par Cid de Andrade. Édition 53 du 27 octobre 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.

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Un matin, une lettre d’un notaire vous attend dans la boîte aux lettres. Une grande-tante dont vous ignoriez l’existence vient de mourir, et vous êtes la seule personne inscrite sur son testament.

Bien placée, la somme vous assure 10 000 euros par mois de revenus, sans jamais entamer le capital. À partir de ce jour, plus besoin de travailler. Du moins plus pour survivre, ni pour payer le loyer, les factures ou les mensualités du financement.

Si vous gagnez déjà plus que ça, le constat serait le même, à condition de réduire un peu votre train de vie. Le confort resterait élevé, et la liberté serait enfin totale.

Dans les deux cas, plus rien ne vous obligerait à exercer une activité qui ne vous plaît pas tant que ça, seulement pour la paie. Vous pourriez partir à la retraite des années avant tout le monde.

Ou continuer à travailler, en vous offrant un luxe rare : ne faire que ce qui vous motive, ce qui vous appelle, même si ça ne devait jamais vous rapporter un centime.

Alors, quelle activité choisiriez-vous ?

Laissez de côté vos loisirs. Pensez à quelque chose qui pourrait devenir une activité, voire un métier, et que vous feriez quand même gratuitement, parce que vous aimez le faire et que ça a beaucoup de sens à vos yeux.

Réparer des vélos, peindre, enseigner, cuisiner pour les autres, entreprendre, accompagner des personnes âgées, fabriquer des meubles, écrire.

Prenez quelques secondes pour trouver la vôtre. Gardez-la dans un coin de la tête, on y reviendra dans quelques minutes.

Certains d’entre vous diraient sûrement que la question ne vous concerne pas. Que le salaire est loin d’être votre seule motivation. Que vous aimez votre métier, votre équipe, ce que vous construisez.

C’est tout à fait possible, mais vérifions quand même.

Si 10 000 euros par mois ne suffisent pas à vous faire douter de ce que vous faites de votre vie, montons de plusieurs crans. Imaginons alors que demain vous gagnez à l’EuroMillions et empochez 150 millions d’euros, sans avoir à les partager avec qui que ce soit.

Quelques mois plus tard, un lundi de février à 8h30, seriez-vous encore à votre job actuel ?

Si la réponse est oui, sans l’ombre d’une hésitation, bravo. Vous faites partie des rares personnes dont le travail tient debout sans l’argent.

Si votre réponse a bougé quelque part entre 10 000 euros par mois et 150 millions, vous venez d’apprendre quelque chose d’important. Vous avez un prix, il suffisait de trouver le bon montant.

Ce n’était donc qu’une question de combien.

Il n’y a aucune honte à ça. La plupart d’entre nous travaillent d’abord pour gagner leur vie, moi compris. Pendant de longues années, on se contente de tenir. Seulement, quand c’est une question de combien, l’envie et la motivation profonde n’ont plus grand-chose à voir là-dedans.

On est dans une transaction : on vend quelque chose, on reçoit de l’argent en échange.

Autant savoir ce qu’on vend.

One Year Performance

“One Year Performance 1980–1981 (Time Clock Piece)”, Tehching Hsieh, 1980–1981, M+, Hong Kong

Un salaire achète vos heures. Il achète surtout les meilleures. Le prime time de vos journées, ce créneau où l’énergie est là et où la tête est claire. Pour tout le reste, il ne laisse que les soirées où l’on s’effondre sur le canapé et les week-ends qui filent entre les courses, la lessive et les apéros, histoire de souffler un peu.

Mises bout à bout, ces journées font une vie. Ce qu’on vend, c’est donc le prime time de son existence.

Pendant longtemps, le métier offrait autre chose qu’une paie : il disait qui on était. On était prof, médecin, comptable, et ça suffisait pour se présenter, à un dîner comme dans sa propre tête.

Depuis quelques décennies, les carrières se découpent en morceaux. On change d’entreprise tous les trois ans, on se reconvertit, on cumule. Avec l’IA, ce découpage ne va faire que s’accélérer.

Le travail raconte de moins en moins notre histoire, et quand il ne dit plus qui on est, le salaire devient souvent sa seule justification.

Quand on aime ce qu’on fait, l’échange est équilibré, souvent même avantageux. Quand le salaire est la seule raison de se lever le matin, ça laisse une trace. Une fatigue pernicieuse que les week-ends et les vacances ne réparent pas.

Ce petit mélange de flemme, de mélancolie et d’angoisse qui s’installe le dimanche vers 18h, quand le lundi commence à se profiler.

D’où une question qu’on se pose rarement : ce que votre salaire vous offre au-delà de la survie, est-ce que ça compense cette fatigue-là ? Au-delà de la survie, ça veut dire la voiture plus grande, la pièce en plus, le troisième week-end à l’étranger de l’année, tous les objets, utiles ou pas, que vous achetez pour la maison.

Parfois la réponse est oui. Souvent, on n’a jamais fait le calcul.

Revenons à l’activité que vous avez trouvée au début. Vous faudrait-il un héritage de 10 000 euros par mois, ou les 150 millions, pour qu’elle devienne possible ? De combien auriez-vous besoin, précisément ?

Inversons la question : combien de lest faudrait-il lâcher pour avoir du temps à lui consacrer ?

Pourriez-vous l’exercer à côté, quelques heures par semaine, en gardant votre job actuel ? Le samedi matin, deux soirs par semaine, pour commencer ?

Si votre réponse est « je n’aurais pas le temps », faites la liste de ce qui occupe vos soirées et vos week-ends. Les séries, le téléphone, les obligations sociales qu’on accepte par politesse. Est-ce que tout ça vous satisfait plus que l’activité dont vous rêvez et que vous ne faites pas encore ?

Pourriez-vous aussi l’exercer bénévolement ?

Est-ce une activité qui ne rapporterait rien au début, ni même pendant quelques années, mais qui pourrait devenir rentable un jour ? Beaucoup de métiers sont nés comme ça : la céramiste qui vend ses premiers bols sur un marché de Noël, le passionné de vin qui finit par ouvrir sa cave.

Votre salaire actuel vous laisse-t-il la marge de passer à 70 %, voire à 50 %, pour libérer du temps ? Un jour par semaine récupéré, c’est 52 jours par an. La baisse de revenu serait-elle compensée par le sens et la satisfaction ?

Pouvez-vous vous y mettre dès maintenant, ou faut-il d’abord une formation, voire une reconversion complète ? Ouvrir un petit atelier de menuiserie le week-end et devenir naturopathe ne demandent pas le même chemin.

Aucune de ces questions ne vous demande de démissionner demain. Elles servent à mesurer ce qui vous sépare aujourd’hui d’une vie où vous feriez davantage ce que vous avez envie de faire.

Il reste une réponse que j’entends souvent : « Si je gagne à l’EuroMillions, je pars à la retraite immédiatement et ne ferai plus rien de mes journées. »

Je la prends au sérieux : dans ce « rien », il y a surtout un désir de liberté. Personne ne passe ses journées à fixer un mur. On les remplit toujours d’activités et de repos qui nous plaisent : dormir sans réveil, marcher, lire, cuisiner sans regarder l’heure, voir des amis un mardi après-midi. Ce manque d’envie apparent est une envie comme une autre.

Si ce sont ces journées-là qui vous manquent, pourquoi continuer à vendre autant de votre temps pour autant d’argent ? Vivre avec un peu moins pour faire un peu moins serait déjà 100 % aligné avec ce que vous voulez.

Jusqu’à ce que quelqu’un revienne de l’au-delà pour nous expliquer le contraire, on n’a qu’une vie.

Ce qu’on fait de son temps, et ce que ça nous rapporte, mérite qu’on s’y arrête au moins une fois par an.

Tout mettre sur la balance : ce qu’on a, ce qu’on croit avoir, ce qu’on vend, ce qu’on gagne, ce qu’on perd. En sachant qu’on ne peut pas tout avoir.

À quand remonte la dernière fois que vous avez affronté ce sujet, avec courage, franchise, humilité, et un peu de générosité envers vous-même ?

Pourquoi pas aujourd’hui ?

Signature Cid

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