par Cid de Andrade. Édition 27 du 28 juillet 2026

Temps de lecture : 8 minutes

Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.

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Face à un objectif, ou à un problème compliqué, j'ai presque toujours eu le même réflexe, un peu comme tout le monde.

Instinctivement, je me représente la destination aussi précisément que possible, je focalise sur ce qui me paraît être la solution évidente à être recherchée, et je démarre ma liste de tâches. Puis j'avance, étape par étape, savourant le petit plaisir de rayer chaque tâche accomplie.

Après vingt-cinq ans à jongler avec des projets, des clients et des échéances, c'est devenu une seconde nature. Je suis devenu le roi de la liste des tâches, le ninja de la réévaluation des priorités, faisant remonter ou descendre chaque item de la liste au fur et à mesure que les projets avancent.

J'ajoute des briques, je les réorganise, jusqu'à ce que cette construction par addition et superposition ressemble à l'objectif défini au début.

Ce réflexe a pourtant un angle mort. Il suppose qu'on sache exactement où l'on va et qu'aucun imprévu ne survienne jamais. Or on connaît rarement sa destination idéale avec une précision redoutable. Quant aux imprévus, ils sont presque prévisibles tant on sait qu'il y en aura, d'une manière ou d'une autre.

On a du mal à décrire le succès dans les moindres détails, mais on peut presque toujours énumérer, sans hésiter, tout ce qu'on classerait comme un échec plus ou moins cuisant.

Aujourd'hui, j'aimerais vous parler d'une autre façon d'avancer. Contre-intuitive, mais potentiellement très efficace : ne pas partir de ce qu'on veut construire, mais de ce qu'on veut éviter.

Cette façon de faire n'a rien de nouveau. Depuis l'Antiquité, on la retrouve déjà, sous des formes très différentes.

La trace la plus ancienne remonte à la Chine, environ cinq siècles avant notre ère. Le général Sun Tzu enseignait, dans L'Art de la guerre, qu'il fallait d'abord se rendre invincible avant même de songer à vaincre. Se rendre invincible, ça suppose de dresser l'inventaire précis de tout ce qui pourrait causer notre défaite, puis d'éliminer un à un ces points faibles. On sécurise, on ne cède rien, et c'est seulement après qu'on va chercher la victoire.

Quelques siècles plus tard, en Grèce, les philosophes stoïciens en avaient fait un exercice quotidien, tourné cette fois vers l'esprit plutôt que vers le champ de bataille. Ils s'asseyaient au calme et imaginaient, dans le détail le plus précis possible, tout ce qui pouvait mal tourner dans les heures, les semaines et les mois à venir. Cette pratique est aujourd'hui connue sous son nom latin : premeditatio malorum, la préméditation des maux.

Le principe : en préparant l'esprit aux pires scénarios, on se donne les moyens de les éviter pour de bon. Ceux qui suivent Déclic depuis un moment reconnaîtront ici l'ancêtre direct du fear setting, cette définition des peurs dont je vous parlais il y a quelques semaines.

Cette vieille intuition a ensuite infusé toute la sagesse populaire, jusqu'à prendre la forme, des siècles plus tard, d'un des proverbes les plus répétés en France : mieux vaut prévenir que guérir. Une phrase tellement familière qu'on en oublierait presque sa profondeur. Elle dit très exactement la même chose que Sun Tzu et les stoïciens, avec la concision imagée dont seuls les dictons sont capables.

Puis vint la Renaissance. On raconte qu'on demanda un jour à Michel-Ange comment il avait sculpté son David. Il aurait répondu qu'il s'était contenté de retirer du bloc de marbre tout ce qui n'était pas le David. Plutôt que de partir de l'image précise du résultat final, il s'est demandé quoi enlever, taillade après taillade.

Il faudra attendre le XIXe siècle pour qu'un mathématicien allemand, Carl Jacobi, transforme enfin cette vieille intuition en méthode, et lui donne le nom qui nous intéresse aujourd'hui : l'inversion.

Jacobi était réputé pour venir à bout de problèmes qui résistaient à tout le monde, et il devait une bonne partie de ses succès à cette tactique : quand un problème refusait de se laisser attaquer de front, il le réécrivait à l'envers. Plutôt que de partir des données connues pour chercher le résultat, il partait du résultat pour remonter jusqu'aux données.

Plutôt que de prouver directement qu'une chose était vraie, il supposait le contraire, et observait où le raisonnement finissait par se briser.

Cette dernière méthode, vous la connaissez sûrement sans y penser : c'est le fameux raisonnement par l'absurde, toujours enseigné au lycée. On prouve ce qu’on veut prouver “en avançant à reculons”.

Jacobi avait condensé tout cela dans une devise qu'il répétait à ses étudiants : « Il faut toujours inverser. »

Avec lui, prendre un problème par l'autre bout cessait d'être une astuce intuitive pour devenir une méthode à part entière.

Je ne résous pas d'équations compliquées (et j'espère bien ne jamais avoir à le faire !), mais depuis quelques années j'utilise l'inversion très régulièrement dans ma vie.

La prochaine fois que vous butez sur un problème un peu épineux, plutôt que de l'attaquer de front, essayez de le prendre à l'envers :

  • Qu'est-ce que je ne veux surtout pas voir arriver ?

  • Quels comportements ou décisions produiraient précisément ce résultat à fuir ?

  • Comment éviter de tomber dans ce piège ?

Puis vous avancez en conséquence.

Cette tactique de l'inversion peut paraître simpliste tellement elle devient évidente à nos yeux lorsque l'on commence à la pratiquer. Ce n'est ni un général chinois, ni des philosophes, ni un mathématicien qui ont le mieux décrit la pertinence de l'inversion, mais un écrivain irlandais, probablement avec un petit sourire :

« L'humanité serait depuis longtemps heureuse si les gens mettaient tout leur génie à ne pas commettre leurs bêtises plutôt qu'à les réparer. »

George Bernard Shaw

À force d'avoir recours à l'inversion j'ai fini par créer un outil que j'ai appelé ma liste anti-tâches.

La liste de tâches, on la connaît par cœur. Elle nous dit quoi faire. La liste anti-tâches, c'est son miroir : la liste de tout ce qu'on ne veut justement pas voir arriver sur un projet. Ce sont nos anti-objectifs.

Elle ne remplace pas la liste de tâches, elle l'accompagne.

Un exemple, tiré de mon ancienne activité de marketing digital. J'aidais une entreprise à préparer sa campagne du Black Friday. Toute une mécanique avait été montée : on s'abonnait à la newsletter pour recevoir un coupon de réduction, puis, juste après le paiement, une offre de montée en gamme s'affichait, ce qui déclenchait en coulisses une nouvelle série d'opérations bancaires.

Je vous épargne les détails les plus techniques, mais retenez une chose : chaque client finissait par solliciter le système de paiement plusieurs fois pour un seul achat. En cas de gros succès, avec des centaines d'acheteurs en même temps, le pire scénario serait que le système de paiement ne tienne pas la charge, qu'il soit HS, que plus personne ne puisse acheter, et que sur les réseaux sociaux les clients furieux dénoncent la « mauvaise foi » de la promo alléchante mais pas honorée.

Tout en haut de ma liste anti-tâches, j'avais donc écrit : « Ne pas être hors service le jour J. » Puis à partir de cette anti-tâche j'ai détaillé tout ce que l'on devrait faire pour l'éviter.

Deuxième exemple, bien plus récent, et sûrement plus parlant : Déclic. Ma liste de tâches pour cette newsletter ressemble à ce que vous imaginez : des idées pour gagner des abonnés, des thèmes solides à trouver, le bon jour et le bon créneau d'envoi à caler, des textes à peaufiner. Le classique du "à faire". À côté, ma liste anti-tâches tient pour l'instant en trois lignes :

  • Ne pas perdre d'abonnés

  • Ne pas tomber dans le dossier “courrier indésirable”

  • Ne pas parler de politique ni de religion

Vous voyez la différence de nature. La première liste me tire vers l'avant, la seconde me protège des sorties de route. Les deux ensemble couvrent bien plus de terrain que l'une toute seule.

Quelques principes pour bien s'en servir :

  • Rendez-la physique. Elle mérite d'avoir le même type de support ou d'outil que vous utilisez pour votre liste de tâches, car elle doit se trouver sous vos yeux. C'est précisément parce qu'on la voit en permanence qu'elle fonctionne : elle nous rappelle sans cesse à l'ordre.

  • Limitez-vous à trois ou cinq entrées à la fois. Au-delà, ça devient ingérable et la liste perd toute son efficacité.

  • Utilisez des formulations simples et directes. Chaque ligne commence par « Ne pas… », comme dans mes exemples. Le « Ne pas » force à nommer précisément le scénario redouté, celui que tout le reste doit servir à éviter.

  • Gardez-la vivante. Une anti-tâche a rempli sa mission quand le risque qu'elle visait est écarté pour de bon. On la retire de la liste, et s'il reste un projet en cours, on la remplace par le prochain écueil à surveiller.

Essayez vous aussi les bienfaits de la liste anti-tâches : cette semaine, prenez quelques minutes, et choisissez un projet ou un défi qui compte pour vous en ce moment. Posez-vous les trois questions de l'inversion à son sujet.

De ces réponses, tirez deux ou trois anti-tâches. Écrivez-les noir sur blanc, posez-les là où vous ne pourrez pas les rater, et voyez ce qui se passe.

Vous confirmerez certainement qu'au fond, avancer tient autant à ce qu'on retire qu'à ce qu'on ajoute.