par Cid de Andrade. Édition 34 du 22 août 2026
Temps de lecture : 10 minutes
Petit mot pour celles et ceux qui viennent d'arriver : face à l'IA et à la tyrannie des algorithmes, s'arrêter pour réfléchir est presque devenu un acte de résistance. C'est ce que propose Déclic, deux fois par semaine, tous les mardis et samedis.
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Le thème de cette édition vient d'un échange avec Arnaud Chemla, Français installé au Luxembourg et membre de la première heure de la communauté Déclic. Il m'a écrit il y a un mois pour réagir à l'édition sur les 2 types d'énergie de nos vies professionnelles, et de fil en aiguille nous avons fini par parler des envies de recommencement.
Qui n'a jamais rêvé d'une autre vie ? De tout changer, de devenir quelqu'un d'autre ?
C'est une envie qui arrive rarement au bon moment. En pleine réunion qui n'en finit pas, pendant que la quatrième personne reformule ce qui a déjà été dit deux fois. Parfois dans les bouchons du vendredi soir. Ou encore à trois heures du matin, les yeux grands ouverts, en attendant un sommeil qui ne veut pas venir.
Les détails et surtout le contexte changent d'une personne à l'autre, mais le fantasme est toujours le même : tout plaquer et repartir de zéro. Changer de ville, changer de métier, vendre la voiture et les meubles, solder les comptes, effacer les traces et repartir très loin, avec la sérénité et l'excitation d'une énorme page blanche devant soi.
On imagine ce genre de rêverie réservé aux gens qui vont mal. Exaspération, ennui, frustration, angoisse forment en effet le terreau où germe le plus souvent l'envie d'appuyer sur le bouton “reset”.
Mais il apparaît aussi chez ceux dont la vie, vue de l'extérieur, tourne plutôt bien. La carrière avance, les relations tiennent, les responsabilités sont sous contrôle. Mais une partie du cerveau continue quand même de fabriquer des images de fuite, comme s'il existait une promesse de renouveau cachée quelque part, en dehors de la vie qu'on s'est déjà construite.
Deux fois dans ma vie, je suis allé au bout de ce fantasme.
La première à quinze ans, à la fin du collège. J’aurais pu rester dans le même établissement, qui faisait aussi lycée. Mais ça faisait déjà longtemps que je rêvais de changer d’école et de répartir de zéro, après des années de collège très mal vécues. Je me souviens exactement de ce que je me disais : personne ne me connaît là-bas, personne ne sait qui je suis, je peux être qui je veux.
La deuxième en 2008, quand j'ai quitté Rio de Janeiro pour venir vivre en France. Le bilan de ma vie brésilienne était pourtant largement positif, mais repartir de zéro avait l'air de pouvoir régler d'un coup tout ce qui n'allait pas encore. Nouveau pays, nouvelle langue, nouveau climat, un carnet d'adresses à reconstruire. Je me suis surpris à me répéter, mot pour mot, la phrase de mes quinze ans.
Les deux fois, ma vie a changé en mieux. Mais pas par le chemin que j'avais imaginé. Mes travers les plus tenaces ont fait le trajet avec moi, à quinze ans comme à trente ans.
Le décor avait changé, moi pas tant que ça, et pourtant ça a marché.
J'ai longtemps cru que ce que je cherchais, c'était la liberté. On explique souvent l'envie de repartir de zéro comme ça, et c'est parfois vrai, mais l'explication s'arrête à mi-chemin.
Ce qui rend le grand départ si séduisant tient surtout à ce qu'il promet de laisser derrière : les erreurs, les regrets, les attentes des autres, les engagements pris, les vieilles versions de nous-mêmes, les histoires qui ne collent plus avec la personne qu'on est devenue.
Mais un parcours de vie n'est pas un dossier qu'on jette à la corbeille pour en créer un neuf. Notre histoire ne se résume pas à la liste des choses qui nous sont arrivées. Elle s'est incorporée à notre façon de désirer, d'interpréter, de réagir, de donner du sens. D'où la contradiction cachée dans le rêve de la page blanche : ce qu'on imagine abandonner, c'est exactement le matériau qui a fabriqué la personne qui veut partir.
Le rôle qui coûte plus qu'il ne rapporte
Une bonne partie de la vie adulte se joue dans un écart. D'un côté, ce qu'on sent d'authentique en soi. De l'autre, les adaptations qu'on a construites pour tenir face aux exigences du monde : les rôles qu'on apprend à jouer, les attentes auxquelles on répond, les places qu'on finit par occuper sans les avoir choisies.
Ces adaptations sont inévitables et souvent nécessaires. Aucune vie sociale ne tiendrait sans elles. Personne ne dit à son beau-père ce qu'il pense de sa blague. Personne n'arrive en réunion en annonçant qu'il n'a aucune envie d'être là. Le problème commence quand l'écart devient trop grand entre ce qu'on vit à l'intérieur et le personnage qu'on présente à l'extérieur. Quand le rôle finit par coûter plus d'énergie qu'il n'en rapporte.
C'est à ce moment que le fantasme change de nature. Ce qu'il raconte n'est pas forcément l'envie de changer de pays, de métier ou de conjoint. Il signale l'épuisement d'une manière d'exister. Ce qu'on cherche à interrompre, c'est une version de soi qui n'a plus de sens et qui est devenue trop lourde à porter.
Sauf qu'il y a une tendance humaine assez tenace à convertir des questions intérieures en problèmes géographiques. On se persuade que ce qui nous encombre appartient à l'endroit où l'on se trouve, alors que ça appartient au rapport qu'on entretient avec sa propre histoire. Le grand départ devient une tentative de résoudre par l'espace ce qui demande un travail d'un autre ordre, et une bonne façon d'éviter un rendez-vous avec soi-même.
Il y a des moments où partir est la seule réponse saine à des conditions qui ne laissent plus rien pousser. Le tout est de reconnaître ces moments-là. Certaines transformations agrandissent la vie. D'autres se contentent de déménager les mêmes impasses à une nouvelle adresse.
Personne ne me connaît ici
Alors pourquoi mes deux départs ont-ils fonctionné ? Je continuais de commettre à peu près les mêmes erreurs, sauf qu'elles n'étaient plus reçues de la même façon. Au collège, mon comportement typique et spontané me renvoyait aussitôt à la place qu'on m'avait assignée. Au lycée, j'ai bien tenté de devenir quelqu'un d'autre. Ça a dû durer à peine quinze jours. Ces mêmes traits ont fini par refaire surface, mais ils ne provoquaient finalement presque rien et ne me renvoyaient à aucun rôle assigné.
Nos schémas ne sont pas seulement logés en nous. Ils sont entretenus par les gens autour de nous. Un rôle ne tient que parce qu'il y a un public pour le confirmer, jour après jour, réaction après réaction. Changer d'endroit ne change pas la personne, mais ça peut retirer le public. C'est peut-être ça, la part légitime du grand départ : il laisse notre histoire intacte, mais il coupe la boucle qui la rejouait en continu.
Encore faut-il apporter quelque chose avec soi, et cette part nous appartient : arriver à notre nouvelle destination avec l'envie que les choses changent, et la décision d'en faire certaines autrement. Sans ça, on finit toujours par trouver, où qu'on aille, un nouveau public prêt à nous faire reprendre notre ancien rôle et, d'une certaine façon, notre ancienne vie.
Lire le fantasme comme un message
Ces deux départs ne sont que la pointe visible de l'iceberg. La partie cachée, ce sont les quelques dizaines de fois où tout allait plutôt mal (ou du moins c'était comme ça que je ressentais les choses) et où le fantasme m'a simplement traversé l'esprit.
Heureusement que je ne suis pas allé au bout, toutes ces autres fois-là. C'étaient des pièges tendus par l'angoisse, par le stress ou par l'exaspération, qui me faisaient miroiter le mythe de la nouvelle vie et de sa page blanche.
Quand cette envie revient souvent, ça vaut le coup de la traiter moins comme une décision à prendre (ou pas) et plus comme un signal à décrypter, pour savoir à qui on a affaire : à un vrai message ou à un piège. Au fil des années, j'ai fini par avoir quelques déclics, que je transforme ici en pistes de réflexion :
Repérez ce qui disparaît en premier. Faites l'inventaire de ce que vous emmenez. Dans la plupart des scénarios, les enfants montent dans la voiture, deux ou trois amis suivent, la guitare et les photos aussi. Par contre, il y a toujours quelque chose qu'on laisse sur le trottoir sans hésiter une seconde : le poste actuel, la réunion du lundi matin, les déjeuners de famille du dimanche, les appels d'une personne précise. Ce qui reste sur le trottoir désigne l'endroit où ça coince.
Regardez qui vous êtes dans le scénario. Beaucoup de ces fantasmes parlent moins d'un nouveau lieu que d'une nouvelle façon d'exister. Admettons que vous vous voyiez tenir une petite librairie en province. Regardez de plus près ce que vous y faites : vous dites non sans vous justifier pendant dix minutes, vous parlez à des inconnus sans préparer vos phrases à l'avance, vous fermez à dix-huit heures sans culpabiliser. Dire non, improviser, s'arrêter à l'heure : rien de tout ça ne réclame forcément un déménagement. Ce sont souvent des conquêtes jouables là où vous vivez déjà, et ça se vérifie sans changer de ville.
Distinguez l'envie de transformation et l'envie d'effacement. Projetez-vous six mois après le grand départ, à table avec des gens qui ne savent rien de vous. Est-ce que vous racontez d'où vous venez, ce que vous avez fait, ce qui s'est mal passé ? Ou est-ce que vous restez flou et vous changez de sujet ? Dans le premier cas, vous transformez : votre histoire vous accompagne, elle prend seulement une autre place. Dans le second, vous effacez. Ce qu'on croit effacer finit toujours par revenir frapper à la porte, souvent au pire moment.
Cherchez ce qui n'a pas encore de mots. L'envie de tout plaquer a souvent un calendrier. Elle revient tous les ans à la même période, ou bien elle a commencé à une date précise : le rachat de la boîte, le retour au bureau après un long congé, le jour où le dernier enfant a quitté la maison. Si vous arrivez à dater le début, vous tenez le sujet dont vous n'avez encore parlé à personne, pas même à vous-même. Mettez-y des mots avant de mettre des cartons dans un camion.
Testez de petits changements avant les grandes révolutions. Reprenez ce que vous laissiez sur le trottoir tout à l'heure, et essayez de vous en défaire à toute petite échelle, en mode “voyons ce que ça donne”. Si c'est la réunion du lundi, demandez à sortir d'une seule, pour voir. Si c'est le trajet, négociez deux jours à distance. Si ce sont les dimanches en famille, sautez-en un et observez ce qui se passe en vous. Quelques semaines suffisent le plus souvent pour sentir la différence, et pour savoir si le problème vient de l'endroit ou de la place qu'on y occupe.
Aucune de ces cinq pistes ne dit s'il faut partir ou rester. Elles servent à savoir de quoi on parle avant de décider.
Ce fantasme contient à la fois une erreur et une vérité.
L'erreur, c'est de croire qu'on peut s'échapper de sa propre histoire.
La vérité, c'est que certaines versions de nous-mêmes ont réellement besoin de se terminer pour que d'autres apparaissent.
Notre histoire n'est enfermée ni dans notre ville, ni dans notre travail, ni dans notre couple, donc il n'y a rien à quitter pour démarrer les transformations. Le chantier peut démarrer immédiatement, à l'endroit exact où l'on se trouve, sans rien vendre et sans rien casser. Ça n'interdit surtout pas de tout plaquer un jour, si notre entourage nous maintient dans un rôle dont on ne veut plus. Simplement, on n'a pas besoin d'attendre le grand départ pour s'y mettre.
Mon troisième départ à zéro n'a demandé ni billet d'avion ni cartons. Il est arrivé bien plus tard, ici, le jour où je me suis mis à écrire après vingt ans à repousser. Rien n'a bougé autour de moi. Tout a bougé dans ma façon de porter ce que j'avais déjà vécu.
Les recommencements les plus profonds arrivent rarement quand on laisse tout derrière soi. Ils arrivent quand on parvient enfin à porter son histoire autrement.
Mûrir, c'est devenir capable de relire les chapitres précédents sans rester prisonnier de ce qu'ils racontent.
Au lieu de fantasmer d'arracher plusieurs pages de notre biographie, gardons-les et concentrons-nous sur l'écriture des pages suivantes, prêtes à accueillir nos idées les plus folles et audacieuses.

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