblent. Tout est sobre, clean, épuré. Tout finit par se ressembler un peu trop.

C’est le fameux “style nordique”, dont le minimalisme et le design épuré sont les principaux ingrédients, et qu’Ikea et d’autres marques ont diffusé sur toute la planète depuis des décennies, mettant les mêmes étagères et les mêmes lampes dans des millions de salons.

Vous vous souvenez de l'époque où les intérieurs ressemblaient à des grottes archéologiques de la personnalité de leurs occupants ? Des objets accumulés parce qu'ils signifiaient quelque chose, et pas parce que la moitié d'Instagram en exhibait les mêmes.

Cette manière d'être au monde où l'on s'autorise à être soi, pleinement, sans calcul et sans s'excuser de ses bizarreries, porte un nom que j'ai appris sur le tard : idiosyncrasie. Le mot vient du grec et signifie littéralement “son propre mélange”. C'est ce qu'on a abandonné en route, happés par les promesses du minimalisme et sa beauté inévitablement minime.

Je repense souvent au garage de mon oncle, rempli de panneaux de signalisation routière chinés Dieu sait où. Où avait-il bien pu dégoter tout ça, et surtout, pourquoi des panneaux de signalisation ? Ou à cette amie un peu décalée, adulte accomplie je précise, qui amassait des cailloux bizarres.

Rien de tout ça n'est une question de moyens ni de kilomètres parcourus. J'ai un ami parisien qui vit dans un T2 minuscule. Son salon tient en quelques mètres carrés, et un mur entier est occupé par une étagère qui monte jusqu'au plafond.

Entre les livres, quelques centaines de petits objets : des figurines de dessins animés japonais, des vinyles, des affiches de théâtre, une peluche Totoro, des choses qu'il a fabriquées de ses mains, des pots de cactus et de plantes grimpantes, et une collection de bibelots en forme de hibou commencée à l'âge de sept ans.

Il n'est pas riche et n'a pas beaucoup voyagé. Quand d'autres ne verraient qu'un appartement accueillant certes mais encombré, moi j'ai sous les yeux un musée vivant de son âme, tenant sur un seul mur.

Pendant longtemps, j'ai été complice de tout ce que je dénonce ici. Nous avons plusieurs meubles Ikea chez nous et pendant une bonne partie des deux dernières décennies j’ai privilégié les vêtements sobres, au design discret et épuré.

J'ai eu beau essayer de ratiboiser les herbes folles de mes goûts un peu atypiques, elles ont toujours fini par repousser. Au fil des années, la nature a repris ce qui lui était de droit et a recouvert la plaine minimaliste dans mon cerveau.

À l'approche de ma cinquantaine, je me rends compte que je reprends mon style vestimentaire d'avant le minimalisme, celui d'avant ma trentaine. Sans pour autant me remettre à m'habiller comme à 25 ans, ce qui relèverait du déni de vieillesse. Disons plutôt un nouveau style, dans la continuité de celui d'avant.

Comme si les vingt ans de parenthèse minimaliste n'avaient jamais eu lieu, et que mes goûts avaient continué d'évoluer en douce.

Chez nous, je vote de moins en moins pour des choses à l'esthétique nordique ou épurée, de plus en plus pour des choses à notre goût. J'aimerais que notre appartement devienne, plus que jamais, un endroit qui nous ressemble.

L'idiosyncrasie, c'est ce qui advient naturellement quand on laisse galoper sa curiosité. C'est cette manière de laisser les traces de notre parcours décorer notre espace, parce qu'elles nous parlent comme rien d'autre. Il suffit que ça ait du sens pour nous. Personne d'autre n'a à comprendre.

Qu'il s'agisse de monter une garde-robe pièce par pièce ou d'aménager son chez-soi, la beauté de collectionner ne réside pas dans les objets eux-mêmes. Elle réside dans le cheminement intime de la découverte et du tri.

Chaque pièce qu'on adopte est un petit choix, une déclaration discrète mais bien sentie : voilà ce que moi, je trouve beau à cet instant précis, plutôt que ce qu'on m'a soufflé de trouver beau. L'approbation des autres ne devrait pas faire partie de l'équation.

Ces collections disent d'où l'on vient. Certaines pièces nous accompagneront toute une vie, d'autres ne feront que passer. C'est très bien ainsi : nos collections sont faites pour bouger, pour changer avec nous.

Il est temps de reconquérir notre droit à l'idiosyncrasie. Cette part de nous qui refuse de courir après la dernière tendance sur les réseaux, ou la dernière référence de coolitude vue dans un magazine.

Deux questions pour cette semaine.

Si quelqu'un entrait chez vous en votre absence, qu'est-ce que vos pièces de vie lui raconteraient de vous ?

Quel objet, quel vêtement, quelle couleur avez-vous écarté ces dernières années uniquement parce que ça ne rentrait pas dans les codes du moment ?

Cette édition sonne peut-être comme un manifeste, et c'est bien le cas. Je vais donc le formuler en tant que tel : ça suffit, le minimalisme. Vive l'idiosyncrasie !