par Cid de Andrade. Édition 17 du 23 Juin 2026

Temps de lecture : 11 minutes

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Tout d’abord, j'aimerais vous remercier, et célébrer avec vous. Il y a deux mois, j'envoyais la toute première édition de Déclic à 80 personnes. Aujourd'hui, le cap des 1000 lecteurs est franchi : la dernière édition a été ouverte par plus de mille d'entre vous.

Face à la tyrannie des algorithmes, prendre l'habitude — et le plaisir, j'espère — de lire une newsletter qui fait réfléchir sur des sujets existentiels, comportementaux, et surtout humains, est devenu un acte de résistance. Chère lectrice, cher lecteur, vous n'êtes pas seul·e. Vous êtes désormais plus de mille : les pionnières et les pionniers, les visionnaires, le noyau dur, les mille premiers.

Le mot “visionnaires” peut sonner grandiloquent, je vous assure que ce n'est pas mon intention. Je l'emploie dans son sens le plus simple et essentiel : vous voyez dans ces thèmes la même importance et la même pertinence que moi, et c'est un vrai plaisir de nous sentir liés par ce regard et cet intérêt partagés. Je tâcherai d'être à la hauteur de votre temps, de votre confiance et de votre fidélité. Merci à vous !

En écrivant ces quelques lignes de célébration, je n'ai pas pu m'empêcher de me sentir un peu mal à l'aise. Je crois à chaque mot, je connais les heures de travail derrière ces dix-sept éditions, et malgré tout, une petite voix me souffle que vous allez me trouver prétentieux.

Cette gêne, peut-être que vous la connaissez aussi. C'est l'une des plus répandues qui soit, et l'une des plus inconfortables : celle de parler de ses réussites, ou simplement de ses points forts, sans passer pour une personne vantarde. Que ce soit en famille, entre amis ou au travail, cette gêne finit par nous rattraper tous un jour ou l'autre.

Pour nous aider à la surmonter, j'ai décidé de consacrer l'édition d'aujourd'hui à cette question : dans la vie, comment briller sans se faire détester ?

Il y a une scène que vous avez sûrement déjà vécue. Quelqu'un se met à vanter une de vos réussites, ou pire, vous demande d'en parler vous-même. Un ami bien intentionné, qui vous pousse à raconter vos exploits devant toute la tablée. Votre responsable au travail, devant toute l'équipe. Ou pire encore : avec un micro devant un auditoire.

Aussitôt, un petit (ou grand) malaise s'installe. Vous sentez le piège se refermer, vous voudriez être ailleurs, et vous priez secrètement pour que la conversation passe à autre chose et que le projecteur se braque sur quelqu'un d'autre.

C'est qu'on connaît tous la règle implicite : les gens admirent la réussite, ils l'envient même, mais ils jugent durement quelqu'un qui ose reconnaître la sienne, et encore plus quelqu'un qui la met en avant. Alors on fait quoi ? On encaisse le moment et on change de sujet le plus vite possible ?

Eh bien, peut-être pas. J'ai longtemps cru qu'il n'y avait rien à faire, qu'il fallait serrer les dents et laisser passer l'orage. Puis je suis tombé sur un texte qui m'a fait voir les choses autrement. Et ce texte a deux mille ans.

Son auteur s'appelle Plutarque. C'est un Grec du premier siècle, plus connu pour ses biographies d'hommes illustres. Mais il a aussi écrit plusieurs petits essais sur des questions très concrètes de la vie quotidienne. Et l'un d'eux porte un titre qui m'a fait sourire tellement il tombe juste : « Comment se louer soi-même sans exciter l'envie ».

Première bonne nouvelle de Plutarque : ce moment de gêne n'est pas une fatalité à fuir. C'est plutôt une sorte de test. Sans même s'en rendre compte, les autres s'en servent pour jauger si vous méritez vraiment votre réussite. Le rater par maladresse ou par arrogance, ça vous abîme, vous et votre réussite avec. Mais le réussir peut faire monter d'un cran l'estime qu'on vous porte. Le tout est de savoir comment s'y prendre.

Le piège de la vaine gloire

Plutarque ne tourne pas autour du pot. Se louer soi-même, dit-il, c'est risqué, très risqué. Peu de gens le font bien, et quand c'est raté, ça se retourne spectaculairement contre vous.

Pour comprendre pourquoi, il faut changer de côté une seconde : quitter la place de la personne qui doit parler d'elle, et se mettre à la place de celle qui l'écoute. Quand quelqu'un se vante devant nous, on le trouve culotté. On se dit aussi que c'est un peu malhonnête de s'attribuer soi-même ce qu'on devrait recevoir des autres. Et puis on se retrouve coincé : si on reste silencieux, on a l'air vexé ou jaloux. Mais si on ne veut pas en avoir l'air, on est bien obligé d'en rajouter, de complimenter à contrecœur, et de jouer la flatterie. Bref, dans tous les cas, on se sent un peu pris en otage. Et on en veut à la personne qui nous a mis dans cette position.

Selon Plutarque, on tombe en général dans l'un de deux travers.

Le premier, c'est la personne qui fonce et étale ses succès sans se rendre compte (ou sans se soucier) de l'effet repoussant que ça produit. Plutarque appelle ça la vaine gloire : un amour excessif de sa propre valeur. Le problème de cette personne, c'est qu'elle ne laisse pas sa réussite parler d'elle-même.

Elle n'a pas compris une chose pourtant simple : si ce qu'on a accompli est vraiment remarquable, les gens feront tout seuls le lien avec nous. Pas besoin d'appuyer, de réclamer le crédit, de planter un drapeau dessus.

C'est encore pire quand cette personne ne se contente pas de se vanter, mais compare ses exploits à ceux des autres pour les écraser. À la vanité s'ajoutent alors l'envie et la méchanceté.

Plutarque cite un exemple qui m'a interpellé : Cicéron. Le grand orateur romain avait joué un rôle réel dans l'étouffement d'un complot contre la République. Sauf qu'il s'en est vanté si lourdement, et si longtemps, que ça a fini par lasser tout Rome.

Le retour de bâton a été cruel : à force de se mettre en avant, il a alimenté la rumeur qu'il avait en fait exagéré l'ampleur du complot pour se rendre intéressant. En voulant trop briller, il a fini par ternir l'exploit lui-même.

La leçon est limpide. Quand vos mots vendent votre petite personne plutôt que ce que vous avez accompli, ça tombe presque toujours à plat.

Le deuxième travers est plus discret, et c'est sans doute le travers dans lequel beaucoup d'entre nous tombons. C'est l'erreur inverse : croire que se mettre en avant est forcément vulgaire, et donc se figer dès qu'il est question d'évoquer ses mérites. On troque l'arrogance contre la gêne. C'est moins nocif que de se vanter lourdement, mais ça reste un rendez-vous manqué.

Car Plutarque fait ici une distinction très fine. Défendre ses qualités, ce n'est pas la même chose que les étaler. Il y a des moments où parler de soi est non seulement permis, mais nécessaire. Quand on répond à une accusation, par exemple, ou à une calomnie. Quand on traverse l'adversité et qu'on tient debout face à elle au lieu de se faire tout petit.

Plutarque emploie l'image du boxeur. Quelqu'un qui marche le cou raide et la poitrine bombée pour parader, on le trouve ridicule. Mais un boxeur sur le ring qui se tient droit et en garde, ça, c'est normal, c'est même ce qu'on attend de lui. La même posture devient une preuve de force dans un cas, et une vanité ridicule dans l'autre, selon qu'elle répond à une attaque ou qu'elle s'exhibe pour rien.

C'est exactement la nuance à garder en tête aujourd'hui. Quelqu'un qui répond avec assurance à une remarque déplacée sur son travail, qui rappelle posément ses résultats face à un client qui doute de ses compétences, ou qui tient bon dans un entretien d'évaluation injuste, ne se vante pas : c'est une personne qui se défend debout, sans se faire toute petite.

Affirmer sa valeur n'a alors rien d'indécent. Ça vous rend même plus solide, presque inattaquable.

La meilleure technique : faire l'éloge des autres

Se vanter directement de ses réussites est la forme la plus brutale, et la plus risquée, de l'auto-promotion. Beaucoup de risque, peu de récompense. Heureusement, Plutarque propose une manière bien plus habile de s'y prendre : faire l'éloge des autres.

Pour la comprendre, il faut revenir une seconde sur la raison profonde du malaise que ressent celui qui vous écoute vous vanter. Plus vous vantez vos exploits, plus vous mettez de pression sur la personne qui vous écoute pour qu'elle vous félicite, surtout s'il y a du monde autour. Et cette pression la rend anxieuse à son tour : elle a peur que sa propre réaction soit jugée. La voilà coincée, obligée de simuler l'enthousiasme. Et cette sensation d'être exploitée socialement, au fond, ressemble à une petite humiliation.

L'astuce de Plutarque renverse complètement la situation. Au lieu de parler de vous, glissez dans votre propos l'éloge de ceux qui vous écoutent. C'est d'une simplicité déconcertante, mais redoutablement efficace. Les gens adorent entendre leurs propres réussites énumérées. Cette joie se transforme en admiration, et cette admiration retombe naturellement sur vous, qui en êtes à l'origine.

Parce que l'éloge, ça fonctionne bien évidemment mieux quand il vient des autres que de soi. Et surtout, l'éloge est contagieux. En reconnaissant les mérites des autres, vous déclenchez chez eux une envie de vous renvoyer la pareille.

Vous dirigez une équipe ? Faites l'éloge de l'équipe, puis de ce qu'elle a accompli. Sans que vous ayez besoin de le dire, les autres feront le lien entre cette réussite et vous, et vous en admireront davantage. La seule condition, c'est que ce partage du mérite soit crédible. Il faut qu'on puisse vraiment croire que les personnes que vous citez ont joué un rôle, même si ce n'était que du soutien moral. Si c'est plaqué, artificiel, ça se voit et ça produit l'effet inverse.

Quand c'est bien fait, ça crée le scénario idéal : les gens se mettent à soupçonner que vous minimisez votre rôle parce que vous êtes concentré sur la mission, pas sur la gloire.

Et quand il n'y a personne d'autre à associer au succès, il reste un dernier allié à invoquer : le destin lui-même.

Il existe un autre levier, tout aussi ancien, qui pousse encore plus loin cette logique de partage du mérite : attribuer son succès à plus grand que soi. Au destin, à la chance, au hasard heureux.

Plutarque rappelle que de grands personnages, après une victoire, prenaient soin de remercier la fortune ou les dieux plutôt que de tout ramener à eux. C'était une façon de désamorcer l'envie avant même qu'elle apparaisse.

On retrouve exactement ce réflexe aujourd'hui. Pensez au sportif qui, sitôt après l'exploit, passe son temps d'antenne à remercier ses coéquipiers, son staff, ses proches, le club. Ou à la personne qui, félicitée pour une promotion, répond « j'ai eu de la chance, je me suis retrouvé entouré des bonnes personnes au bon moment ».

Dans les deux cas, le mérite est réel, mais en le partageant ou en le confiant un peu à la chance, on le rend digeste. Plus personne n'a envie d'en vouloir à quelqu'un d'aussi modeste.

Plutarque ajoute une nuance qui éclaire tout : les gens envient ceux qui ont obtenu quelque chose facilement, ou pour rien. Ils n'envient pas ceux qui l'ont payé au prix d'efforts et de risques.

J'oserais ajouter mon grain de sel à ce que dit Plutarque. Le ressentiment qu'on garde envers quelqu'un qui a clairement travaillé dur, mais que l'on perçoit comme arrogant, égoïste ou malveillant, ne s'explique pas par l'envie.

C'est plutôt un sentiment d'injustice : on se dit que la vie n'aurait pas dû récompenser quelqu'un d'aussi égocentrique et vantard, qu'elle aurait plutôt dû le punir. Et cette colère-là ne dépend même pas de la difficulté du chemin parcouru : un travail acharné ne suffit pas à protéger de la rancune si la personne elle-même est perçue comme mauvaise.

Si votre réussite a manifestement coûté du travail, de la sueur, des nuits courtes, elle inspire le respect plutôt que la jalousie, à condition que vous restiez quelqu'un de bien dans le regard des autres. C'est pour ça que mettre en avant le chemin parcouru, plutôt que le seul résultat, change beaucoup de choses, mais ça ne change pas tout.

Et si le mérite est vraiment tout à vous ?

Tout ce que je viens d’évoquer marche bien quand on peut partager le crédit. Mais que faire quand on a accompli quelque chose seul ? Quand on mérite vraiment d'en être le seul auteur, et que faire l'éloge des autres sonnerait faux, comme une pêche aux compliments.

Dans ce cas, plus d'échappatoire possible : il faut assumer de parler de soi, en suivant la même ligne directrice que Plutarque : le but n'est jamais de se vendre. Le but, c'est de laisser admirer ce que vous avez fait, et l'effort qu'il a demandé.

Parlez du travail, pas de votre talent. Du chemin, pas du trophée. Des obstacles, pas de votre supériorité. Tant que ce que vous mettez en avant, c'est l'ouvrage et non votre ego, vous restez du bon côté de la ligne.

Au fond, tout l'art que décrit Plutarque tient dans ce changement de prisme minuscule mais décisif : faire en sorte que l'attention se porte sur la réussite et sur ce qui l'a rendue possible, jamais sur le besoin d'être reconnu.

C'est ce déplacement du regard qui transforme l'admiration en respect, qui protège votre réputation au lieu de l'écorner, et qui fait que les éloges renforcent la considération qu'on vous porte au lieu de l'abîmer.

Alors la prochaine fois que vous sentirez ce projecteur gênant se braquer sur vous, ne fuyez pas et ne vous ratatinez pas non plus. Posez-vous cette question : qu'est-ce que je peux mettre en avant à la place de moi-même ? Les gens qui m'ont aidé ? La chance que j'ai eue ? Le travail que ça m'a coûté ?

Parler de soi sans se perdre, c'est tout un art. Plutarque l'avait compris il y a deux mille ans, à nous de ne pas l'oublier. La prochaine fois qu'on nous tendra le micro, on ne paniquera pas : on saura déjà un peu mieux quoi en faire.