par Cid de Andrade. Édition 20 du 5 juillet 2026
Temps de lecture : 7 minutes
Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.
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Ça y est, cette newsletter arrive à sa vingtième édition, pile le nombre d'années qu'il m'a fallu pour que le projet Déclic passe de l'envie sans cesse repoussée à quelque chose de bien réel, même si c'est encore à petite échelle. Pourtant ce n'est pas ma première aventure avec l'écriture, j'ai toujours aimé écrire et l'ai toujours fait, d'une façon ou d'une autre.
Au tout début de ma vingtaine, j'ai eu une première “newsletter”, bien avant que ce mot ne serve à désigner un contenu plus ou moins utile qu'on reçoit par e-mail.
On était dans les années 90, internet et le courrier électronique étaient encore une nouveauté, et je m'étais mis à écrire une sorte de billet hebdomadaire où je commentais l'actualité et partageais quelques petits déclics sur les mœurs et les sujets de société. Je l'envoyais d'un coup à tous mes contacts, une cinquantaine de personnes.
De temps en temps, un sujet “viralisait” : un ami transférait mon e-mail à ses propres contacts, ou mieux encore, dans un “groupe” (Yahoo Groups, l'arrière-grand-père de nos groupes WhatsApp, faisait un carton à l'époque). Il n'en fallait pas plus pour que quelques dizaines d'inconnus m'écrivent à leur tour et demandent à entrer dans la liste.
Ça a duré presque deux ans. Puis un jour, mon fournisseur d'accès m'a prévenu que je faisais un usage abusif de son serveur d'envoi, et qu'il couperait mon compte si je continuais. Mon billet hebdo approchait déjà les cinq mille destinataires.
J'étais alors en fin de cursus dans mon école de communication, et j'avais des amis journalistes déjà en poste dans les rédactions des grands journaux. L'un d'eux a montré quelques-uns de mes textes au rédacteur en chef du plus vieux journal du pays, qui m'a ensuite proposé de tenir une chronique hebdomadaire en pigiste, à côté de mon métier de publicitaire et de marketeur digital.
Elle mêlait technologie, informatique, mœurs et comportements, le tout avec un regard un peu philo, un peu existentiel. Il ne manquait que la musique pour réunir les sujets qui me fascinent le plus. J'ai tenu six ans, jusqu'à ce que le journal fasse faillite, faute d'avoir su surfer le tsunami du web et des nouveaux usages numériques.
Ça m'a frustré. J'aurais continué encore longtemps. Mais j'avais déjà emménagé en France, écrire à distance n'était plus tout à fait pareil, et je traversais cette période où il fallait prouver ma pertinence et mon utilité au marché du travail français. « C'est peut-être mieux comme ça », je me suis dit, histoire de me faire une raison.
Depuis la fin de cette chronique, et pendant les vingt années qui ont suivi, j'ai gardé le désir de reprendre un jour l'écriture, à mon compte, à ma façon.
C'était l'époque des blogs, et Déclic est né dans ma tête sous cette forme. Mais à force de procrastiner, j'ai raté le coche et les blogs sont devenus obsolètes. Au fil des dernières années, avec le grand retour des newsletters, le projet a fait une espèce de retour vers le futur, une réincarnation de ce que je faisais à vingt ans.
Mon métier de marketeur, pendant tout ce temps, m'a fait énormément écrire. De l'écriture marchande, publicitaire ou corporate. Un travail qui peut être complexe, sophistiqué, parfois même très satisfaisant, et qui paie les factures. Mais dans ma tête, ça n'a jamais tout à fait compté comme de la “vraie” écriture.
Pendant ces vingt ans, j'ai secrètement attendu. J'attendais une nouvelle opportunité. J'attendais le bon timing. J'attendais de me sentir enfin prêt.
Aucun des trois n'est venu.
Ce qui a fini par venir, début 2026, a été un « ça plus ça plus ça » qui a atteint un point de non-retour : la sensation d'être saturé par mon métier après 25 ans de vie professionnelle, la fatigue physique et mentale de huit ans de travail acharné à mon compte, et le constat que l'IA transforme déjà le marketing et la publicité en tout autre chose. Très loin de ce que des humains fabriquaient avec leur propre tête et leurs propres mains il y a quelques années encore.
La mouche de la “quête de sens” avait fini par me piquer, et l'idée de me réorienter devenait de plus en plus évidente.
À la fin de la quarantaine, en regardant le champ des possibles, je ne pouvais plus me mentir : l'écriture était de loin l'activité qui me motivait le plus.
Restait la vieille question : était-ce vraiment le bon moment ? Je ne me sentais toujours pas prêt.
Jusqu'à ce que je me dise cette phrase, qui a tout déclenché : « si, aux portes de la cinquantaine, je n'ai pas le courage de m'y consacrer à plein temps en donnant le meilleur de moi, il faudra que j'admette à moi-même que c'est purement par peur que je ne le fais pas ».
C'était action ou vérité. Et comme je ne voulais pas assumer cette vérité-là, j'ai choisi l'action, et me voici quelques mois plus tard à la vingtième édition de Déclic.
Depuis que j'ai pris cette décision, je me suis entendu raconter ce contexte plusieurs fois, à des amis comme à des proches. Les sourcils se lèvent presque à chaque fois, et quelques têtes se grattent, devant la nouveauté que j'annonce.
Mais l'autre jour, une amie qui m'avait déjà écouté l'expliquer à d'autres m'a coupé au moment où je disais « du coup, je vais essayer de devenir créateur de contenus, auteur, essayiste, on verra ce que ça donne ». Elle m'a repris : « tu ne vas pas essayer, ça y est, tu l'es déjà ».
Ça m'a interpellé. C'est vrai, ça ? Je le suis déjà ? Il suffisait de le faire ? D'écrire une vingtaine de textes et de les envoyer ? Apparemment oui.
D'après elle, peu importe que ce soit peu ou pas rémunérateur, peu importe que je n'aie pas plusieurs milliers d'abonnés, peu importe que je vive ou non de mes textes. Le gagne-pain et la taille ne changent rien à l'existence de la chose. Et la chose existe déjà. Et dire que j'ai attendu vingt ans pour passer à l'acte.
« J'attendais qu'il se produise quelque chose d'extraordinaire, mais à mesure que les années passaient, rien n'arrivait jamais, à moins que je ne le provoque moi-même. »
Ce que je comprends aujourd'hui, c'est que ces vingt ans d'attente reposaient sur une croyance que je n'avais jamais formulée : quelque part, je pensais que le moment finirait par arriver tout seul. Que la vie, tôt ou tard, m'enverrait le signal, l'occasion, la petite poussée qui me mettrait en route. Il suffisait d'être patient, et prêt.
Sauf que la vie ne marche pas comme ça. Elle ne nous envoie presque jamais l'extraordinaire de façon spontanée. Le temps passe, les années s'accumulent, et rien ne change tant qu'on ne provoque pas soi-même le changement. La seule variable capable de faire bouger les choses, c'est notre propre action.
Il y a quelques semaines, dans l'édition « Oh, la chance ! », je défendais l'idée que la chance est en bonne partie quelque chose qu'on provoque, par nos comportements et la somme de nos petits choix, bien plus qu'une faveur réservée à quelques élus. L'attente passive, celle que j'ai pratiquée si longtemps, c'est exactement l'inverse.
On se raconte souvent une histoire rassurante : tôt ou tard, on finira bien par “avoir de la chance”. Au moins une fois dans la vie, ce serait presque inévitable. On voit tellement de gens à qui ça arrive qu'on se dit : si ça leur tombe dessus à eux, pourquoi pas à nous ? On est tous des enfants du bon Dieu, après tout.
Sauf que la chance qu'on observe chez les autres n'est presque jamais tombée du ciel. Derrière la plupart des coups de chance, il y a quelqu'un qui a demandé, tenté, osé, insisté.
On ne voit que le résultat, jamais les gestes qui l'ont rendu possible. Attendre que la chance vienne à nous, c'est encore une façon de rester les bras croisés en espérant que la vie fasse le travail à notre place.
« Un pas en avant, et on n’est déjà plus au même endroit »
J'ai fini par retenir une règle toute simple, que j'aurais aimé m'appliquer bien plus tôt : quand on aspire profondément à quelque chose, le plus sûr est de commencer par le provoquer soi-même.
On veut une table qui se remplit d'amis chaque semaine ? Il faut être soi-même celui qui envoie le message pour l'organiser.
On veut plus d'amour dans sa vie ? Ça commence par en donner, par en incarner.
On cherche un peu de paix ? Autant commencer par dégager du calme autour de soi.
On voudrait s'entourer d'artistes et de gens qui créent ? Il n'y a qu'à s'y mettre : prendre un pinceau, écrire, fabriquer quelque chose de ses mains.
C'est comme ça qu'on attire les choses à soi. Lentement, sans rien de magique, jour après jour, pas après pas.
Même si je n'ai parcouru que les premiers mètres du marathon, c'est si challengeant et si plaisant de vous écrire deux fois par semaine que je n'ai qu'un seul regret : ne pas m'y être mis vingt ans plus tôt.
Je me rassure en me disant que je ne suis ni le premier ni le dernier à tomber dans le piège de l'éternelle procrastination, et que ça arrive tous les jours à beaucoup d'entre nous.
De votre côté, qu'est-ce que vous repoussez en attendant le bon moment, alors qu'il ne viendra probablement jamais tout seul ?
Qu'est-ce que vous pourriez provoquer dès aujourd'hui, même à toute petite échelle, pour enfin sortir de la procrastination autour d'un projet ou d'un sujet qui vous tient à cœur ?

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