par Cid de Andrade. Édition 46 du 3 octobre 2026

Temps de lecture : 9 minutes

Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.

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Je reçois encore des messages au sujet de l’édition de samedi dernier, Le bonheur à la maison . Ça me fait très plaisir de voir que le sujet a résonné chez autant d’entre vous. Vos retours confirment ce que je sentais en l’écrivant : le thème est immense, impossible à faire tenir dans une seule édition.

Je trouve déjà que j’abuse un peu de votre bonne volonté avec des éditions de dix minutes de lecture. Alors une édition qui frôlerait la demi-heure…
N’ayez pas peur, ça n’arrivera pas.

Plusieurs d’entre vous m’ont titillé sur une question que j’avais soulevée sans prendre le temps d’y répondre : pourquoi sacrifie-t-on si souvent le bonheur à la maison au profit d’autres choses, finalement moins prioritaires ?

Aujourd’hui, je prends donc le sujet par ce bout-là. Ce qui nous pousse à aller toujours plus loin, à vouloir toujours plus, et qui finit, la plupart du temps, par nous empêcher de profiter de ce qu’on a déjà, ou de ce qu’on pourrait avoir sans attendre.

Au IIIe siècle avant notre ère, le roi Pyrrhus régnait sur l’Épire, une région montagneuse au nord-ouest de la Grèce actuelle. C’était l’un des chefs de guerre les plus redoutés de son époque.

Alors qu’il prépare une grande campagne en Italie, son conseiller Cinéas, un homme en qui il avait toute confiance, lui pose une question.

« Une fois l’Italie conquise, qu’est-ce qu’on fera ? »

« Après l’Italie, on prendra la Sicile », répond Pyrrhus.

« Ensuite ? »

« Ensuite, la Libye et Carthage seront à notre portée. »

« Après ça ? »

Pyrrhus sourit : « Après ça, on pourra enfin profiter de la vie. Boire du vin toute la journée et discuter tranquillement avec nos amis. »

Cinéas soupire, réfléchit quelques secondes, puis lui répond :

« Qu’est-ce qui nous empêche de le faire dès aujourd’hui ? »

Ce que Cinéas ne pouvait pas deviner c’est que la récompense décrite par Pyrrhus ressemble à s’y méprendre à l’une des trois scènes de la citation de C. S. Lewis de samedi dernier  : deux amis qui discutent autour d’un verre.

Ça fait plus de deux mille ans que cette question nous turlupine : pourquoi conditionner le vin et la vie rêvée à la conquête ultime, que ce soit Carthage ou autre chose ?

Au XXIème siècle, on tombe encore et toujours dans ce type de piège.

Les psychologues l’appellent l’illusion de l’arrivée : la conviction qu’un objectif précis, une fois décroché, nous apportera enfin une satisfaction durable, la sensation d’avoir atteint notre destination.

Quand j’aurai obtenu ceci, alors je serai bien. Alors je pourrai souffler, profiter, me sentir à ma place.

Chaque nouvel objectif repousse le bonheur à la maison d’un cran. On finit par le traiter comme une récompense qu’il faudrait d’abord mériter.

“The Arrival of Spring in Woldgate, East Yorkshire in 2011 (twenty eleven)”, de David Hockney, 2011, Centre Pompidou, Paris

Dans mon entourage d’aujourd’hui comme d’hier, l’éventail des Carthage encore à conquérir est immense.

On veut tous être heureux, presque sans exception. Au-delà de ce point commun, ce qui nous différencie relève surtout des méthodes ou des trajets qu’on envisage pour y arriver.

« Quand j’aurai ce poste. »

« Quand on aura acheté la maison. »

« Quand les enfants seront plus grands. »

« Quand j’aurai mis assez de côté. »

Il y en a qui sont persuadés que, une fois millionnaires, ils seront heureux.

Une autre personne, de mon âge, se dit que plus elle consacrera au bouddhisme ce qui lui reste de vigueur et d’énergie vitale, plus elle s’approchera de sa ligne d’arrivée.

Je pense aussi à quelqu’un qui veut absolument un jour devenir le doyen, le chef de la tribu de son village, respecté et admiré par ceux de son âge comme par tous les plus jeunes. Ce jour-là, il sera heureux.

D’autres sont très attachés au statut social : le jour où ils seront vus par l’intégralité de leur entourage comme riches, chics et de bon goût, ils seront pleinement heureux.

Il y en a aussi qui impliquent leurs enfants. Ils ont déjà tout planifié pour eux et en attendent énormément. Le jour où leurs enfants seront vus comme leur prolongement, et surtout comme la preuve vivante de l’intelligence et de la valeur de leurs parents, alors oui, ce jour-là, papa et maman seront enfin heureux.

Ce sont tous des gens que j’ai connus. Il faudrait trois éditions pour en faire une liste exhaustive.

Les objectifs changent d’une personne à l’autre, la logique reste la même.

Pour mes parents, la ligne d’arrivée a toujours été la retraite.

Pendant longtemps, ils ont dû élever leurs trois enfants avec peu. Seulement, ils ont mené une vie dix fois plus austère que ce que leur situation exigeait.

Très peu d’« extravagances » avec nous, et aucune pour eux. Aucun voyage, ils n’allaient au restaurant qu’une ou deux fois par an, se baladaient rarement et passaient la plupart des week-ends enfermés à la maison.

Au quotidien, ils faisaient des économies de bout de chandelle, parce qu’il fallait absolument « épargner un maximum », « au cas où ».

Ce qui les faisait tenir, et qui les anesthésiait en même temps, c’était le fantasme de la retraite. Ils la voyaient un peu comme le pot d’or au pied de l’arc-en-ciel.

Combien de fois je les ai entendus dire : « Ah, quand on sera à la retraite, alors oui, on va se faire plaisir, on va se balader, voyager, on va se la couler douce. »

C’était sans compter les effets du temps qui passe. Quand ma mère est partie à la retraite, à 65 ans, sa santé n’était déjà plus au top. Ses douleurs au dos et au bassin l’empêchaient de marcher une heure d’affilée, et elle n’avait plus tellement envie de la vie mouvementée dont elle avait rêvé pendant trente ans.

Mon père, de son côté, s’était transformé au fil des années en machine d’austérité et de travail. Il a décidé de continuer à travailler après la retraite, jusqu’à 70 ans, « au cas où », « pour renforcer encore un peu les finances ».

C’est un film au scénario un peu téléphoné, vous devinez la fin. Ils n’ont jamais eu la retraite dont ils rêvaient. Ils n’ont jamais fait les activités qu’ils auraient pu s’offrir bien avant, ne serait-ce qu’un peu, dans la mesure de leurs moyens.

Ça n’a jamais été un manque d’intelligence ou d’information : mon père est un mathématicien accompli, ma mère était assistante sociale dans des hôpitaux, deux intellectuels qui suivaient de près l’actualité du pays et du monde.

On pourrait passer des semaines à débattre de leur stratégie de vie. Ceux qui la défendraient auraient sûrement des arguments de poids, tout comme ceux qui pensent qu’ils se sont fourvoyés sans s’en rendre compte.

Si ces décisions de vie étaient simples et évidentes, l’humanité aurait atteint depuis longtemps un très haut niveau de bonheur et de zénitude.

Leur stratégie se discute. Ce qu’elle leur a coûté, beaucoup moins.

De mon côté, une fois arrivé à l’âge adulte, ma Carthage a toujours été atteindre un certain niveau de revenu. L’équivalent de ce qu’on appellerait en France un revenu de CSP+, qui devait m’apporter assez de sécurité, de sérénité et de confort.

Une vie sans stress, sans préoccupation, où le temps libre pourrait enfin être vécu pleinement et consacré à des choses qui donnent encore plus de sens à la vie.

Je m’attendais à un avant et un après. À un cap bien net, qu’on sent passer. À un gros déclic dans ma tête.

J’ai atteint ce niveau de revenu il y a plus de dix ans. Le gros déclic, je l’attends toujours.

Bien sûr, ça a changé ma vie en mieux. Ça m’a donné beaucoup plus de marge de manœuvre sur pas mal de choses, et un peu de sérénité. Seulement, ça n’a pas réglé tous mes problèmes ni toutes mes préoccupations.

Ça n’a rien changé aux points de friction dans ma relation avec mon épouse. Ça n’a pas rendu plus simple mon rôle de père. Ça n’a pas affecté mes démarches de réinterprétation (ou de “tournage de page”) de certaines époques ou aspects difficiles de mon enfance ou de ma jeunesse.

Ça n’a donc pas touché à l’intensité de mes tourments, de mes motivations (ou démotivations), de mes projets un peu audacieux (ou de mes peurs).

Puis le jour où l’occasion s’est présentée, je me suis mis à en vouloir davantage. J’avais déjà pris Carthage, et je suis reparti à la conquête de la ville d’à côté. Pour ne pas la laisser passer.

Un peu par le même instinct que mes parents, « au cas où ».

J’étais arrivé à destination plus tôt qu’eux, et je me suis rendu compte que chaque conquête fait apparaître la suivante sur la carte. C’est potentiellement sans fin.

Quelle que soit la Carthage, la route est souvent longue et semée d’embûches, au point qu’on pourrait mesurer en décennies le temps et l’énergie qu’elle demande.

Pire : pour beaucoup de personnes, la ligne d’arrivée recule à chaque fois qu’ils s’en approchent. Pourquoi ? J’y vois au moins trois raisons.

La première, c’est qu’on s’habitue très vite. Le salaire qui nous faisait rêver devient notre salaire tout court au bout de quelques mois. Le nouveau confort devient le niveau de base, et l’œil se met aussitôt à cibler le palier du dessus.

La deuxième, c’est le « au cas où ». Quand la sécurité qu’on cherche naît d’une inquiétude, aucun montant ne suffit à la calmer. Il y aura toujours un imprévu possible, donc toujours une bonne raison de continuer à épargner, à travailler tout le temps, à conquérir, à cumuler.

La troisième est plus difficile à voir de l’intérieur : plus la ligne d’arrivée paraît cruciale, plus elle justifie de renoncements. Sacrifier le présent finit par ressembler à une stratégie sensée, voire à la seule possible.

Mes parents savaient très bien à quoi ils renonçaient chaque week-end. Seulement, ils étaient persuadés que c’était pour la bonne cause, et qu’il n’y avait pas d’autre chemin.

Faut-il pour autant arrêter de désirer quoi que ce soit ? Je ne crois pas.

Ceux qui racontent l’histoire de Pyrrhus donnent presque toujours raison à Cinéas. Je trouve ça un peu facile.

Certaines Carthage méritent d’être conquises. Progresser dans un métier ou une passion procure une joie qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

L’ambition a toute sa place. Le problème commence quand on en fait la condition pour s’autoriser à profiter. Quand le dîner, l’ami et le livre attendent la fin d’une campagne qui n’en a pas.

Sortir de ce tourbillon demande de la lucidité et du discernement. Rien d’impossible pour autant : il suffit de le vouloir et d’y consacrer le temps de cerveau nécessaire.

Pendant ce week-end, repérez une de vos Carthage, celle dont la conquête conditionnerait une partie de votre bonheur. Puis créez dans votre tête un avatar de Cinéas entièrement fait par IH (intelligence humaine) et laissez-le vous poser ces questions :

« Qu’est-ce que vous vous promettez de faire une fois que vous y serez ? »

« Qu’est-ce qui vous empêche d’en faire au moins un peu dès aujourd’hui ? »

Souvent, la réponse honnête à la deuxième question, c’est : pas grand-chose.

Un dîner sans écrans ce soir, le temps de retrouver un peu de complicité autour de la table. Un coup de fil à l’ami que vous reportez depuis trois mois, une heure de lecture demain.

Je m’en tiens aux trois scènes de C. S. Lewis, vous trouverez les vôtres. Le point c’est qu’il n’y a pas besoin d’être arrivé à destination pour s’octroyer tout ça.

Partez à la conquête de votre Carthage si le cœur vous en dit. Simplement, ne faites pas attendre le vin.

Signature Cid