par Cid de Andrade. Édition 19 du 30 Juin 2026

Temps de lecture : 10 minutes

Préférez-vous ne plus recevoir cette newsletter ? Le désabonnement est par ici. Quelqu’un vous a transféré cet e-mail ? Abonnez-vous ici et ne ratez aucune édition.

Vous préférez peut-être lire en ligne sur votre navigateur ?

Isabelle Petit, lectrice de cette newsletter, m'a écrit pour lancer un défi : que j'en consacre une édition à « la difficulté de communiquer sincèrement avec les gens ». Je pense savoir à quoi elle fait allusion, car j'estime moi aussi que les discussions sincères se font de plus en plus rares.

Si c'était le cas seulement avec les personnes que l'on connaît peu, ce serait compréhensible. Mais même avec les proches, la sincérité n'a plus rien d'évident.

Justement, il y a pile une semaine, il m'est arrivé quelque chose qui a rallumé en moi la flamme de cette réflexion.

Mon épouse et moi avions rendez-vous avec un couple qu'on voit depuis longtemps comme de potentiels nouveaux amis. Ce sont les parents d'une ancienne camarade de classe de notre fille cadette.

J'avais échangé avec la mère deux fois, et les deux fois j'avais eu une très bonne impression : sympathique, joviale, avec qui la conversation est fluide et intéressante. L'intuition d'avoir des affinités et d'avoir affaire à une bonne personne.

J'avais pris son numéro neuf mois plus tôt pour qu'on se cale un verre à quatre, mais j'ai traversé une période chargée et ce verre avait mis tout ce temps à se concrétiser.

On est arrivés les premiers, elle et moi. Après deux ou trois minutes de commentaires inévitables sur le fait que l'on affrontait la journée la plus chaude de l'histoire de France, elle m'a raconté, simplement, que non, tout n'allait pas super bien, car elle avait eu un cancer du sein.

Le matin même, elle avait appris le contenu des longs mois qui l'attendent : plusieurs semaines de chimio, puis de la radio, puis dix ans de traitement hormonal. La totale. Elle était encore sous le coup de ce qu'elle venait d'apprendre quelques heures plus tôt.

Elle a raconté certains détails, expliqué que pour les femmes de moins de 50 ans les étapes de diagnostic ne s'accélèrent pas facilement, et montré qu'elle avait pleinement conscience de la traversée du désert qui l'attend. Mais sans drame, sans se plaindre. Aucune jérémiade.

Sa sincérité m'a beaucoup touché, parce qu'à sa place beaucoup auraient fait l'inverse. Devant quelqu'un que l'on connaît à peine, le réflexe le plus courant aurait été de garder cette histoire pour soi, de ne rien laisser paraître, de cacher que ce sujet est, de loin, le plus important pour elle en ce moment, au point de colorer la façon dont elle voit tout le reste.

Si elle avait pris ce chemin, j'aurais passé la soirée avec une version prudente et réduite d'elle-même, pendant qu'elle aurait passé la sienne à dissimuler sa tension. Elle s'est pourtant ouverte. Elle a raconté, avec une vraie dignité, ce qui se passe en ce moment dans sa vie.

Ça a confirmé l'intuition qu'on avait eue d'elle, et sa franchise disait peut-être aussi qu'elle avait ressenti la même chose de notre côté.

Ce moment m'a renvoyé au défi d'Isabelle. Parce que ce que cette femme a fait devrait être la chose la plus banale du monde : avoir le courage et la sérénité d'être sincère. Ce n'est bien évidemment pas le cas. Mais pourquoi ?

On est tout le temps en représentation

La première raison : notre société est passée, sans même s'en rendre compte, de l'adaptation sociale à la représentation permanente. Je précise d'emblée : je ne parle pas ici de notre capacité naturelle à moduler notre façon d'être selon les situations, on ne parle évidemment pas à son patron comme à son meilleur ami, ni à un enfant comme à un collègue.

Le problème commence quand cette adaptation cesse d'être une souplesse normale pour devenir un travail permanent sur soi. Quand nous n'ajustons plus seulement notre comportement, mais notre structure intérieure. Le vocabulaire change selon la pièce où l'on entre. L'humeur change. Les opinions changent. Certains sujets disparaissent complètement selon la compagnie. Ici nous jouons l'assurance, là nous jouons la légèreté, ailleurs nous jouons la neutralité pour éviter le moindre accroc.

Ça part d'un calcul minuscule, presque inconscient, et ça finit par tourner en boucle, sans répit.

Le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott avait un mot pour décrire ce mécanisme : le « faux self ». L'idée est la suivante : quand, très jeune, notre environnement nous demande de nous plier à ses attentes plutôt que de laisser place à notre spontanéité, nous apprenons à construire une personnalité de façade, pratique, prévisible, faite pour être acceptée.

Ce n'est pas un mensonge délibéré : c'est une adaptation qui, à l'origine, a pu être utile, voire nécessaire. Le problème, c'est que beaucoup d'entre nous continuent de fonctionner ainsi à l'âge adulte, dans des contextes qui ne l'exigent plus, au point de perdre le fil de ce qu'ils ressentent vraiment.

Le jour où nous commençons à entretenir plusieurs de ces versions à la fois, un certain vertige s'installe : on ne sait plus très bien laquelle a une densité réelle. Laquelle de ces versions nous sommes, au fond, une fois seuls, loin de tout ce à quoi et de tous ceux à qui nous voulons nous adapter. Un peu de chacune ? Une seule ? Aucune ?

La méfiance et la peur

La deuxième raison, c'est la méfiance. On se tait par prudence, parce qu'on redoute ce que les autres pourraient faire de notre sincérité. La crainte de l'envie, de la jalousie. La crainte des ragots, de voir une confidence repartir déformée à l'autre bout du groupe. La crainte, parfois, d'une trahison pure et simple. On a presque tous appris, souvent à nos dépens, qu'une chose dite trop franchement peut se retourner contre nous.

La troisième raison est proche de la deuxième, mais avec une nuance : une méfiance généralisée, de la peur pure et simple, sans visage précis. Celle que se montrer tel qu'on est finisse, un jour, par nous exposer, nous fragiliser, nous coûter quelque chose, sans qu'on sache trop quand ni comment. Une inquiétude diffuse, sans cible, qui suffit elle aussi à nous faire ravaler ce qu'on allait dire.

À force de se méfier et de se composer, on finit par payer une addition très salée : on n'a plus personne à qui se confier. Une solitude particulière : se sentir seul.e au milieu de la foule.

Un, personne et cent mille

L'écrivain italien Luigi Pirandello, dans son roman « Un, personne et cent mille », met en scène un homme qui réalise un jour qu'il n'existe pas une seule version de lui, mais autant de versions qu'il y a de gens pour le regarder.

Chacun s'en fait une image un peu différente, et toutes ces images, mises bout à bout, finissent par le dissoudre. Comme si on n'était pas seulement qui on croit être. Comme si on était aussi toutes les versions un peu contradictoires que les autres fabriquent de nous.

Ce que Pirandello avait compris, c'est que ce vertige n'est pas seulement épuisant, il est dissolvant. À force d'être vus différemment par chacun, on finit par perdre le fil de qui on est. Et maintenir toutes ces versions à la fois a un prix. Le problème n’est pas ailleurs, mais en nous-mêmes : notre obstination à tout maîtriser, et l’importance exagérée qu’on donne au regard des autres.

Cette vigilance constante qu'on s'impose, à calculer l'effet qu'on produit, à ajuster son attitude, à vérifier comment on est perçu. On ne traverse plus vraiment une journée, on la gère.

Cette gestion a un coût très concret. Le cerveau traite l'écart entre ce qu'on ressent et ce qu'on affiche comme un danger social. Résultat : ça fatigue neurologiquement, un peu comme un muscle qu'on garderait contracté toute la journée.

Le piège, c'est que tout, autour de nous, récompense cette fragmentation minutieusement bien gérée. On admire le professionnel qui sait paraître sûr de lui sans paraître arrogant, la personne qui dose parfaitement sa vulnérabilité, celle qui met en scène une intimité qui a l'air spontanée tout en restant sous contrôle.

Cette “authenticité calculée” est devenue une esthétique qu'on travaille, une image qu'on soigne, et qui n'a plus grand-chose à voir avec une vraie authenticité.

Le plus ironique, c'est que cette dispersion de soi naît souvent d'un beau sentiment : l'envie d'être accepté, d'appartenir. On module sa personnalité en se disant qu'on s'intégrera mieux, qu'on plaira davantage. Mais en le faisant, on se prive de quelque chose d'essentiel : la possibilité d'être connu pour ce qu'on est.

Une relation profonde ne se construit pas sur une image soigneusement ajustée, elle se construit sur ce qu'on est réellement, avec ses aspérités, ses contradictions, ses vraies opinions. À trop se rendre lisse et adaptable, on offre aux autres une surface à laquelle rien ne peut s'accrocher.

L'accélérateur, pas la cause

On pourrait croire que tout ça est un problème récent, une maladie des réseaux sociaux. Ce serait trop facile. Winnicott théorisait son faux self au milieu du siècle dernier, et Pirandello avait déjà presque tout dit dans les années 1920. Une bonne partie des premiers à décrire ces mécanismes l'avaient fait bien avant qu'internet n'existe.

Ce qui a changé, c'est l'échelle : avant, on pouvait cloisonner les différentes facettes de sa vie entre le bureau, la maison, les amis. L'habitude de tout poster sur les réseaux a fait tomber ces cloisons.

Le problème s'aggrave d'autant que tous les contacts Facebook ne sont pas vraiment des amis, ni tous les contacts LinkedIn de vraies relations professionnelles : parfois ce sont des gens avec qui on a échangé une seule fois, parfois des personnes qu'on n'a jamais vues. Résultat : toutes ces versions de soi qu'on avait toujours gardées séparées finissent par se retrouver exposées simultanément, faute d'une compartimentation qu'on ne prend plus la peine de faire.

La vraie question

Tout ça nous amène à une première question, déjà un peu inconfortable : parmi toutes les versions de moi que je montre aux autres, est-ce qu'il en reste une qui me ressemble vraiment, une qui ressemble à la personne que je suis quand personne ne me regarde ?

Mais derrière celle-là s'en cache une autre, la vraie : est-ce que ces risques qu'on cherche à éviter valent vraiment le prix qu'on paie pour les fuir ? On renonce à la sincérité pour éviter l'envie, la jalousie, la trahison, ou par peur de ne pas maîtriser l'image qu'on donne.

Mais n’oublions pas que l'envie, la jalousie et la trahison ne sont heureusement pas systématiques, loin de là. Quant à l'image qu'on renvoie, on a beau déployer mille tactiques, on ne la contrôle jamais totalement : les autres se feront leur propre idée de nous quoi qu'on fasse.

Ce prix est l'aspect crucial : c'est lui qui détermine si tout l'effort que demande l'insincérité en vaut la peine. Il est énorme, et garanti : une vie entière passée en représentation, l'épuisement de se surveiller sans cesse, la solitude de n'avoir personne à qui se confier vraiment, et des relations qui restent en surface faute d'avoir osé se montrer.

D'un côté, des dangers occasionnels et incertains. De l'autre, une perte quotidienne et certaine. Rendons-nous compte que le calcul penche clairement contre la prudence.

Sincérité ne veut pas dire tout dire à tout le monde. Il s'agit simplement de ne plus se trahir soi-même par réflexe. C'est exactement ce qu'elle a fait, ce soir-là. Ce qu'elle a partagé n'avait rien de naïf ni d'exhibé. Elle n'en a pas fait un drame, elle n'a pas cherché à apitoyer, elle a simplement dit la vérité de son moment présent, avec retenue.

Cette sincérité a tout changé pour la suite de la soirée. Quand mon épouse est arrivée, on parlait encore du sujet, elle a donc été mise au courant. Et c'est là, dans cet espace de franchise qu'elle avait ouvert, que je me suis entendu dire à notre amie, sans calcul, sans même y réfléchir, mais du fond du coeur : « pendant cette période, tu pourras compter sur nous, pour te remonter le moral, et aussi pour te changer les idées et parler d'autre chose ».

Cet élan n'aurait jamais existé si elle n'avait pas, en amont, choisi de s'ouvrir. Puis on s'est mis à parler d'autres choses, son mari est arrivé et était lui aussi quelqu'un de très sympathique, on a passé un agréable moment et on s'est quittés avec l'envie de les revoir.

Alors cette semaine, deux challenges. Le premier : repérez quelqu'un avec qui vous avez, sans vous en rendre compte, arrêté d'être tout à fait vous-même, et offrez-lui un cran de sincérité en plus. Le second : la prochaine fois que vous serez tenté.e de vous composer un personnage par réflexe, faites une pause et demandez-vous si ce réflexe (et si ce personnage) est vraiment justifié. Vous verrez peut-être que la franchise appelle la franchise, et que c'est souvent par là que commencent les vraies rencontres.

Tous les sujets n’ont pas la même résonance pour tout le monde. Si jamais vous voyez déjà Déclic d’un bon oeil, aidez-moi à avoir un peu plus de visibilité sur les thématiques que j’aborde, en donnant une note de 0 à 10 à cette édition que vous venez de lire. Au-delà du plaisir de la lecture, prenez en compte aussi la pertinence et l’utilité de cette édition pour vous. Il suffira de répondre à cet e-mail avec un chiffre de 0 à 10 (ou plus si affinités) et je vous serai déjà reconnaissant pour votre soutien.